Tania Mouraud, esthétique du mot

A Rouen, le Hangar 107 accueille les mots de Tania Mouraud. «Ecriture(s)» revient sur l'importance plastique du langage dans son oeuvre dont sont emblématiques les fameuses lettres noires sur fond blanc étirées jusqu’à la frontière du lisible. L'abstraction sous-jacente se fait désormais réelle dans une nouvelle série qui marque un retour à l'écrit et indique une acceptation du temps qui passe.

Tania Mouraud, "Mallarmé", peinture murale, 534 x 1406 cm, vue de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Guillaume Lasserre Tania Mouraud, "Mallarmé", peinture murale, 534 x 1406 cm, vue de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Guillaume Lasserre
Il faut prendre son temps, décélérer, aller à l'encontre des injonctions à la rapidité et à la vitesse qui régissent notre quotidien pour reconnaitre, sous les formes géométriques noires et blanches, les lettres qui forment un mot, une phrase sur les murs du Hangar 107. Installé sur les quais de la rive gauche de la Seine à Rouen, ce nouveau lieu privé dédié à l'art contemporain célèbre son premier anniversaire en proposant une plongée dans l'œuvre magistrale de Tania Mouraud par le biais de l'une de ses pratiques les plus significatives, l’écriture, non pas comme récit mais comme élément plastique. Après la rétrospective que lui a consacré le Centre Pompidou Metz en 2015, l’heureuse invitation de ce centre d'art au fort tropisme pour les cultures urbaines apparait comme une évidence tant le travail de Tania Mouraud s’inscrit dans une histoire contemporaine de l'art qui fit de l’espace public son réceptacle, questionnant le rapport entre la création plastique et la vie sociale. Le geste radical de l’autodafé public de 1968 met fin à sa production picturale d’alors et marque l’acte de naissance d’une pratique qui,  libèrée du trop lourd héritage de l’art français, s’affranchit de tout dogme, de toute tendance, pour ne se rattacher à aucun courant.

Tania Mouraud, Ve de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Julien Tragin Tania Mouraud, Ve de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Julien Tragin
Enfant, Tania Mouraud commence à écrire sur les murs de sa chambre pour échapper à l'emprisonnement domestique que l'on promet aux femmes dans les années 1960, si admirablement décrit par Annie Ernaux dans ses récits. "J'ai toujours collectionné les citations" précise-t-elle, qu'elles soient notées sur un cahier ou inscrites sur un mur. L'écriture a toujours été présente dans sa démarche artistique, particulièrement dans sa peinture. En1977, elle réalise sa première intervention urbaine, "City performance n°1" où, pendant quinze jours, cinquante-quatre affiches portant le mot "NI" sont collées sur des panneaux publicitaires de cinq arrondissements parisiens. L’oeuvre marque cette volonté de l’artiste de « faire de l’art urbain, sortir de sa chambre, de son appartement » pour aller vers la galerie, lieu public intérieur avant de sortir enfin dans la rue. Au contraire d’artistes comme Ernest Pignon-Ernest très soutenu par le Parti communiste français à la même époque, Tania Mouraud ne bénéficie d’aucun appui, aucune aide d’infrastructure conséquente. En s’appropriant le milieu urbain, elle pose une parole individuelle sur un espace public de quatre mètres sur trois, une parole antithétique de celle de la consommation en affirmant un langage sans message contestataire contenu dans la simple représentation visuelle des deux lettres qui composent la conjonction de coordination négative. Sortir l’écrit de la page, passer à une lecture publique pour résister ouvertement à la société : Tania Mouraud pense l’intervention artistique dans la ville comme un acte politique.

