Harry Gruyaert, l'éloge des couleurs

A Toulon, l'Hôtel départemental des arts expose tout l'été l'œuvre du photographe belge Harry Gruyaert, subtile exploration de la lumière et de la couleur. Couvrant près de quarante ans de carrière, l'exposition permet de s'immerger dans l'univers de l'artiste à travers des séries peu ou pas montrées et de découvrir son travail vidéo, exposé pour la première fois.

Harry Gruyaert, FRANCE. Baie de Somme. Fort Mahon. 1991 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, FRANCE. Baie de Somme. Fort Mahon. 1991 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
Harry Gruyaert, BELGIUM Brussels rue royale 1981 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, BELGIUM Brussels rue royale 1981 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
A Toulon, l'Hôtel départemental des arts, centre d'art contemporain du Var, héritier du Centre Méditerranée fondé en 1995 en réaction à l'arrivée du Front National à la tête de la ville, met à l'honneur tout l'été l'œuvre photographique d'Harry Gruyaert (né en 1941 à Anvers, vit et travaille à Paris). Le Flamand est célèbre pour ses clichés en couleurs, images captants l'incongruité de scènes inattendues issues du monde qui l'entoure, pour composer un univers singulier se jouant avec subtilité de l'ambivalence de l'apparence. Pas de méthode, pas de protocole, ni de concept, son travail est essentiellement instinctif. Le cadrage particulier qu'il adopte est le résultat d'une mise en scène intuitive de l'image, primitive en quelque sorte, relevant d'un réflexe inné, qui lui permet de révéler l'ordinaire en le magnifiant. Harry Gruyaert grandit à Anvers au sein d'une famille catholique très stricte. S'il évolue dans un milieu lié à la photographie – son père travaille pour une société belge fabriquant de pellicules et de papiers spécifiques – ses parents s'opposent fermement au choix d'Harry de devenir photographe. Cette rigidité sera à l'origine de son départ de Belgique, qu'il retrouvera plus tard, avec un regard différent. Après des études à l’École de Photographie et de Cinéma de Bruxelles au début des années soixante, il s'installe à Paris où Peter Knapp lui commande des photos pour le magazine Elle dont il est directeur artistique. La photographie de mode constitue alors son principal revenu. Il est membre de l'agence Magnum depuis 1981 bien qu'il n'ait pas la fibre journalistique. Harry Gruyaert devient un photographe voyageur lorsque Philippe Hartley lui demande de documenter une croisière Paquet au Maroc en 1969. Son premier séjour dans le royaume maghrébin est une révélation, une véritable expérience visuelle. La nécessité d'explorer le monde pour le ressentir apparait alors comme une évidence: Maroc, Etats-Unis, Russie, Inde... Gruyaert sillonne le monde armé de son appareil photo. Ces pérégrinations marquent profondément son œuvre. Peu intéressé par la photographie de presse qu'il juge trop instantanée, il construit une démarche plus lente, documentaire, qu'il finance en exécutant diverses commandes. Les images qu'ils composent ne sont jamais déterminées par une trame narrative. Elles répondent à une construction graphique.

Photographier la splendeur dans l'ordinaire

Harry Gruyaert, Moscow, Russia, 1989 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, Moscow, Russia, 1989 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
L'exposition toulonnaise débute avec deux séries emblématiques du travail du photographe flamand présentées dans les deux salles qui encadrent le hall d'entrée, sous le titre "East / West".  D'une part l'est qui se compose d'une suite d'images sur l'URSS où il est invité, en 1989, avec d'autres photographes parmi lesquels Josef Koudelka, au défilé du 1er mai. En marge de la cérémonie officielle, il photographie surtout des groupes, hommes et femmes, dans la rue, dans les magasins, des enfants jouant dans la rue...  Ces images, aux couleurs délavées, passées, retranscrivent un sentiment de solitude, d'attente, donnent l'impression d'un pays en transit. Elles rendent compte d'une "société figée, sclérosée qui ne savait plus à quel saint se vouer". Gruyaert ne retournera à Moscou que vingt ans plus tard, en 2009, le pays s'étant transformé sous le joug d'un capitalisme offensif. D'autre part, l'ouest de l'Amérique, de Los Angeles à Las Vegas, celui des voitures, des routes et de leurs gigantesques points d'intersection, des diners, des stations-service,...Privilégiant les lieux aux personnages, il évite les écueils : pas de casinos, ni de joueurs, tout juste quelques silhouettes en maillots de bain à la piscine. Ici, les couleurs se
Harry Gruyaert, Caesar's Palace, Las Vegas, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, Caesar's Palace, Las Vegas, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
font clinquantes, vibrantes, à l'opposé de celles, ternes, de Moscou dans la salle précédente. En réunissant ces deux séries en diptyque, Gruyaert donne à voir l'Histoire par la couleur. On constate la grande attention portée à la qualité des tirages. Si l’artiste travaille très rapidement la prise de vue, il accorde un temps important au tirage. Exécutée en deux semaines en 1981, la suite américaine ne fut jamais publiée en raison de la faillite du magazine commanditaire, Geo USA. La saturation des couleurs typique de l'utilisation du Kodachrome apparait désormais comme une signature. Les deux séries mises en regard permettent de comprendre son incomparable maitrise de la couleur. Dans la salle d'à côté, l'Irlande, sillonnée en deux séjours estivaux en 1983 et 1985, apparait lumineuse, accueillante. Contrairement à l'Angleterre, Gruyaert se sent proche de l'Irlande du sud, sa mentalité catholique, sa grisaille lui rappelant l'image familière de la Belgique.

