Revoir La La land. Une histoire du cinéma

Déclaration d’amour à un cinéma de genre aujourd’hui tombé en désuétude, dont les nombreux clins d’œil racontent l’histoire, « La La land » n'en est pas moins un film contemporain à travers les problématiques qu'il soulève, notamment la remise en question de notre vision de l’amour. Une histoire d’Hollywood en quatre saisons qui dévoile le formidable plaisir de filmer de Damien Chazelle.

"La la land", film de Damien Chazelle (2016) © SND "La la land", film de Damien Chazelle (2016) © SND

Lorsque l’équipe du film de Damien Chazelle monte sur la scène du Dolby Theater d’Hollywood ce 26 février 2017 pour recevoir l’Oscar du meilleur film, le triomphe de « La La land » est total. Il sera de courte durée. Dans un incroyable retournement de situation jamais vécu en quatre vingt sept éditions, la statuette, attribuée par erreur au film musical, est remise par Damien Chazelle à Barry Jenkins, réalisateur du magnifique et nécessaire « Moonlight », l’autre grand favori de la soirée, qui, par une réjouissante ironie du sort, devient le seul et unique vainqueur de cette première cérémonie des Oscars de l’ère trumpienne. Cet invraisemblable tableau qui a duré moins de trois minutes, a déboussolé les remettants du prix, Faye Dunaway et Warren Beatty, « Bonnie and Clyde » botoxés, vieillards à la fois sublimes et pathétiques, écrasés par une scène désormais bien trop grande pour eux, terrible reflet du miroir aux alouettes qu’est Hollywood. La scène, qui se  serait révélée inquiétante et perverse dans un film de David Lynch, en évoque une autre qui aurait pu figurer dans celui de Damien Chazelle. Elle rappelle le lever de rideau qui laisse apparaitre dans la lumière Kathy (Debbie Reynolds), la voix de la plus grande star du cinéma muet Lina (Jean Hagen), révélation qui rendra l'une célèbre tout en mettant un terme à la carrière de l'autre, dans l’une des scènes clefs de « Chantons sous la pluie » de Gene Kelly et Stanley Donen (1952), dont l’histoire raconte le passage du cinéma muet au parlant.

Faye Dunaway et Warren Beatty remettant l'Oscar du meilleur film 2017, Dolby Theater d’Hollywood, 25 février 2017 Faye Dunaway et Warren Beatty remettant l'Oscar du meilleur film 2017, Dolby Theater d’Hollywood, 25 février 2017

La référence est assumée. « La La land » est un hymne à un cinéma de genre aujourd’hui considéré comme désuet malgré les propositions plus (« Moulin rouge » de Bazz Luhrmann - également cité dans le film) ou moins (« Burlesque » de Steve Antin) réussies que mettent en scène quelques fans nostalgiques, souhaitant sans doute moins le ressusciter - le genre - que le saluer. Cependant le film donne à voir bien plus qu’une simple comédie musicale vintage ripolinée façon Amélie Poulain. Avec ses scènes richement référencées, néanmoins traversées par des problématiques contemporaines, le film de Damien Chazelle tente une synthèse historique et diachronique du film musical, une tentative de tous les contenir, leur rendre hommage. Divisé en quatre saisons et un épilogue, « La La land » raconte, à travers l'histoire d'un amour sacrifié qui est aussi une mise en abime de ceux qui font Hollywood, une certaine histoire du cinéma. La scène d’ouverture est époustouflante. Chazelle y convoque dans un hommage totalement assumé, Jacques Demy, seul réalisateur français à s’être emparé du film musical durant toute sa carrière[1], construisant une œuvre unique, inégalée, une oeuvre phare servant aujourd'hui de référence. Le metteur en scène de « Lola », qui connait la gloire en obtenant la Palme d’Or à Cannes en 1964 pour « Les parapluies de Cherbourg », s’installe avec Agnès Varda à Los Angeles à la fin des années 1960. C’est ici qu’il réalise en 1969 « Model shop », venant clôturer la trilogie formée avec les deux précédents. Anouk Aimée y reprend le rôle de Lola, créée neuf ans auparavant.  « La La land » s’ouvre sur une scène chantée et dansée sur l’un des freeways qui composent le paysage à la fois mythique et anonyme de L.A. Des usagers sortent les uns après les autres de leurs voitures immobilisées par les bouchons titanesques qui composent les fameux « rush hours » de la Cité des anges. Une mélopée enlevée s'échappe des autoradios et métamorphose l’autoroute en piste de danse autorisant une chorégraphie qui rend hommage à la scène d’ouverture des « demoiselles de Rochefort » tournée en 1967 par Demy, à ceci près que, peut-être pour la première fois dans l’histoire du cinéma américain, le casting apparaît représentatif de la véritable population de L.A., c’est à dire une population majoritairement métissée. Et si les deux personnages principaux sont (encore) blancs, ils n’apparaissent qu’à la fin de cette scène salutaire qui vient contredire le mythe d’une Californie blanche, inventé par Hollywood qui aujourd’hui peine à commencer de le déconstruire. En ce sens, le film s’inscrit résolument dans son époque. De la même manière que l’avait fait avant lui Todd Haynes dans « Loin du Paradis » (2002) et « Carol » (2015) où l’hommage appuyé à Douglas Sirk se mue en revendication politique à travers, d’une part, la mise en place d’une relation femme blanche - homme noir dans le Connecticut au cours des années 1960, d’autre part, le récit d’une relation amoureuse impossible entre une jeune vendeuse et une femme d’âge mûr en instance de divorce, à New York dans les années 1950, Damien Chazelle célèbre ses pères tout en étant résolument ancré dans son époque en interrogeant la représentation cinématographique de la diversité en Californie du sud.  A titre de comparaison, le cinéma français aborde la diversité au mieux en mettant en scène la difficile adaptation de parents qui tressaillent à chaque fois que l’une de leur fille leur présente son compagnon, chacun étant le parfait cliché d’un type d’étranger ; au pire en grimant Valérie Lemercier, raciste devenue femme noire à la suite d’une mystérieuse maladie, dans un film nauséabond et consternant.

