Les vertiges ascensionnels de Georges Bataille

A Béthune, le troisième volet de « la traversée des inquiétudes », pensée par Léa Bismuth en référence à l'œuvre de Georges Bataille, vient clôturer la trilogie par une promenade aérienne qui mène au "bleu du ciel" cher à l'écrivain. Ultime voyage au bord du vide, « Vertiges » offre une échappée sensorielle ouvrant sur un dépassement et une exaltation des corps.

Juliette Agnel, "Porte 1", Série "Les portes de glace", 2018, 150 x 120 cm, Tirage fine art MAT sur papier ultrasmooth, Production Labanque, Avec le soutien de Fuji, Janvier, Circad et l’Institut français © Juliette Agnel, courtesy Galerie Françoise Paviot, Paris Juliette Agnel, "Porte 1", Série "Les portes de glace", 2018, 150 x 120 cm, Tirage fine art MAT sur papier ultrasmooth, Production Labanque, Avec le soutien de Fuji, Janvier, Circad et l’Institut français © Juliette Agnel, courtesy Galerie Françoise Paviot, Paris
A Béthune, Labanque est un Centre de production et de diffusion d'arts visuels. Installé dans l'ancienne succursale de la Banque de France, le centre d'art accueille le troisième et dernier volet de la « traversée des inquiétudes », trilogie imaginée par la critique d'art et commissaire de l'exposition Léa Bismuth, librement adaptée de la pensée de Georges Bataille. Ce cycle, débuté en 2016 avec « Dépenses » qui exaltait l'énergie jusque dans son débordement, s'est poursuivi l'an passé avec le voyage introspectif des « Intériorités », et se clôt donc aujourd'hui avec « Vertiges », échappée aérienne en quatre étapes qui confrontent le visiteur tour à tour à l'inconnu, la chance et le vide, avant de le mener au bleu du ciel bataillien. L'exposition occupe les quatre niveaux d'un centre d'art connu pour son attachement à la production d'œuvres originales. Neuf pièces inédites, réalisées spécifiquement pour la manifestation, côtoient de nombreux prêts dont le diversité des médiums, installations, peintures, photographies, sculptures ou vidéos, viennent nourrir une quête qui se veut avant tout sensorielle. 

 « Le vertige, la chute dans le vide du ciel »

Claire Chesnier, "300517.1", 2017 Encre sur papier 165 x 132 cm Collection privée. © Adagp, Paris, 2018 © Rebecca Fanuele Courtesy Claire Chesnier Claire Chesnier, "300517.1", 2017 Encre sur papier 165 x 132 cm Collection privée. © Adagp, Paris, 2018 © Rebecca Fanuele Courtesy Claire Chesnier
Cette dernière traversée s’ouvre sur une saisissante performance-installation de Mel O'Callaghan dont le titre « Respire, respire » illustre le trouble donné par le souffle de l'artiste qui se fait halètement lorsqu’il se heurte à la surface lisse de trois tableaux de verre, étant alors re-inhalé dans un mouvement de boomerang continu. D'emblée, l'artiste australienne propose une expérience extrême quand le souffle s'essouffle dans ces inhalations enivrantes, conduisant à l'extase, à la limite de la suffocation. La tension est palpable. Le trouble érotique d’une respiration forcée redouble d’intensité alors que les gestes caressent, les mains étreignent les bords des parois vitrées. En réunissant la vie et la mort dans la coordination du corps et de la respiration, le premier vertige apparait aussi comme le dernier. Cette traversée de l'inconnu est renforcée par la présentation de la nouvelle série photographique de Juliette Agnel. « Les portes de glace »,  suite de six très grands clichés réalisés au moyen format au Groenland donne à voir un monde réel se muant dans l'étrangeté de l'imaginaire lorsque l'on tente de deviner l'au-delà de ces portes infranchissables. On se projette de l'autre côté du miroir de glace, derrière ces gigantesques monolithes qui se font cavernes, grottes ou falaises d'eau gelée, majestueuses entrées d'un autre monde qui reste interdit. Au départ, Juliette Agnel fait le voyage dans le Grand Nord dans l'idée de donner une suite à ses « Nocturne » présentés lors de l'édition 2017 des Rencontres internationales de la Photographie d'Arles où elle était nommée au Prix Découverte. Très vite, deux images vont s'imposer : un nocturne alternant avec un négatif donnent son rythme à la série. La monumentalité des tirages rend compte de l'inquiétante beauté de ces fragiles passages de liquides pétrifiés par un froid qui parait infini. L'impossible franchissement de ces portes sépulcrales autorise l'illusion d'un au-delà spirituel, utopie d’un Eden fantasmé ou effroi de l'Erèbe des Enfers grecs. Le rapport mystique est ici le même que celui à l'œuvre dans « l'expérience intérieure » de Georges Bataille. C'est dans un vertige constitutif de sa peinture que les très grandes encres sur papier de Claire Chesnier, portant le nom du jour où elles ont été réalisées, répondent aux « portes de glace ». Ici, les surfaces ambigües traduisent un engagement physique appuyé et composent des miroirs sans fin où se lit le dépôt du temps et le regard du visiteur. L'artiste atteint une forme de radicalité qui est aussi sans doute une forme de résistance poétique dans le fait de s'en remettre entièrement à la peinture. L’expérience sans cesse renouvelée apparait très proche de l'acte d'écrire, de composer un journal. Formellement, l'acceptation du débord fait de la couleur un évènement qui arrive, qui ne se provoque pas.

