Quand le petit chaperon rouge dit non

S'inspirant d'une version antérieure au conte de Perrault, Carole Thibaut revisite le Petit Chaperon Rouge dans une fable contemporaine qui parle du deuil et de la désobéissance. Un voyage initiatique dans lequel la transmission entre trois générations de femmes ouvre le chemin de l'émancipation et désaxe le regard du spectateur pour mieux désamorcer les stéréotypes à l'œuvre dans le récit.

"La petite fille qui disait non", texte et mise en scène de Carole Thibaut. Spectacle créé le 18 janvier 2018 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © Thierry Laporte "La petite fille qui disait non", texte et mise en scène de Carole Thibaut. Spectacle créé le 18 janvier 2018 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © Thierry Laporte

Autrice, metteuse en scène, comédienne et directrice depuis 2016 du Théâtre des Ilets Centre dramatique national de Montluçon, Carole Thibaut se plait à mettre au présent les récits d'autrefois. Il en va aussi bien des pièces de théâtre un peu trop désuètes[1] que des contes d'un autre temps. Et quitte à les actualiser, autant rééquilibrer quelque peu les personnages, proposer un autre regard sur ceux qui étaient jusque là désignés comme coupables, dénoncer le moralisme de certains hommes de lettres, bref, tordre le coup aux stéréotypes en donnant à voir et à penser. "La petite fille qui disait non" est librement inspiré du "Petit chaperon rouge", pas le conte de Perrault qui privilégie les relations de séduction entre le loup et la petite fille, mais une version antérieure tenant de la tradition orale qui, elle, est centrée sur les relations de transmission entre la petite fille et sa grand-mère[2].

Un conte initiatique basé sur la transmission 

C'est par la voix off d'une mère quelque peu angoissée que s'ouvre le spectacle. Pressée, dans l'urgence matinale d'une course frénétique où il ne faut surtout pas arriver en retard au travail, Jeanne ne cesse d'appeler sa fille, Marie, lui indiquant que si elle ne se dépêche pas, c'est elle qui sera en retard à l'école, mentionnant au passage qu'il faut étudier studieusement si elle veut avoir un bon emploi plus tard, pour être indépendante, surtout indépendante. Dans ce couple mère fille où le père est absent, l'inquiétude quelque peu anxiogène de la mère apparait comme une maladie bien contemporaine, celle qui touche les femmes divorcées élevant seules leurs enfants dans la hantise des fins de mois précaires. Cheffe d'une famille plutôt décomposée que le contraire, elle doit faire face, être responsable perpétuellement, bref, incarner à elle seule l’austère double rôle de l'autorité parentale. Face à elle, Louise, une mère dont elle ne supporte pas la désinvolture, qui est aussi une grand-mère excentrique, adorée de sa petite fille, vient compléter ce gynécée de trois générations de femmes. Cette mère-grand là se révèle pleine de vie. "Une personne ayant dépassé la limite d'âge peut laisser tomber le masque" précise-t-elle. On doute qu'elle en ait jamais porté un. Avec son accent russe, qui dans l'imaginaire collectif évoque immédiatement le chemin de l'exil emprunté par les Russes blancs après la Révolution de 1917, elle se remémore les joies de son existence, qu'elle semble avoir traversée comme une fête perpétuelle, gardant les bons souvenirs, effaçant les mauvais de sa mémoire. Elle dit vouloir choisir le moment de sa mort, ne pas attendre que la vieillesse et la maladie lui fassent perdre son indépendance. En ancrant ici le choix de la mort dans la vie, faisant de l'euthanasie, sujet tabou, le pendant de l'avortement, Carole Thibaut réaffirme cette notion fondamentale du droit des femmes à disposer de leur corps. Dans la bataille contemporaine pour le droit à mourir dans la dignité, changer notre rapport à la mort apparait comme un prérequis fondamental. A la récitation d'une fable de Jean De La Fontaine, la grand-mère s'emporte, le conformisme et la morale de l'homme de lettres semblent passablement l'agacer. Carole Thibaut déconstruit "La cigale et la fourmi", fable à la morale économique, faisant du travail la valeur première, dans laquelle la laborieuse fourmi l'emporte face à la cigale artiste, visiblement privée d'intermittence et de ses droits à la SACEM, et qui fut sans nul doute l'une des poésies les plus enseignées par l'Education Nationale. Or il ne suffit plus de travailler dur pour être à l'abri de la misère, au contraire. Dans le monde d'aujourd'hui, la précarité menace un peu plus chaque jour des milieux qui jusque là étaient épargnés. La transmission commence là, lorsque la vielle dame, cigale fantasque, explique à sa petite fille que "la société n'aime pas les cigales" et que réciter par cœur tient du perroquet, l'invitant à élaborer un jugement critique, une pensée personnelle. Les apparences sont souvent trompeuses et les coupables ne sont pas forcément ceux que l'on croit.

"La petite fille qui disait non", écrit et mise en scène par Carole Thibaut, créée le 16 janvier 2019 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © Thierry Laporte "La petite fille qui disait non", écrit et mise en scène par Carole Thibaut, créée le 16 janvier 2019 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © Thierry Laporte

Loup y es-tu?