Another Day of Sun - La La Land Opening Scene © UMG (au nom de UMGRI Interscope); LatinAutor, Warner Chappell, UMPI, LatinAutor - Warner Chappell, ASCAP, CMRRA, LatinAutor - UMPG, UMPG Publishing, B

En plaçant ainsi son film sous la bienveillance de la figure tutélaire du cinéaste français, Damien Chazelle invite le cinéma, essentiellement américain et majoritairement musical, à y entrer. « La La land » fait explicitement référence à Gene Kelly et Stanley Donen (« Chantons sous la pluie ») à travers le personnage de serveuse/actrice en devenir de Mia (Emma Stone) mais aussi, de manière implicite, au « chanteur de jazz » d’Alan Crosland. Le premier film parlant du cinéma, tourné en 1929, n’est certes pas directement cité mais le choix de faire du personnage de Sebastian (Ryan Gosling), un passionné de jazz, puriste néanmoins obligé de jouer dans des bars pour assurer son existence, renvoie constamment à la naissance de ce cinéma parlant, donc chantant, ce qui est précisément le propos de  « Chantons sous la pluie ». Certaines scènes prennent parfois une étrange sensation de déjà-vu : celle des claquettes à l’observatoire de Griffith Park évoque à la fois le couple mythique de Fred Astaire et Ginger Rogers pour la danse, mais aussi bien sûr l’une des scènes les plus connues de la « Fureur de vivre » de Nicolas Ray (1955), œuvre charnière dans l’histoire du cinéma américain, entre classicisme et modernité, faisant le portrait de la jeunesse en crise des classes moyennes étatsuniennes dans les années 1950, dont James Dean devient après sa mort la figure universelle.

Emma Stone, Ryan Gosling, "La la land", film de Damien Chazelle (2016) © SND Emma Stone, Ryan Gosling, "La la land", film de Damien Chazelle (2016) © SND