Antoine d'Agata, Série "Acéphale", 2018, 21 x 14,9 cm, 500 photographies, Production Labanque. © Antoine d’Agata Antoine d'Agata, Série "Acéphale", 2018, 21 x 14,9 cm, 500 photographies, Production Labanque. © Antoine d’Agata
C'est sur les images d'Antoine d'Agata que le visiteur quitte l'espace de l'inconnu. Présentées sous la forme d'un film fragmenté (huit écrans montrant chacun quarante-quatre clichés) lors du premier volet de la trilogie, les cinq cent tirages photographiques issus de onze séries distinctes s'affichent ici sur deux pans de murs. « Acéphale » relate une année photographique  du journal intime de l'artiste. Comme la série photographique de Juliette Agnel, l’ensemble rend compte d’un périple à la dimension mystique, une quête inassouvie d’ailleurs. Il témoigne aussi d'une diversité de techniques de prise de vue, dont la photographie thermique que d'Agata expérimente pour la première fois ici pour rendre compte d'intérieurs des mosquées parisiennes. C'est dans cette mécanique de sérialité que s'éprouve le vertige chez d'Agata. 

« La séduction vertigineuse de la chance »

Romina  De  Novellis,  "Luna  Park",  2018, Naples,  Edenlandia Production  Labanque,  en  collaboration  avec  Arcigay  Napoli,  Edenlandia,  La  Mostra  d’Oltremare,  Università  Federico  II  Dipartimento  di  Scienze  Umani  e  Sociali,  Napoli  Christmas  Festival,  Ex  OPG  Je  so  pazzo©  Adagp,  Paris,  2018  /  ©  De  Novellis  /  Bordi © Adagp,  Paris,  2018  /  ©  De  Novellis  /  Bordi Romina De Novellis, "Luna Park", 2018, Naples, Edenlandia Production Labanque, en collaboration avec Arcigay Napoli, Edenlandia, La Mostra d’Oltremare, Università Federico II Dipartimento di Scienze Umani e Sociali, Napoli Christmas Festival, Ex OPG Je so pazzo© Adagp, Paris, 2018 / © De Novellis / Bordi © Adagp, Paris, 2018 / © De Novellis / Bordi
En quittant l'espace central du plateau, on s'éloigne de l'inconnu pour tenter la chance au sous-sol. L'artiste italienne Romina de Novellis y présente « Luna Park », installation de trois vidéos qui rythment les espaces des anciennes salles d’archives. La photographe y poursuit son exploration de Naples, sa ville natale. Selon elle, cette cité où chaque acte, chaque geste répond à un rituel précis,  intègre ses nouveaux habitants pourvu qu’ils restent dans le rituel, car hors de celui-ci, point de salut, point d'inclusion possible. Le premier film entraine le visiteur dans un parc d'attraction désaffecté où apparait la sublime cohorte de tordu-e-s, laissés-pour-compte de la société, minorités sexuelles et de genre, migrants, handicapés physiques et mentaux défilent d'un pas solennel. Sur l'un des airs de « La Traviata » de Giuseppe Verdi, ces individus confinés à la marge pour ne pas être vus prennent place sur les frêles chaises suspendues à un carrousel par des chaines métalliques pour entamer une ascension inédite. Les chaises se font volantes lorsque la vitesse de rotation augmente, provoquant l'ivresse et le vertige d'un tour de manège. Pour quelques minutes seulement, les simples sièges s'imposent en trônes aériens où paradent en majesté ceux qui sont sans cesse effacés du tableau harmonieux de la société des hommes. Romina de Novellis choisit de traiter ici la différence à la manière d'un jeu d'enfant, composant une vision dantesque du corps humain proche de celle du cinéma de Federico Fellini. Le déplacement se fait vertical, c'est l'envol, on quitte le purgatoire.Tournée dans une ancienne prison, la seconde vidéo montre les mêmes personnages se déplaçant en ronde dans l'espace réduit et clos d'une cour, citation explicite du tableau de Vincent Van Gogh « la ronde des prisonniers » (1890, Musée Pouchkine, Moscou). Ici, les captifs sont les exclus d’aujourd’hui. Les protagonistes reflètent les diversités et le multiculturalisme de nos sociétés globalisées. Le contraste avec les prisonniers masculins et blancs de la toile du peintre hollandais témoigne de la place réservée à la différence aujourd’hui. Tous entonnent une comptine italienne dont le refrain « (...) tourne, tourne le monde et tombe (...) » exprime la dure cruauté de l'apprentissage du monde propre aux contes pour enfants (qui bien souvent se meuvent en cauchemars). Le sentiment de tourner inexorablement en rond est patent tant dans la chanson que dans l’action circulaire de la marche. Il est renforcé dans le troisième film par la rotation du manège à cheval unique monté par la jeune femme nue aperçue dans les deux vidéos précédentes, semblant revendiquer un corps que la système social ne cesse de vouloir dissimuler. Le manège physique fait face à la vidéo et permet au visiteur de vivre l'expérience. La chance peut vous faire quitter le purgatoire pour vous y ramener aussitôt. Science de l'illusion et du hasard, elle autorise néanmoins la possibilité de l'espoir.

