Rester debout avec Cognès Mayoukou

Le solo coup de poing de la danseuse et chorégraphe congolaise, présenté dans quelques jours à Marseille lors des Rencontres à l’échelle, est un combat pour l’émancipation des femmes, une façon de résister face à la prédation, celle des hommes et du patriarcat. « Tu fais, je fais », histoire chorégraphiée d’un viol, est aussi celle d’une femme bien déterminée à rester debout.

"Tu fais, je fais", Festival Rencontres à l'échelle, Marseille, 2021 © Cognès Mayoukou "Tu fais, je fais", Festival Rencontres à l'échelle, Marseille, 2021 © Cognès Mayoukou

« Lorsque je termine ce spectacle, je ne peux pas faire d’interviews[1] » avertit Cognès Mayoukou. Dans son solo « Tu fais, je fais », la danseuse et chorégraphe congolaise raconte sa propre histoire en évoquant le viol dont elle a été victime, perpétré par son chorégraphe d’alors, un proche, presque un ami. Il lui a fallu beaucoup de temps avant de trouver le courage de mettre en scène cet épisode douloureux, d’accepter de le rejouer à chaque représentation. « Rendre tous les mouvements, les gestes que j’avais fait, ce que j’avais vécu en 2013 » précise-t-elle. « Tout ce qui me fait mal m’inspire ». La danse est envisagée comme un moyen de transcendance.

Les gestes sont saccadés, violents, tentent de libérer un corps de l’emprise d’un autre, de se protéger, refuser à tout prix qu’il la touche, de se purifier ensuite de la violente prise de pouvoir d’un corps sur un autre. Trois brèves séquences à l’intensité rare composent la pièce chorégraphique qui sera présentée le 17 juin prochain lors de la seizième édition des Rencontres à l’échelle à Marseille qui, motivées « par l’envie de rester en mouvement[2] », se sont adaptées à l’imprévu en se déplaçant pour partie du 15 au 23 juin, loin du calendrier initial, pour s’inscrire dans la programmation « Here comes Africa » imaginée dans le cadre de la saison Africa 2020.

Issue d’une famille pauvre très religieuse, Cognès Mayoukou se heurte à l’impossibilité de dire, expliquant qu’il n’est pas envisageable de raconter à son père les violences qu’elle a subies. Le sujet est trop sensible. L’évocation de la sexualité reste taboue.

C’est par la musique traditionnelle et les percussions qu’elle découvre la danse. Elle entre dans une troupe qui assure sa formation, rencontre le chorégraphe qui plus tard la violera. Ce traumatisme va la conduire vers la danse contemporaine. Son corps devient le lieu d’un récit qui s’écrit avec des gestes, des mouvements. « Nous les femmes, les danseuses, on n’est pas des putes. Faire des coiffures bizarres, des tatouages, ce n’est pas être voyou. C’est l’âme qui compte, ce que tu veux dire avec ton corps[3] » assène-t-elle. Pas facile de gagner sa vie en tant que danseuse professionnelle au Congo-Brazzaville.« Quand on rentre des répétitions, on a tellement faim » se souvient-elle : « Je me suis fait la tête dure ».

Grandir dans les années quatre-vingt-dix, à l’aune des violentes crises socio-économiques et de l’instabilité politique qui secouent le pays, n’est pas une mince affaire. Cognès Mayoukou n’a pas été à l’école. Dans sa famille, depuis qu’elle a commencé la danse, elle n’est soutenue que par sa mère. Celle-ci est décédée en 2016. Etre une fille, vouloir danser, aller à l’école, font d’elle un élément gênant pour sa propre famille. Pour eux, « J’étais une femme perdue » dit-elle, avouant avoir vécu dans la rue avec sa fille lorsqu’elle fut privée du soutien parental. « Ma famille ce sont les artistes » affirme-t-elle. « J’ai été sauvée par la compagnie alors que j’étais au bord du suicide ». Les mots sont âpres, difficilement supportables, mais la jeune femme résiste, force l’admiration.

La compagnie est celle de Delavallet Bidiefono, Baninga[4], qu’il crée en 2005. Originaire de Pointe-Noire, le danseur est d’abord chanteur. Autodidacte, il participe régulièrement à des stages organisés par le centre culturel français de Brazzaville où il s’est installé en 2001, se formant ainsi auprès de Daniel Larrieu notamment. Il se fait connaître sur la scène française au début des années 2010. En 2016, il crée aux Francophonies en Limousin « Monstres / On ne danse pas pour rien », pièce rejouant la construction un an plus tôt de l’espace Baning’art, studio de répétition et lieu de résidence pour les artistes, installé à Kombé, zone rurale en périphérie de Brazzaville. « Le plateau est en béton, abrité sous un préau. On n’a peut-être pas de murs, mais on a nos corps qui se battent[5] » confiait le chorégraphe en 2018. Premier lieu indépendant dédié à la création artistique au Congo, le centre de développement chorégraphique Baning’art impulse une dynamique à la création artistique du pays. Il reste aujourd’hui le seul espace de ce genre dans la région. Lieu de transmission par excellence, il est l’espace de travail où Cognès Mayoukou s’est formée et où elle forme à son tour une nouvelle génération de danseurs.