Investir l’espace public comme lieu de réflexion et de révolte

Tania Mouraud - Frise II : percevoirdiscerneridentifierreconnaître (E99), 1991, Acrylique sur bois tourné, 29,5 x 888 x 20,5 cm (39 éléments) Mouraud, Vue de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Julien Tragin Tania Mouraud - Frise II : percevoirdiscerneridentifierreconnaître (E99), 1991, Acrylique sur bois tourné, 29,5 x 888 x 20,5 cm (39 éléments) Mouraud, Vue de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Julien Tragin
Ces lettres, figures monumentales de langage stylisées, s'écrivent dans leurs contreformes. En typographie, le terme désigne l’espace intérieur blanc de certaines lettres, ce qui resterait en quelque sorte si l’on venait à enlever leur forme. L’esthétique du mot, la monumentalité de la représentation, l’exploration de l’espace public occupent désormais le centre d’une œuvre où la dimension politique se substitue aux considérations philosophiques et linguistiques, allant jusqu'à s’affirmer dans le titre à double sens des oeuvres à venir. Ainsi, la série "Black power" (1988-92) dénonce autant la domination typographique de la couleur noire dans notre environnement qu’elle exprime l’engagement de l’artiste en faveur de luttes étatsuniennes pour les droits civiques. Pour comprendre l’œuvre de Tania Mouraud, il faut l’appréhender dans sa totalité, la percevoir comme un tout contextualisé. A la forme et l’espace, problématiques majeures du travail plastique de l’artiste, viennent s’agréger les préoccupations sociales de la citoyenne. D’un point de vue formel, les lettres apposées sur le mur apparaissent ici ramassées et en haut-relief recouvert d’aspérités dues à l’utilisation de rouleaux de crépis. Au moment où le design célèbre l’épure, Tania Mouraud invite ici à une "esthétique de pizzeria", selon ses propres mots, correspondant à l’avènement des magasins de bricolage dans les villes, qui vont entretenir l’illusion d’un résultat professionnel pour des travaux de décoration amateurs. Si chez elle le mot tend formellement à l’abstraction, cela ne signifie pas qu’il perd son sens. L’intérêt de la jeune génération pour la typographie, des artistes urbains en particulier, permet une compréhension rapide des formes qui autorise la lecture presque sans peine des mots dans l’œuvre, alors qu'au début de la série des écritures, la technique n’était connue que des spécialistes.  Elle répète donc à l’envi que son corpus écrit n’est "abstrait que si on est pressé". S’arrêter devant l’œuvre, la fixer longuement pour peu à peu découvrir les lettres qui forment bientôt mots et phrase. Pour elle, l’artiste s’extrait du monde adulte ou plutôt le refuse. Il change de registre, n’est plus dans le profit. Il se place à la marge pour observer et rendre compte avec ses propres outils de la société dans laquelle il vit.

Révéler la plasticité du langage

Tania Mouraud, "Mallarmé", peinture murale, 534 x 1406 cm, vue de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Julien Tragin Tania Mouraud, "Mallarmé", peinture murale, 534 x 1406 cm, vue de l'exposition "Ecriture(s)", Hangar 107, Rouen, 2019 © Julien Tragin
L’écriture allongée, assurément l’expression la plus spectaculaire de cette plasticité du langage que propose Tania Mouraud, s’exprime en majesté dans une peinture murale monumentale qui domine l’ensemble de l’exposition, engageant un dialogue avec chacune des autres œuvres mais aussi, par sa taille immense, avec l’extérieur. "Mallarmé" s’inscrit dans une recherche de beauté formelle qui répond à la notion d'un art par le beau défendue par le centre d’art rouennais. L’œuvre murale inédite reprend le célèbre poème de Stéphane Mallarmé "Un coup de dés jamais n’abolira le hasard", illustré par nombres d’artistes pour qui le principe d’incertitude fait partie de leur pratique. Pour Tania Mouraud, le coté éphémère de certaines œuvres répond à une problématique économique. Ainsi se distinguent deux formes de créations, celles qui ont les moyens de la permanence et les autres. Pour ces dernières, elle a très souvent recours à l’affiche, qui présente l’avantage de sortir l’art de la sacralisation, puisque l’affiche peut être arrachée ou recouverte par celle d’une association ou d’une information locale. Cette différence d’échelle entraine une remise en cause de la notion d’espace. Aujourd’hui, les phrases de Tania Mouraud laissent petit à petit la place à la mélancolie au détriment de la revendication. Ce qui est exprimé désormais, privilège de l’âge sans doute, est plutôt positif ou nostalgique.