« La chute dans le vide »

Daniel Pommereulle, "Fin de siècle", 1974, couverture imaginée pour la revue éponyme, reliure, peau de requin, clous en acier, crochets. © Estate Daniel Pommereulle Daniel Pommereulle, "Fin de siècle", 1974, couverture imaginée pour la revue éponyme, reliure, peau de requin, clous en acier, crochets. © Estate Daniel Pommereulle

Au premier étage, les anciens appartements de fonction du directeur confrontent tout d'abord le visiteur aux œuvres de Daniel Pommereulle (1937 - 2003) avant de l’ inviter au souvenir du banquet baroque de Sabrina Vitali (née en 1986, vit et travaille à Paris). Du premier, on connait les petites sculptures de plomb d'où jaillissent des lames d'acier extrêmement tranchantes et les  « brûlures du ciel », toiles percées ou plutôt écorchées, blessées, de la fin des années soixante-dix, ou encore la série des pastels sur papier entamée au début des années 2000, « la fatigue du ciel » qui sonne comme la résignation poétique d’un homme à bout de souffle. On découvre « Fin de siècle » (1974) couverture imaginée pour la revue éponyme, œuvre magistrale composée à partir d'une peau de requin recouverte de clous en acier et crochets ou encore l'étonnant « buveur du thé » (huile sur toile, 1962) qui présente de troublants liens de parenté avec les oniriques peintures symbolistes qu'Odilon Redon exécutait au tout début du XXè siècle. Artiste de la limite, dont la vie et l'œuvre sont inextricablement mêlées, Pommereulle est aussi poète, dessinateur, cinéaste, acteur. C'est dans ses excès de vie qu'il rencontre la pensée de Bataille.

Sabrina Vitali, "L'Eternité. C'est la mer allée avec le soleil", 2018, Production Labanque. © Guillaume Lasserre Sabrina Vitali, "L'Eternité. C'est la mer allée avec le soleil", 2018, Production Labanque. © Guillaume Lasserre
La salle attenante, ancienne salle à manger, abrite les souvenirs du repas organisé lors du montage de l’exposition, réunissant artistes, techniciens et personnel du centre d’art. Au milieu de la table, la Vénus ivre, sculpture en céramique, pièce maitresse du service imaginé par Sabrina Vitali, contenait un rhum parfumé au myrte. « L'éternité c'est la mer allée avec le soleil » emprunte à une citation de Rimbaud liée à l'extase pour mieux décrire l'exaltation et l'ivresse qui se sont emparées des convives, traduisant un vertige de chair, putatif péché de gourmandise. Plus loin, des bougies votives recouvrent de leur cire des masques de sommeil, bandeaux occultant la vue, entravant les yeux pour mieux faire le vide. Ces installations occupent les espaces méditatifs aménagés par l'artiste libanais Charbel-Joseph H. Boutros, dont les « sept orifices de l'exposition », sept sphères en béton, résidus d'une maison en ruine dans la montagne libanaise, sont dispersées de façon aléatoire dans l'exposition, en devenant ainsi le fil conducteur. L’une d’entre elles est cependant absente : déposée anonymement dans une exposition parisienne, elle prolonge en la contaminant l’odyssée bataillienne qui s’achève à Béthune.

