Mourir d'aimer. Séverine Chavrier et la passion faulknerienne

Retour sur les «Palmiers sauvages» de Séverine Chavrier à l’occasion de son escale au Monfort à Paris. La metteuse en scène entraine le public dans la frénésie amoureuse qui s'empare de Charlotte et Harry. De la fuite à la chute, cette passion sans retour possible déborde et engloutit tout. Une tragédie moderne sur la folie de l'amour réprimé par la morale bourgeoise.

Sèverine Chavrier, « Les palmiers sauvages », librement adapté du roman de William Faulkner, création 2014, Théâtre Vidy Lausanne Sèverine Chavrier, « Les palmiers sauvages », librement adapté du roman de William Faulkner, création 2014, Théâtre Vidy Lausanne

"Je suis en retard de quatorze ans sur à peu près tout" (Harry Wilbourne) 

Les flashs de lumière blanche aveuglants que forme la foudre lorsqu'elle frappe la terre accompagnent la fureur du tonnerre et le bruit de la pluie qui s'abattent sur le plateau de la grande salle du Monfort Théâtre à Paris pour l'ouverture des "palmiers sauvages". Séverine Chavrier, qui s'est librement inspirée du roman éponyme écrit en 1939 par William Faulkner, a voulu marquer d'emblée l'urgence irrépressible qui saisit les deux personnages lors de leur rencontre et sa condamnation immédiate par la morale bourgeoise. Cinq chapitres, quatre lieux, tous les décors qui composent la pièce sont là installés les uns а côté des autres sur la scène. A leur succession temporelle qui marque d'ordinaire la progression d'un récit est préférée leur agglomération pour mieux signifier l'errance du couple de maison en maison, de ville en ville, dans la fuite sans retour qui annonce le drame à venir. Le plateau devient leur territoire. C'est dans la lueur des éclairs qu'apparaissent les amants. Par intermittence se découvrent leurs visages, leurs corps, leurs étreintes. Lui n'a pas encore terminé son internat de médecine et rêve de devenir écrivain, elle est mariée et mère de famille. De la vie que s'apprête à quitter Charlotte Rittenmeyer, de son mari, ses deux enfants, on ne saura presque rien. Il n'y a de place que pour deux dans cette histoire d'amour immodérée. Après la rencontre, Harry Wilbourne, conscient de la mauvaise réputation dont jouissent les couples illicites et de son impossibilité а faire vivre le ménage, tente de fuir. La culpabilité, le poids terrible d'une société puritaine guidée par les faux-semblants d'une représentation publique conformiste, le contraint à l'inhibition : "Pas d'argent, pas d'amour" répète-t-il en vain. La dérobade échoue après la découverte fortuite et bienvenue d'un portefeuille contenant suffisamment pour qu'ils puissent s'enfuir et s'aimer. En même temps que l'arrivée de cette manne inespérée, s'évapore son dernier élan de lucidité. Désormais, il n'y a plus d'obstacle. La déraison amoureuse guide leur fugue. 

Le bruit des choses qui tombent

 Charlotte et Harry forment un couple si fusionnel qu'aucun autre personnage ne sera autorisé à troubler leur union. "Je n'ai pas simplement quitté un homme pour un autre" confiera Charlotte un peu plus tard. Cet amour immédiat, physique, aussi intense qu'interdit est si soudé que toute séparation de quelques instants, quelques heures, se révèle infiniment douloureuse à l'image des crises de panique insurmontables qui s'empareront d'Harry lorsque, se rendant au lac pour échapper а l'étouffement, Charlotte le laissera seul un instant. Plus rien n'existe en dehors d'eux, l'enlacement est aussi un encerclement. La passion lorsqu'elle est permanente devient aliénante, épuisante, asphyxiante. La bibliothèque monumentale située а gauche de la scène accumule livres et boites de conserve. Celles-là même que Charlotte utilise comme mesure du temps, les comptant quelquefois pour déterminer la durée de leur autonomie alimentaire, viennent s'effondrer au sol dans un fracas retentissant à mesure que le meuble s'ébranle, comme pour souligner l'issue forcement fatale de leur histoire. Des caisses, quelques fauteuils et surtout des lits, une place, deux places, à sommiers métalliques ou simples matelas posés au sol composent le décor à la fois unique et pluriel, des lieux successivement habités, investis, par le couple. Ils conduisent le regard vers le fond de la scène où le point de fuite occupe le centre d'un écran géant. Fidèle а ses habitudes de mise en scène, Séverine Chavrier associe au jeu des acteurs l'image vidéo en prise directe ou enregistrée. 