En France, malgré une réception critique majoritairement enthousiaste, « La La land » a été déprécié voire conspué, parfois violemment, par une partie du public. Pourtant  la mise en scène virtuose, renvoyant subtilement à une histoire d’Hollywood à travers des scènes qui en citent d’autres, fait du film un pur moment de jubilation cinéphilique, en même temps qu’il laisse transparaitre l’immense plaisir de faire un film de Damien Chazelle. Certains, y compris dans le milieu culturel, n’ont pas eu de mots assez durs pour condamner le film, ne voyant en lui qu’un navet américain trop sucré, une comédie musicale matinée de romance triste. Quelques uns qui n’étaient pas allés voir le film, émettaient tout de même un avis négatif qui justifiait le fait qu’il n’irait pas le voir ! Les films de Jacques Demy, estampillés « Nouvelle vague », apparaissent sans doute plus respectables. Pourtant, mépriser « La La land », c’est méconnaitre l’ensemble de l’œuvre cinématographique de Demy, les films de Stanley Donen, de Vincente Minelli et une bonne partie de ceux qui ont fait l'histoire du cinéma américain. Dans ce film jubilatoire dont les deux acteurs principaux sont formidables – Ryan Gosling se relevant un très bon danseur, Emma Stone parfaite avec sa frimousse semblant tout droit sorti d’un film des années 1960 –, Damien Chazelle prouve qu’il y a encore une place au cinéma pour le plaisir et la nostalgie, pour les émotions, sans pour autant sombrer dans le pathos, pour les histoires d’amour, même si celles-ci finissent, comme dans la vraie vie, souvent mal. Il n’y a pas de happy end dans « La La land ». En se réclamant d’un cinéma populaire faussement candide, Chazelle renoue avec le plaisir d’aller voir un film en salles comme à l’âge d’or d’Hollywood, tout en y faisant entrer le présent. Dans son émission « Les chemins de la philosophie » sur France Culture, Adèle Van Reeth interroge la vision romantique que nous nous faisons de l’amour depuis Platon en s’appuyant sur le film de Chazelle. « La La Land est un cas intéressant (…) on rentre dans une autre ère de l’amour, on sort d’Aristophane... Nous étions jusqu’ici dans cette conception totalement romantique qui fait de l’amour un absolu, chez Aristophane l’accomplissement de l’être ne peut venir que par l’amour. Avec cette rencontre ratée de "La La Land", des êtres ne sont pas à la recherche de leur moitié, ne se reconnaissent pas, sont à la recherche de l’accomplissement par leur carrière… même si au bout de l’histoire, ils se posent la question : et si on s’était trompés ?[2] » précise Eliette Abecassis, invitée de l’émission.

A Paris, à la veille de la cérémonie des Oscars, le 25 février 2017, le cinéma français célébrait – on se demande bien pourquoi ? – « Elle » de Paul Verhoeven, resucée de « Basic instinct » au ralenti, sorte de version téléfilm. Isabelle Huppert, formidable actrice par ailleurs, y joue encore le même rôle, le seul qu’on lui offre depuis 2001[3], celui d’une bourgeoise frigide qui va développer une relation sadomaso avec son agresseur. Ce cinéma aseptisé où les comédiens ne sont plus que la caricature d’eux-mêmes, enfile les clichés et les perles, ceux-là même que beaucoup évoquent à tort à l’encontre du film de Damien Chazelle.

Voir « La La land », c’est plonger dans le cinéma la tête la première en éprouvant cet étrange sentiment de déjà vu face à des scènes codifiées, s’attacher ou non à la mise en scène, ressentir l’immédiateté du présent, rire et pleurer, chanter, être ému, se sentir vivant. « La La land », c’est surtout faire l’expérience d’un moment intense de cinéma, respirer, rêver le cinéma. Si « La La land » est le surnom d’un Los Angeles quelque peu mièvre, l’expression « To be in La la land » désigne en anglais un état d'euphorie exagéré, déconnecté de la réalité, peut-être celui dans lequel vous serez après avoir vu le très beau film de Damien Chazelle.

Emma Stone, "La la land", film de Damien Chazelle (2016) © SND Emma Stone, "La la land", film de Damien Chazelle (2016) © SND

[1] « La baie des anges » (1960) est l’unique film de Jacques Demy qui ne soit pas musical.

[2]  "La La Land", peut-on rater l'âme sœur ? « Les histoires d’amour finissent mal en général », épisode 4, in Les chemins de la philosophie, Adèle Van Reeth, France Culture, 25 juin 2020 https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-histoires-damour-finissent-mal-en-general-44-la-la-land-peut-rater-lame-soeur Consulté le 13 juillet 2020.

[3] Cette année là, Isabelle Huppert triomphe dans « La pianiste » de Michael Haneke, l’un des rôles les plus forts de sa carrière va aussi se révéler le plus enfermant. Depuis, on ne compte plus le nombre de films de lesquels elle incarne l’archétype de la bourgeoise froide, rigide et perverse, Dans « Elle » de Paul Verhoeven, la comédienne incarne, sans nul doute, le plus caricatural de ces avatars.

La La land movie reference © Sarah Preciado

« La La land », film de Damien Chazelle, avec Emma Stone, Ryan Gosling, John Legend, J. K Simmons. Etats-Unis, Distribution : Lionsgtae (USA), SND (France),120 minutes. Sortie en salles le 9 décembre 2016 (USA), 25 janvier 2017 (France).

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