Rebecca Digne, "Tracer le vide", détail, 2017, Film Super 8 et 16mm, transféré sur digital, couleur et Noir & Blanc, 4 min. Cette œuvre a été réalisée avec le soutien du CNAP (soutien à une recherche production artistique) En cours d’acquisition par le CNAP © Adagp, Paris, 2018 Courtesy Rebecca Digne Rebecca Digne, "Tracer le vide", détail, 2017, Film Super 8 et 16mm, transféré sur digital, couleur et Noir & Blanc, 4 min. Cette œuvre a été réalisée avec le soutien du CNAP (soutien à une recherche production artistique) En cours d’acquisition par le CNAP © Adagp, Paris, 2018 Courtesy Rebecca Digne
Au détour d'une pièce qui servait sans doute de chambre à coucher se dévoile le récent travail pictural de Bruno Parrement. « Sperm flowers » à la floraison débordante, envisage la peinture comme espace de saturation, d'explosion. Parrement reste fidèle à sa pratique de l'enlèvement entrainant une lecture fragmentée de l'oeuvre. Non loin de là, Rebecca Digne questionne à la fois le geste, le territoire et l'identité dans "Tracer la vie" (vidéo, 2017) où des cordes dessinent un territoire, celui où l'artiste a grandi. Alors, seulement le visiteur peut commencer son élévation vers le dernier étage, à la rencontre du bleu du ciel .

« Le bleu du ciel » 

Georges Tony Stoll, "LSD", 2010 Photographie argentique 120 x 80 cm. © George Tony Stoll, Courtesy Galerie Jérôme Poggi, Paris Georges Tony Stoll, "LSD", 2010 Photographie argentique 120 x 80 cm. © George Tony Stoll, Courtesy Galerie Jérôme Poggi, Paris
Le sommet de l'institution, étape ultime de l'exposition et de la trilogie, vient refermer une traversée pétrie d’inquiétudes qui aura rythmé les trois dernières saisons du centre d'art Labanque. Le temps viendra bientôt de se séparer de Georges Bataille pour mieux le retrouver plus tard. Au fil des années, il semble lui-même être devenu citoyen de Béthune, sentiment que partage sans doute un peu Léa Bismuth. Mais pour le moment, l'heure est à l'ascension conduisant au seuil de ce dernier pallier où dialoguent déjà les œuvres de Daniel Pommereulle et de Georges Tony Stoll  (né en 1955 à Marseille, vit et travaille à Paris) dont les photographies offrent une plongée sensorielle dans l'intimité de corps qui, dépourvus de passé ou d'avenir, s'incarnent dans un présent immédiat. Tout près, Marie-Laure Nadal a installé son fusil AF21 qu'accompagnent sept munitions d'orages. Sa machine à capturer les éclairs permet en effet de tirer des coups de foudre pour atteindre enfin « le bleu du ciel » de Georges Bataille. Celui-ci trouve sa réalisation picturale dans la photographie de Georges Tony Stoll. Cette « chute déchirante dans le vide du ciel », est proche du vertige bataillien pour qui la présence constante de la mort et de l’éternité autorise une liberté infinie dans le présent. Le ciel « LSD » de Stoll incarne désormais ce vertige final. Paru en 1937, le roman de Bataille annonce la Seconde guerre mondiale qui ébranlera à nouveau le vieux continent, balbutiant les affres d'une barbarie humaine encore chaude. Le périple européen entrepris par le héros en fait le témoin des exaltations anarchistes  de Barcelone comme des défilés nazis de Berlin. Composé comme un long cauchemar, le récit dénonce l'absurdité du monde, comme le fera plus tard Camus avec « L'étranger »  Car les échos d'une l'humanité malade que décriront si bien Thomas Bernhard et Samuel Beckett après Bataille, Camus ou Sartre, semblent aujourd'hui se répéter. Le murmure de plus en plus audible des peuples devenant clameur, promettrait l’avènement d'un fascisme inédit car démocratique, selon le philosophe Bruce Bégout :« Il va peut-être falloir abandonner l'idée que le fascisme, à savoir une vision autoritaire du gouvernement des hommes à partir d'un modèle unique et hiérarchique, soit nécessairement l'expression d'une politique violemment anti-démocratique qui ne s'impose que par la force. Il semble qu'il puisse aussi exprimer malheureusement le besoin d'ordre, la politique de rejet et d'affrontement voulus par des votants eux-mêmes devenus majoritaires »  A cette lecture, la pensée de Georges Bataille apparaît plus que jamais contemporaine ; prophétique en  1937, elle semble douloureusement visionnaire. Le vertige, le trouble, la chute deviennent alors un état de libération, d'exaltation des corps. « Par delà la nuit bataillienne, la lumière persistera » souligne Léa Bismuth. Le bleu du ciel est sombre, les éclaircies, même timides, empêchent cependant l’avènement d’un soleil noir.

"Vertiges", exposition collective sous le commissariat de Léa Bismuth

Du 8 septembre 2018 au 10 février 2019.

Labanque - 44, place Georges Clemenceau - 62 400 Béthune

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