Haïti: à qui profite l’immobilisme?

Le 22 août dernier, la Chambre basse rejetait la mise en accusation du Président Jovenel Moïse, mettant fin à un feuilleton à rebondissements entamé six mois plus tôt. Depuis, le pays est suspendu à l’approbation du discours de politique générale du nouveau Premier ministre, reportée sine die par la Chambre des députés.

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Beaucoup de temps perdu et de bruit pour rien. Initiée le 20 février dernier par une minorité de 14 députés, la demande de mise en accusation du Président haïtien pour haute trahison était en souffrance depuis six mois à la Chambre des députés. Elle avait été reportée une première fois le 7 août après sollicitation de documents administratifs et une deuxième, le 12 août, pour des raisons de sécurité.

Au final ? Cette motion a été rejetée le 22 août par 53 députés – contre 3 votes favorables et 5 abstentions. Bien loin des 80 votes favorables nécessaires pour qu’elle soit retenue. Difficile de ne pas voir dans cette manœuvre dilatoire une nouvelle illustration de l’acharnement de certains à vouloir entraver l’action du Président, à défaut de pouvoir le faire tomber.

Cet épisode s’ajoute à la longue série des actions visant à empêcher le Président Moïse d’initier les mesures pour lesquelles il a été élu. À commencer par la motion de censure qui a visé le Premier ministre Jean-Henry Céant le 18 mars 2019 et le refus du Sénat de voter la déclaration de politique générale de son successeur Jean-Michel Lapin, entraînant sa démission le 22 juillet dernier. Une instabilité gouvernementale favorisée par la publication fin mai du rapport de la CSCCA sur l’utilisation des fonds en provenance de PetroCaribe, accusant le Président Moïse de détournement de fonds lorsqu’il dirigeait l’entreprise Agritrans.

Population prise en otage

Après des mois d’enlisement politique, l’abandon de cette mise en accusation va-t-elle permettre au Président Moïse de sortir le pays de l’ornière ? Pas tant que le discours de politique générale du nouveau Premier ministre Fritz-William Michel, nommé le 22 juillet dernier, n’aura pas été approuvé par le Parlement. Or il y a déjà plus d’un mois que son nouveau gouvernement d’union nationale a été nommé, au terme de longues négociations avec les présidents des deux chambres suite au refus d’approbation du gouvernement de Jean-Michel Lapin.

C’est pourtant la condition sine qua non pour permettre à Haïti de retrouver une stabilité politique et le climat nécessaire à la mise en œuvre des engagements et des réformes pris par le Président. À commencer par le déblocage des fonds alloués (3,6 milliards de $) par diverses organisations internationales afin de permettre au pays d’investir dans les secteurs de l’agriculture, de la santé, de l’éducation et de la sécurité. Sans gouvernement installé, ces fonds ne seront pas mobilisables. Et il y a urgence, les vacances parlementaires débutant le 9 septembre et les députés ne revenant qu'en janvier - à moins d’être convoqués par le Président dans l’intervalle.

Faut-il à nouveau y voir le résultat de pressions destinées à déstabiliser le Président et empêcher le gouvernement haïtien de travailler sereinement ? Quoi qu’il en soit, c’est bien la population haïtienne, prise en otage, qui pâtit de cette situation depuis de longs mois en étant privée de l’amélioration du réseau d’électricité, de la construction de routes et d’infrastructures, d’investissements dans la santé, l’éducation et l’agriculture.

Pour combien de temps encore ?

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