Les illusions photographiques de Constance Nouvel

Le Centre photographique d'Ile-de-France présente « Réversible », troisième volet du projet de Constance Nouvel qui invite le visiteur à suivre un parcours où l'apparence des images est une expérience de faux-semblants. Dans une mise en abime constante du médium photographique, l'artiste interroge le réel pour renouveler notre perception des images.

Constance Nouvel, Last, 2018 © Constance Nouvel / Adagp, courtesy galerie In Situ - fabienne leclerc Constance Nouvel, Last, 2018 © Constance Nouvel / Adagp, courtesy galerie In Situ - fabienne leclerc

Sur le mur qui fait face à l'entrée du Centre photographique d'Ile-de-France, à Pontault-Combault, figure, tel un prologue, un immense dessin à l’air étrange de déjà vu. « Réversible » est le troisième volet d'un cycle d'expositions de Constance Nouvel (née en 1985, vit à Paris, travaille à Aubervilliers) débuté avec « Atlante[1] » à la galerie In Situ - Fabienne Leclerc à Paris et poursuivi avec « Solstice[2] » au Centre d'art Le Point du jour à Cherbourg. Ce triptyque en forme d’énigme se résolvant à la faveur d’indices disséminés en amont par l'artiste invite à l’expérimentation photographique. Les trois propositions se répondent à travers la présence répétée de certaines œuvres, à chaque fois réinterprétées de façon à déplacer notre regard et créer le trouble dans notre propre lecture des images. Ainsi, le grand dessin introductif se fait-il l’écho d'un autre exposé précédemment. Le travail de Constance Nouvel tourne autour de la question du réel et de son appréhension. Il ne porte pas un sujet prédéterminé ou une thématique spécifique, « le sujet c'est plutôt l'instant photographique, comme si on rentrait dans l'appareil photo » indique la jeune femme qui se définit comme une artiste utilisant l'image plutôt que comme photographe. Du travail en laboratoire aux modes de présentation, elle opère des déplacements, intervenant de façon expérimentale sur l’image considérée pour sa matière, interrogeant le format, l'échelle, la profondeur de champ, le support, le (re)cadrage pour amener le spectateur à se questionner sur ce qu’il regarde.

Vue de l’exposition Solstice de Constance Nouvel, Le Point du Jour, Cherbourg, 2019. © Photo : Aurélien Mole. Constance Nouvel / Adagp, courtesy galerie In Situ - fabienne leclerc Vue de l’exposition Solstice de Constance Nouvel, Le Point du Jour, Cherbourg, 2019. © Photo : Aurélien Mole. Constance Nouvel / Adagp, courtesy galerie In Situ - fabienne leclerc

« Où commence l'objet, où fini l'image »

Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris où, dans l’atelier de Patrick Tosani, elle interroge la place du médium photographique au sein même de l’école, Constance Nouvel produit, depuis une dizaine d’années, une œuvre qui compose une analyse critique des caractéristiques de la photographie. Elle choisit « des sujets qui peuvent réunir par analogie différents espaces : le photographié, la photographie, et le photographique ». Envisageant le hors champ – ce qui est en dehors du cadre tout en faisant partie du contexte - comme « l’espace de l'imaginaire du spectateur », elle tente de le rendre visible autrement. Jamais mises en scène, les prises de vue, effectuées au gré de ses déplacements, revendiquent au contraire une part aléatoire. Elles alimentent une base de données qui a ici le même statut que le nuancier du peintre. Constance Nouvel envisage l’image comme une matière remodelable, un élément premier à travailler. « L’un des enjeux de mon travail est le passage d’une reproduction de la réalité à d’autres formes de transcription, le décollement de l’objectivité vers les possibles de la représentation » explique-t-elle. Le choix d’une temporalité lente – six mois séparent les prises de vue du développement photographique en laboratoire – favorise l’oubli, autorisant une autre reconstruction des images dans laquelle la lumière, le grain, sont retravaillés pour tendre vers une certaine abstraction. L’artiste, dont les recherches se situent au point d’intersection de la photographie, du dessin, de la sculpture et de l’installation, instaure un dialogue avec les éléments qui sont à l'extérieur du cadre, prolongeant la photographie en la croisant avec d'autres médiums, pour mieux opérer un glissement de l’espace réel à un espace suggéré, vers l'imaginaire. « Lorsque l’image se décolle de son support, déborde du cadre ou fait apparaître ses strates implicites, je questionne l’ensemble de ses niveaux de lecture possibles » précise Constance Nouvel qui interroge ainsi la façon de traiter tous les degrés de réalité selon les contextes dans lesquels l'image est présentée. Dans une constante mise en abime du médium, l’œuvre questionne sur ce qui est réel.

