May B, grandeur et misère de l'humanité

Au 104, la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues propose une lecture en forme de transmission du chef-d'oeuvre de Maguy Marin. A mi-chemin entre la danse et le théâtre, il révèle une humanité malade qui doit lutter contre ses propres démons, formidablement interprété par les étudiants de l'école libre de danse de Maré, au Brésil.

Lia Rodrigues, "May b", chorégraphie de Maguy Marin, création 2018, le 104, Paris © Sammi Landweer Lia Rodrigues, "May b", chorégraphie de Maguy Marin, création 2018, le 104, Paris © Sammi Landweer

La salle 400 du Cent-quatre à Paris est plongée dans le noir lorsque retentissent les premières notes de musique d'une chanson populaire que la voix suave d'un crooner vient recouvrir avec le charme désuet d'un passé révolu. A la fin de la chanson, lentement, très lentement, la lumière laisse apparaitre des corps que l'on distingue à peine tout d'abord puis, qui se dévoilent à mesure que l'intensité grandit. Ils sont vêtus de loques blanches. Leur visage aussi est grimé de blanc. Ils ne bougent pas. La salle est silencieuse, pas un raclement de gorge, ces personnages sans âge impressionnent. Notre imaginaire les assimilent à des survivants, des pensionnaires d'un asile psychiatrique... Ils rappellent les groupes sculptés aux regards tristes de l'artiste américain George Segal, récemment exposés dans une galerie parisienne. Soudain, l'un des personnages, une femme se trouvant au centre du groupe et du plateau, prononce les seuls mots que l'on entendra tout au long de la représentation: "Fini. C'est fini. C'est peut-être fini. Ca va bientôt finir. Ce n'est pas fini". Puis tous s'élancent, le pas cadencé au son d'une inquiétante marche militaire dont le tambour a donné la mesure. A moins que ce ne soient les sons des fanfares du carnaval, étranges mélodies qui se confondent, musiques de fêtes et de répression. Qui sont-ils ces êtres au regard perdus ?  Ressemblant parfois à des enfants au visage moqueur ? Dont la (découverte de la) sexualité n'est pas encore dissimulée sous le voile de pudeur qu'impose la société; Qui rampent maintenant comme des soldats avant de singer les furieux vas-et-viens d'une verge qui s'enfouit dans le sol? La bagarre qui éclate peu après et scinde le groupe en deux semble apporter une réponse. Vêtus de leur oripeaux, leurs expressions physiques renvoyant quelquefois à la gestuelle des animaux, ces personnages figurent l'humanité dans tout ce qui la définie, ses traits de splendeur, ceux qui précipitent sa décadence aussi. Cette banalité du mal qu'Hannah Arendt a si bien définie dans Heichmann à Jérusalem fait intrinsèquement partie de l'être humain. Alors, on est saisi par le son d'un sifflet, rappelant celui des gendarmes de Vichy sous l'Occupation, renvoyant sans aucun doute aux militaires faisant régner la terreur dans un Brésil qui, après le coup d'état du 31 mars 1964, sera tenu par l'une des plus longues dictatures qu'ait connu un pays d'Amérique latine, ne s'achevant qu'après vingt-et-un ans de sanctions, en 1985. On suffoque lors de la longue scène dans laquelle les protagonistes, valises à la main, semblent fuir vers un ailleurs, éternels voyageurs allant vers nulle part, les uns figurant des passeurs alors que d'autres disparaissent pour que bientôt il n'en reste qu'un. Ce sont alors les camps de la mort qui viennent en mémoire, les massacres du Rwanda qui rappellent que l'histoire se répète encore et toujours, les visages boursouflés de migrants dont la mer charrie les corps jusque sur les côtes européennes pour souligner notre indifférence, notre barbarie. 