Tania Mouraud, DREAM, (E206), 2016, Diasec, 110 x 150,86 cm © Julien Tragin Tania Mouraud, DREAM, (E206), 2016, Diasec, 110 x 150,86 cm © Julien Tragin
L’œuvre de Tania Mouraud a toujours laissé énormément de place au visiteur. Finalement, ses interventions sont minimes. Sa pratique ne raconte pas une histoire. C’est le spectateur qui crée sa propre histoire à partir d’une petite clef, point de départ de l’appropriation, de l’invention du récit, c’est là le vrai rapport qu’elle entretient avec le public. La série "DREAM" fait le deuil des Grands hommes, de la poésie, de la création et donc, par extension, de l’humanité. Reprenant la fameuse phrase de Marti Luther King "I have a dream", l'artiste annonce la disparition des images. Leur multiplication jusqu'à la saturation les réduit de plus en plus à l'invisibilité, contraignant à un effort supplémentaire de lecture. Sa volonté de décliner les mots dans différentes langues ici, permet la composition d'un message antiraciste et autorise la bienvenue.  Le déracinement est aussi celui des oeuvres. Celles qui participent à une exposition dans les musées et les institutions, sont réactivées et réinstallées, s’adaptant au lieu dans une dépossession de l’artiste parfois difficile à vivre selon son propre aveu. La muséification d’une œuvre, particulièrement lorsqu'elle a été pensée pour un espace extérieur, est toujours aussi son enterrement. La rue, au contraire, respire la vie.

Tania Mouraud - Mots Mêlés - EINSTEIN, L'amour 7 / G10, (E299), 2018 Peinture de carrosserie sur tôle, 138 x 64,5 x 5 cm © Julien Tragin Tania Mouraud - Mots Mêlés - EINSTEIN, L'amour 7 / G10, (E299), 2018 Peinture de carrosserie sur tôle, 138 x 64,5 x 5 cm © Julien Tragin
Au Hangar 107, l’écriture choisie comme thème commun aux expositions de la saison 2018-19 a déterminé le choix des œuvres à présenter dans l’exposition et ainsi permis, en l’isolant des autres, d’explorer spécifiquement cette pratique de l’artiste, mettant en avant son rôle pionnier et le lien évident qui l’unit à toute une génération de street artistes français. Il acte également de son retour à l’écriture avec la présentation de la série "mots mêlés". Ce travail inédit, le plus récent de l’artiste, rassemble des pièces dont les mots sont issus des chansons de Barbara, de l'Apocalypse ou encore de l'opéra "Einstein on the beach" de Phillip Glass. Le langage, ici transformé en code universel à l’aide d’un algorithme de programmation informatique, devient paradoxalement et pour la première fois totalement abstrait dans sa représentation visuelle. Formellement, l'artiste conserve son tropisme pour les matières domestiques, ici industrielles, utilisant une peinture de carrosserie sur tôle. Tania Mouraud explique alors que l’origine du projet tient à un simple constat.  "Je suis une vieille dame, alors je me suis mise à faire des mots mêlés, comme une vieille dame". Comme une sorte de rite de passage, elle a tronqué l’été dernier sa longue chevelure brune pour une coiffure très courte laissant apparaître les cheveux blancs, acceptation du temps qui passe et d'une entrée dans l’âge des bilans. La vielle dame de soixante-dix-sept ans semble pourtant avoir conservé dans le regard ce même éclat de malice que la petite fille qui écrivait sur les murs de sa chambre les mots d’une évasion mentale pour échapper à sa condition domestique, et dont l'histoire retiendra assurément qu'elle fut l'une des artistes majeures de son temps.

Time Lapse de la réalisation de la fresque monumentale de Tania Mouraud au Hangar 107 en janvier 2019 dans le cadre de l'exposition "ÉCRITURE(S)".Vidéo produite et réalisée par Medhi Djebbara pour 6ble; Musique de Benjamin Terrier © Medhi Djebbara

Tania Mouraud - "Ecriture(s)"

Jusqu’au 9 mars 2019 - Du mercredi au samedi, de 11h à 19h.

Hangar 107
107, allée François Mitterand
76 100 ROUEN

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