Le spectacle « Tu fais, je fais » est le premier solo de Cognès Mayoukou. Initié dès 2014, il évolue à la faveur du regard bienveillant de quelques professionnels parmi lesquels Delavallet Bidiefono et le chorégraphe camerounais Flacie Bassoueka qui l’invite à participer au festival « Corps é gestes » à Douala. « Jouer sa propre histoire, c’est comme si le monde me tombait dessus », avoue-t-elle. « Après le spectacle, je dois rester deux heures toute seule » avant d’ajouter : « Je ne suis pas tranquille même dans mes relations (…) Ce viol m’a interdit ». Elle se méfie de la tentation de l’Europe : « Ça tue un peu les compagnies, les gens qui veulent rester en France. Moi mon projet c’est d’avancer, d’être une bonne interprète ; et de voir beaucoup plus de femmes qui dansent au Congo, qui tournent[6] ». Lorsqu’elle s’engage dans la danse contemporaine, le Congo-Brazzaville ne compte qu’une seule danseuse : Ella Ganga est une pionnière. Les deux femmes se connaissent bien. Elles ont toutes deux évolué au sein de la compagnie Baninga. Refusant d’être à son tour la seule danseuse de sa génération, Cognès Mayoukou ouvre sa propre compagnie, Premier pas, la première réservée aux femmes, autour de la création de « Doutes », ceux qui traversent la famille, l’être aimé, les relations humaines. Le spectacle pour quatre danseuses met en scène la difficulté des femmes menacées jusque dans leur propre famille pour leurs choix de vie. Chaque pas, chargé du poids des doutes, est alors une victoire vers la liberté

La chorégraphe débute son solo, « Tu fais, je fais », en tenant un sceau noir à la main. Celui-ci représente la serpillère symbolisant, pour une femme, le travail gratuit. Elle le fait tournoyer autour de son corps. Elle est ce sceau tandis que son corps incarne le diable. Elle tourne autour du mal. La deuxième séquence est celle du viol. Dans la dernière, elle se tient debout invectivant les gens, « debout sans donner mon sexe pour ma carrière artistique » précise-t-elle. Elle fait de la pièce un outil d’information sur les droits des femmes. En dénonçant par l’intime la violence systémique du patriarcat, elle en fait aussi un outil politique d’émancipation. Sur scène, Cognès Mayoukou est debout. Pour cette seizième édition des Rencontres à l’échelle, elle « raconte en mouvements, avec le corps, en tant que danseuse », son expérience traumatique pour mieux la transcender. Rien ne lui fera renoncer à la danse.

"Tu fais, je fais" © Cognès Mayoukou "Tu fais, je fais" © Cognès Mayoukou

[1] Sauf mention contraire, les citations sont extraites de ma rencontre avec Cognès Mayoukou le 11 juin 2021 à la Friche la Belle de Mai à Marseille.

[2] Julie Kretzschmar, Les Rencontres à l’échelle, programme de la seizième édition, 15 – 23 juin 2021.

[3] Cité par l’autrice Valérie Manteau dans « Cognès Mayoukou, la résiliente », deuxième épisode des « Chroniques de Brazza » dans sa série de post #DesFemmesPuissantes, publiée sur sa page Facebook, 23 novembre 2019.

[4] « Les amis » en Lingala.

[5] Cité dans Rosita Boisseau, « DeLaVallet Bidiefono, chorégraphe monstre », Le Monde, 22 juin 2018, https://www.lemonde.fr/scenes/article/2018/06/22/delavallet-bidiefono-choregraphe-monstre_5319392_1654999.html  consulté le 13 juin 2021.

[6] Cité par l’autrice Valérie Manteau dans « Cognès Mayoukou, la résiliente », deuxième épisode des « Chroniques de Brazza » dans sa série de post #DesFemmesPuissantes, publiée sur sa page Facebook, 23 novembre 2019.

TU FAIS , JE FAIS - Chorégraphie & interprétation : Cognes Mayoukou. Regard extérieur : Delavallet Bidiefono, Andreya Ouamba, Reggie Wilson

Le 17 juin à 19h dans le cadre des Rencontres à l’échelle.

FricheLaBelledeMai
41, rue Jobin
13 003 Marseille

Le 28 août, In Off Festival Allier Danse, Saint-Pourçain-sur-Sioule

Du 10 au 12 septembre, Festival Nour Africa, Châteauroux

Le 21 juillet au Théâtre de Paris-Villette pour sa nouvelle création DOUTES

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