Le désir de monter "May B" est avant tout la volonté d'une transmission, celle que nourrissent deux chorégraphes restées très proches. Au début des années 1980, la jeune danseuse brésilienne Lia Rodrigues qui a participé, à la fin des années 1970, au mouvement de danse contemporaine de Sao Paulo, sa ville natale, s'embarque pour l'Europe et intègre le Ballet du Théâtre de l'Arche, la compagnie de danse fondée en 1978 par Maguy Marin et Daniel Ambash et installée alors à Créteil. C'est précisément à ce moment, en 1981, que la chorégraphe française crée "May B", une pièce pour dix danseurs, cinq femmes et cinq hommes, inspirée de l'univers grinçant du dramaturge irlandais Samuel Beckett, entre danse et théâtre dans la continuité de ce que propose alors Pina Bausch et le Tanz Theater. Ce sera son chef-d'oeuvre. Représenté plus de sept cent fois dans le monde depuis sa création, il est aujourd'hui unanimement considéré comme l'une des oeuvres les plus importantes du répertoire contemporain. Si elle est inspirée par les écrits de Samuel Beckett, particulièrement "Fin de partie" - lui même inspiré de Thomas Bernhard - qui bouleversa Maguy Marin et dont l'unique tirade prononcée en est extraite, cette pièce est surtout née de la rencontre entre les deux artistes et de la vision noire d'un monde dont les errances et les grandes tragédies semblent se reproduire sans cesse. Dans sa réalisation toutefois, la performance physique imaginée par Maguy Marin semble en contradiction avec les personnages créés par Beckett. 

Les jeunes danseurs de Maré © Lia Rodrigues Les jeunes danseurs de Maré © Lia Rodrigues
C'est aussi l'une des premières pièces qu'interprète Lia Rodrigues à son arrivée dans la compagnie, participant à sa création, l'interprétant des années durant. Bien plus qu'une simple oeuvre chorégraphique, la pièce fait partie d'elle, elle la constitue professionnellement, elle en est inextricablement liée : « Participer à la création de May B a été pour moi, à l’époque jeune danseuse, une importante source d’apprentissage. J’ai pu comprendre comment la rigueur et la discipline pouvaient être combinées avec la créativité et l’invention ». Se définissant comme une danseuse militante, elle fonde la Lia Rodrigues Companhia de Danças à son retour au Brésil en 1990,  qu'elle installe en 2004 au coeur de la favela de Maré, à Rio de Janeiro. L'école libre de danse de Maré ouvre ses portes au public en 2009. Pour Lia Rodrigues, l'art doit permettre l'émancipation sociale. Depuis, le deux chorégraphes n'ont cessé de nourrir le désir de transmettre l'oeuvre. Il trouve sa réalisation sous la forme d'un projet intitulé "De Ste-Foy-les-Lyon à Rio de Janeiro – "May B" à la Maré : une fraternité" qui se met en place entre l'école libre de danse de Maré, au Brésil et RAMDAM, lieu de travail partagé de la Compagnie Maguy Marin à Sainte-Foy-lès-Lyon.  Le résultat est magnifiquement porté sur scène par les jeunes danseurs de Maré qui, trente ans après sa création, s'emparent de "May B" pour donner à cette oeuvre mythique, un ton résolument contemporain, universel. 


A la fin de la pièce, le seul protagoniste restant - le dernier voyageur - reprend les mots du début : "Fini. C'est fini. C'est peut-être fini. Ca va bientôt finir. Ce n'est pas fini." Alors les jeunes danseurs de l'école libre de danse de Maré viennent saluer. Les visages sont graves, fermés, ils saluent dos au public, puis de face, certains d'entre eux brandissent la 
photographie d'un visage que l'on reconnait comme étant celui de Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro assassinée il y a trois semaines, un autre, une pancarte indiquant: "27 jours sans réponse", sur une autre on peut libre "LULA LIBRE". Le spectacle résonne cruellement avec l'actualité. Alors, sonnant comme un appel salutaire à la vigilance, le message de ces jeunes danseurs issus d'une favela de Rio nous indique que non ce n'est pas fini, que telle une boucle immuable l'histoire se répète et que l'époque dans laquelle nous vivons nous enjoint, plus que jamais, à la plus grande attention.

MAY B DE MAGUY MARIN, de Sainte Foy-lès-Lyon à Rio de Janeiro, une fraternité  / Lia Rodrigues avec les jeunes de la Maré

104 cent-quatre, Paris, du 10 au 14 avril 2018 (dans le cadre de Séquence danse Paris)

MA, Scène nationale de Montbéliard, le 24 avril 2018

MC2, Maison de la culture de Grenoble, du 25 au 27 avril 2018

Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, le 2 mai 2018

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