 Au début de la pièce, un court film figure ainsi les frénétiques scènes de sexe dans lesquelles le désir, exacerbé par la moiteur des corps, traduit le besoin incontrôlable de proximité physique, comme si de cet embrasement soudain jaillissait une liberté jusque-là inconnue et désormais irréversible. Ces scènes sont cependant entrecoupées, discontinues, révélant l'intranquilité d'un couple interdit, non conforme, que la morale réprouve et condamne à vivre sur ses gardes, replié sur lui-même. Dans un jeu de double représentation qui résonne comme une tentative de mise en abime du théâtre lui-même, les comédiens apparaissent en surimpression de leur représentation filmée. Ils se superposent avant de se substituer finalement à l'image en mouvement. Ce procédé de va-et-vient entre une interprétation physique incarnée et sa transcription filmique (ou le contraire) se retrouvera à quelques autres moments de la pièce. Déborah Rouach et Laurent Papot, interprètes remarquables, déploient une débauche d'énergie qui ne laisse aucun répit au spectateur, éprouvant en même temps que les comédiens l'urgence permanente de cette cavale amoureuse. Nul endroit où trouver le repos, nulle part où s'installer, où vivre simplement. L'opprobre des amants illégitimes ne connait aucune accalmie. La sensation de vitesse impulsée par l'occupation effrénée de l'espace scénique, qu'elle débordera parfois, participe à la mise en place de cet état d'urgence qui n'autorise aucune relâche, aucune trêve. De la même façon, la multiplication des lits, éléments omniprésents du décor, vient révéler autant l'idée de la fuite perpétuelle du couple clandestin que la passion physique des corps. La fréquence des rapports sexuels fait office de baromètre mesurant l'intensité de la liaison. La nudité qui domine la pièce apparait alors comme une évidence, celle de la frénésie de la chair, des corps innocents qui s'aiment. "Combien de fois on a fait l'amour dans notre vie ?" s'interroge Charlotte.

 Les semaines, les mois se succèdent. L'humour, l'insouciance, la légèreté du début laissent peu а peu la place à la suffocation et à l'inquiétude: "Il faut être à la hauteur de cet amour." Comment être а la hauteur d'un amour écrasant ? Sèverine Chavrier avouait sa déception quelques semaines avant la création de la pièce au Théâtre de Vidy-Lausanne en 2014 (Boris Senff, "A l'écoute des sons du désir", 24 heures, 25 septembre 2014), déplorant la trop grande sagesse d'une mise en scène qu’elle envisage comme "un shoot érotique". Quatre ans après, il se dégage pourtant une urgence dans la tension sexuelle qui accompagne de bout en bout les protagonistes, dont le jeu très physique transcrit parfaitement le sentiment fiévreux, survolté qui les enflamme et laisse le spectateur anéanti par ce désir qui submerge tout. L'émotion se fait aussi sectaire: "Quand deux personnes s'aiment fort, ils ont pas d'enfant (...) ils se suffisent а eux-mêmes" affirme spontanément Charlotte, montrant combien le couple est enfermé sur soi. Que peut-on attendre d'une passion amoureuse adultère à une époque où son illégitimité est condamnée par la vindicte publique? 

"Je t'aime et j'ai peur"

Les positions sexuelles se font tout à coup extrêmes. Faire l'amour devient une souffrance. Les rapports se poursuivent encore et encore mais le plaisir a laissé la place à la douleur. Des voix off matérialisent désormais les pensées intérieures des personnages qui taisent une détresse de plus en plus palpable  Les rares scènes extérieures sont signifiées par un débordement du plateau, en utilisant la salle mais aussi d'autres espaces du théâtre, derrière une sortie de secours par exemple, à la fois dehors et pratiquement dans la salle, comme lorsque Charlotte passe la soirée à danser en club toute une nuit. Cette extension du domaine du jeu est rendue possible par l'utilisation de l'image vidéo en prise directe qui permet au public de suivre l'action. Elle se mêle ici à un film court qui autorise la retranscription d'une ambiance particulière, et au jeu du comédien resté sur scène. Harry qui la laisse partir à contrecœur la rejoindra puis, alors que l'alcool dont elle s'est enivrée la fait tituber, la ramènera. Son état révèle parfaitement les affres de la dépendance affective. Dans cette quête d'un amour dont il faut conserver à tout prix l'absolu, ne finit-on pas par oublier d’aimer l'autre ? L'orage tonne à nouveau. Assailli par le froid et les pensées qui l'accablent, Harry ne parvient pas à trouver le sommeil. La voix off surgit à nouveau de son univers mental pour exprimer ses doutes, que vient accentuer un subtil jeu de lumière. Charlotte travaille désormais le jour, tandis qu'Harry écrit la nuit. L'un se couche quand l'autre se lève. "Je t'aime et j'ai peur" entend-on prononcer. La musique se fait de plus en plus oppressante. Elle est enceinte et souhaite qu'il l'avorte, opération clandestine (le roman a été écrit en 1939 mais on pense aujourd’hui à l'Irlande ou encore l'Argentine où l'avortement est toujours interdit) qu'il vient de pratiquer sur une patiente dont on apprend par une lettre qu'elle va bien. Il refuse. Les complications, si elles sont rares – elle lui rappelle le chiffre d'un décès pour mille – sont bien réelles. Seize jours de retard et un test de grossesse positif plus tard, il accepte finalement de pratiquer l'opération devant l'insistance de Charlotte. Son angoisse s'entend dans les divagations où s'égarent ses pensées et dans lesquelles il est question d'enfants, de pauvres, suivies par des larmes, des pleurs. "Nous aussi on veut nos histoires а nous." hurle-t-il. 