Vue de l’exposition Réversible de Constance Nouvel, Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2020. © Aurélien Mole Vue de l’exposition Réversible de Constance Nouvel, Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2020. © Aurélien Mole

La notion de décor, d'illusion, joue un rôle central dans le travail de Constance Nouvel. L’artiste entremêle ses images à la spatialité de chacun des lieux d’exposition, installant des résonnances qui permettent d’examiner le réel par le prisme de la photographie, envisagée comme un objet en trois dimensions. La théâtralité d’un paravent qui, à Cherbourg se faisait cimaise, servant de support à la photographie d’une vue de Arches National Park aux Etats-Unis, - présentée isolée sur un grand mur peint au Cpif -  redevient un simple élément de séparation à Pontault-Combault. Derrière celui-ci, deux photographies forment un diptyque éphémère à la faveur d’un rapprochement formel, la répétition de motifs d’une carte représentée en négatif faisant écho à celle de marbrures d’un mur. Un peu plus loin, une table d'orientation mêle des objets en volume à des représentations en deux dimensions, participant à l’interrogation sur la perception du réel.

Vue de l’exposition Réversible de Constance Nouvel, Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2020. © Aurélien Mole Vue de l’exposition Réversible de Constance Nouvel, Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2020. © Aurélien Mole

La confusion des images

Constance Nouvel opère un déplacement dans la façon que nous avons de regarder les images en en multipliant les possibles restitutions, en faisant des leurres, des faux-semblants. Loin d’une véracité irréfutable qui lui valut le statut de preuve, d’image à conviction, jusqu'au milieu du XXème siècle, la photographie, parce qu’elle est considérée matière transformable, se révèle chimérique, devient un lieu de reconstitution, de restitution d'un réel. Le triptyque imaginé par Constance Nouvel trouvera son épilogue dans une ultime proposition prenant la forme d'un livre intitulé « Diaporama », entièrement composé de vues des trois expositions réalisées par le photographe Aurélien Mole, prolongeant, à travers un très subtil jeu de décalages, cette confusion des images. Constance Nouvel invite à faire l'expérience de l'espace autour de l'image et dans les images. L’illusion était annoncée dès la premier cliché de l’exposition, donnant à voir une salle de spectacle vide avec, au second plan, un rideau clos masquant la scène ; l’espace de représentation est déjà un espace de représentation. Le processus photographique n’est pas seulement la reproduction d’un réel, il est également l’image d’une réalité tangible ouvrant aux complexités de la représentation. A travers son approche plastique résolument expérimentale, Constance Nouvel étire le temps, exhale des visions plurielles, transforme les lieux d’expositions en espaces ouverts à l’imagination. Il faut sortir de l’image pour repenser la photographie. 

Vue de l’exposition Réversible de Constance Nouvel, Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2020. © Aurélien Mole Vue de l’exposition Réversible de Constance Nouvel, Centre photographique d'Ile-de-France, Pontault-Combault, 2020. © Aurélien Mole

[1] Exposition présentée à la galerie In Situ – Fabienne Leclerc à Paris, su 16 février au 30 mars 2019.

[2] Exposition présentée au Centre d’art/ éditeur Le Point du Jour du 16 juin au 15 septembre 2019.

Constance Nouvel, Hologramme, 2019 © Constance Nouvel / Adagp, courtesy galerie In Situ - fabienne leclerc Constance Nouvel, Hologramme, 2019 © Constance Nouvel / Adagp, courtesy galerie In Situ - fabienne leclerc

« Réversible » de Constance Nouvel 

jusqu’au 12 juillet 2020 - Du mercredi au vendredi, de 13h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 18h; Entrée libre.

Centre photographique d'Ile-de-France
107, avenue de la République 
77 340 PONTAULT-COMBAULT

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