Marie, habillée des vêtements que Louise lui a donnés, se présente fièrement à sa mère qui lui demande de les enlever. Une vie faite d'illusions, Louise, comme sa fille, est malgré tout une femme seule. Elle (se) raconte des histoires, s'invente une vie à chaque fois renouvelée. Marie refuse, pour la première fois dit non. L'évènement marque la fin de l'innocence et l'entrée dans la période chaotique de l'adolescence. Furieuse, Marie quitte la maison et prend la direction de chez sa grand-mère mais, contrairement à son habitude et aux conseils de sa mère, décide de prendre le chemin le plus court, celui qui passe par la cité-forêt, plutôt que de contourner cette dernière. La forêt occupe une place centrale dans le conte de tradition orale du XVème siècle, dont s’est inspiré Carole Thibaut. Métaphore de toutes les peurs, lieu des chemins de traverse, de la transgression, des plaisirs interdits aussi, elle est la somme de tous les lieux obscurs, méconnus et donc dangereux. Elle s'incarne ici dans la forêt d'immeubles d'un quartier populaire. C'est là qu'elle fait la connaissance de Loup, dont on comprend vite qu'il dort dans la rue, pauvre parmi les pauvres, SDF dans la cité, loup par nécessité, par instinct de survie. Plus tard, après le décès de Louise, Marie, parce que sa mère refuse qu'elle porte les vêtements de Louise à l'enterrement, fuguera pour rejoindre Loup, plutôt prince charmant ici. Ensemble, ils vont se réfugier dans l'appartement de sa grand-mère. Loup, revêtu des habits de la défunte, offre au spectateur une troublante ressemblance qui installe la scène dans une tension annonçant un danger imminent. Carole Thibaut a eu la bonne idée de confier au même comédien les rôles de Loup et de Louise, qui fusionnent jusque dans leur prénom. L'appât du gain, l'inquiétante métamorphose de Loup, rendent l'atmosphère suffocante, installent le public dans l'attente du drame à venir. Il se révèle ambigu face à Marie, la manipule. Un coup de fil réussira à le berner. Il s'enfuit à l'arrivée de Jeanne. Les loups, pour dangereux qu'ils soient, sont indispensables pour ouvrir les chemins de traverse.

"La petite fille qui disait non", écrit et mise en scène par Carole Thibaut, créée le 16 janvier 2019 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © Yoann Tivoli "La petite fille qui disait non", écrit et mise en scène par Carole Thibaut, créée le 16 janvier 2019 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © Yoann Tivoli

Le décès de Louise renforce un peu plus la solitude de Jeanne. "Ça va aller", répète-t-elle désormais en boucle, comme on récite un mantra. L'assertion devient chez elle un leitmotiv dont la cadence semble proportionnelle à la chute, au déclassement social. Si Carole Thibaut en fait une employée de l'hôpital public, ce n'est pas un hasard, bien au contraire. C'est le constat d'une double peine, celle de la disparition du service public et de son représentant, le fonctionnaire, désigné à la vindicte publique par l'économie libérale. Les problématiques contemporaines traversent le récit, l'ancrant dans le présent. La fuite de Marie vient confirmer l'échec d'une méthode Coué désormais obsolète. Elle le savait pourtant, le craignait. Tôt ou tard, sa fille emprunterait le chemin redouté. Celui de la désobéissance est aussi celui de l'émancipation, la route le long de laquelle se forge l'identité. "La petite fille qui disait non" est l'histoire d'une métamorphose, celle de Marie dont la désobéissance en pente douce l'amène peu à peu à se défaire de qui elle était jusqu'à présent. C'est le temps de la chrysalide, ce moment de développement intermédiaire à l'issue duquel la chenille devient papillon, où l'enfant devient adulte. Jeanne le sait bien. Sur la photo que Louise conservait précieusement, la petite fille au chaperon rouge, c'est elle. Les contes ont cette particularité de conserver en eux le souvenir des rites anciens qui marquent les différentes étapes de la vie, parmi lesquels le passage à l'âge adulte que Carole Thibaut envisage comme "la traversée d'une mort symbolique à soi-même et au monde." La pièce est aussi une histoire d'amour filial entre une mère et sa fille. Il faut beaucoup aimer son enfant pour se résigner à le voir s'éloigner pour grandir, pour accepter cette destruction de tous les anciens modèles qu'il a aimés, nécessaire pour se construrire.  "C’est aussi une histoire d’amour entre une mère et sa fille et la fille de sa fille. Et la mère de la mère de la fille." précise Carole Thibaut. Trois femmes qui vivent de part et d'autre de la cité-forêt, trois générations, trois âges de la vie d'une femme. Une fable d'aujourd'hui qui "questionne autant l’être enfant qui grandit et s’éloigne que l’être parent qui regarde impuissant son enfant grandir et s’éloigner."

[1] C'est la cas de "On ne badine pas avec l'amour" d'Alfred de Musset qui trouve sa transposition contemporaine dans "Variations amoureuses" que Carole Thibaut crée en 2017.

[2] Yvonne Verdier, "Grands-mères, si vous saviez...: le petit chaperon rouge dans la tradition orale", 1978

"La petite fille qui disait non", écrit et mise en scène par Carole Thibaut, créée le 16 janvier 2019 au Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon © MC93 - Maison de la culture de Seine-Saint-Denis

"La petite fille qui disait non" écrit et mis en scène par Carole Thibaut, avec Yann Mercier, Marie Rousselle-Olivier et Hélène Seretti.

 Du 10 au 13 décembre 2019,

Théâtre des Ilets - Centre dramatique national de Montluçon
27, rue des Fauchereaux 03 100 Montluçon

Du 22 au 24 janvier 2020,

Le Préau - Centre dramatique national de Normandie Vire 
Place Castel 14 500 Vire

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.