S'accrocher à la douleur

 Les bras levés vers le ciel dans une attitude d'effroi, Harry réalise que Chartlotte est maintenant inconsciente. La tentative de réveil s'accompagne de la lumière blafarde de la salle maintenant rallumée pour mieux percevoir l'impératif du bloc opératoire. "Il faut s’accrocher а la douleur" lui répète-t-il, traversant le plateau en poussant le lit d'une extrémité à l'autre. Il pense au suicide. "Je ne suis pas un assassin". Cette phrase terrible prononcée comme un mantra traduit l'effroyable poids de la culpabilité. Faulkner écrit "les palmiers sauvages" après une rupture amoureuse. Sa part autobiographique en fait le roman le plus douloureux de l'écrivain. Afin de rendre compte au plus près de cette affliction, Séverine Chavrier réécrit les dialogues, n'hésite pas а en introduire de nouveaux issus d’autres récits de Faulkner mais aussi de Marguerite Duras dont elle tient l'écriture pour celle de l'amour. Ce qui l'intéresse ici est précisément ce qui intéressait Faulkner, la question de l'altérité, du rapport а l'autre. En s'éloignant du texte originel pour mieux en saisir l'essence, Chavrier produit une œuvre singulière, а la fois très personnelle et fidèle а la pensée de Faulkner. Comme pour "Nous sommes repus mais pas repentis", brillante adaptation deux ans plus tard du "Déjeuner chez Wittgenstein" de Thomas Bernhard, elle propose une expérience sensorielle par l'intermédiaire de la vidéo mais aussi de la musique qui occupe comme toujours dans ses créations une place prépondérante, inventant un espace habité par des comédiens impressionnants de force et de justesse, où le chaos est sublimé par la beauté. Ressentir la douleur de la perte de son alter ego, endurer l'absence d'un bonheur si grand qu'il se confond avec la souffrance, en imaginer le manque indicible et perpétuel, place l'être survivant dans l'intensité absolue de la vie. En se délectant du souvenir douloureux d'un monde disparu à jamais, Marcel Proust se sent violemment vivant. Toute "la recherche" est bâtie sur la nostalgie des réminiscences de personnes, d'objets, de goûts... William Faulkner, l'auteur des soubresauts de l'âme humaine, ne dit pas autre chose, achevant son roman par ces mots :"Oui, pensa-t-il. Entre le chagrin et le néant je choisis le chagrin." Eprouver donc la peine immense, se brûler à la vie plutôt que de la traverser dans l'indifférence. Le titre, tiré d'un psaume faisant référence à la captivité des juifs à Babylone, est une métaphore de la privation de liberté du couple saisi par la passion amoureuse. A partir de cette matière première, Séverine Chavrier compose une tragédie sur la somptueuse folie de l'amour engloutissant tout sur son passage, telle une lame de fond, une sérénade ininterrompue dont il ne restera que "ce vent qui rend fou et empêche de respirer et ce palmier sauvage qui fait toujours le même bruit sec."

 LES PALMIER SAUVAGES  / Séverine Chavrier d'après William Faulkner

Le Monfort Théâtre (avec le Théâtre de la ville), Paris, du 5 au 15 décembre 2018

Théâtre National Wallonie, Bruxelles, du 30 mars au 6 avril 2019

Théâtre National de Strasbourg, du 27 mai au 7 juin 2019 

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