Harry Gruyaert,  Las Vegas The international airport, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, Las Vegas The international airport, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos

Harry Gruyaert,  TV Shots, 1972 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, TV Shots, 1972 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
Sempiternel voyageur, Gruyaert s'intéresse aux aéroports. La série "Airport last call" témoigne de ces lieux de passage, de transit, ces entre-deux mondes qui deviennent des villes à part entière. "L’espace de l’aéroport possède une théâtralité exceptionnelle et réunit tous les éléments qui attrapent mon regard. Il y a d’abord l’abondance de lumière et la transparence qui créent ces jeux de reflets, de superpositions parfois déréalisantes, cette ambivalence "inside/outside". C’est très fort cette sensation d’être entre deux mondes" explique-t-il. Le photographe effectue son premier voyage aérien en 1961, à bord d'une caravelle l'amenant à la Mostra de Venise où il est assistant du réalisateur belge André Delvaux. Depuis, il photographie les aéroports suivant ses voyages. En 1972, Guryaert photographie la télévision. "Je vivais à Londres au début des années 70. Il y avait un poste de télévision détraqué dans l'appartement où j'habitais; il donnait la possibilité, en bougeant l'antenne intérieure et en déréglant les commandes, d'obtenir des couleurs fascinantes. (...) J'étais donc en direct avec l'actualité, LIVE, l'appareil à la main en m'approchant parfois très près de l'écran pour cadrer différemment. (...) J'étais donc devenu une sorte de reporter en chambre devant la société du spectacle, devant la fabrique de la pensée universelle." La série "Tv shot", avec ses images saturées de couleurs étranges inventées en titillant l'antenne de réception, apparait comme une référence au Pop art que l'artiste découvre à New York un peu plus tôt. Radiographie inquiétante du monde à travers ses technologies nouvelles qu'incarnent la télévision, la série dénonce la banalité de programmes abêtissants et laisse transparaitre la peur qu'elle engendrait chez Gruyaert. Ses clichés questionnent la modernité et son corolaire, la société de consommation. Agglomérant des images des Jeux Olympiques de Munich où un commando palestinien enlèvent puis tuent des athlètes israéliens, de la mission Apollo 13 se posant sur la lune,... la série apparait comme un étonnant zapping de l'Histoire, désormais montrée à l'intérieur d'un seul et même show télévisé. La série "Tv shot" définit la façon dont Gruyaert va désormais utiliser la couleur. Dans la même salle, Gruyaert s'essaie de façon inédite à l'installation vidéo. "Hommage à Antonioni" présente des clichés du photographe réalisés depuis trente ans alternant avec des extraits de scènes de films du maitre italien, ainsi que des images d'un film en 16 mm tourné en 1965, contant la fin d'une histoire d'amour où une femme est sur le point de partir. Ce travail sur le metteur en scène italien, explorant le rapport entre images fixes et images en mouvement, révèle l'éducation visuelle d'Harry Gruyaert, à la fois cinématographique et picturale.

Harry Gruyaert, BELGIUM Liège 1981 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, BELGIUM Liège 1981 © Harry Gruyaert/Magnum Photos

La beauté classique d'une photographie picturale

Harry Gruyaert,  FRANCE, Berck plage, 2007 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, FRANCE, Berck plage, 2007 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
A l'étage, une salle est consacrée à la série "Rivages" (2003-08), désormais culte, dans laquelle les photographies, à l'atmosphère dictée par les ciels tantôt paisibles, tantôt menaçants, se confondent avec des tableaux. L'ensemble fascine par sa beauté classique sous influence manifeste de la peinture hollandaise et flamande des XVIIème et XVIIIème siècles. Gruyaert compose un tour du monde en couleurs, inventant des panoramas où l'humain, malgré sa présence, s'efface devant la puissance de la nature. "Comment expliquer ce goût pour les rivages? Dans la peinture flamande du XVIIIe siècle il y a beaucoup de mers démontées, de bateaux pris dans les tempêtes, de ciels lourds. Je suis Flamand, j'ai vu ces peintures bien sûr. Mais c'est de l'ordre de l'inconscient." Pour l'artiste, photographier est une question de désir. "Ce que j'aime, c'est ce ciel qui touche l'eau, cet infini. Ce sont des paysages qui changent tout le temps. J'ai pris très peu de photographies avec un ciel bleu. Même à Nice, ou à Biarritz, j'ai saisi des tempêtes." En face, une salle dévoile la série "Roots", qui arpente la Belgique des années 1970 et 1980. Dès ses premières photographies, Gruyaert travaille la couleur. Pour la Belgique, il éprouve le besoin du noir et blanc. Il confie: "Il m'est ainsi devenu possible d'envisager de travailler sur la Belgique, car je n'y vivais plus. Il est difficile de travailler sur l‘endroit où l'on habite. On est beaucoup moins aux aguets ; on commence à trouver tout normal. Comme je faisais beaucoup d'aller-retour, je constatais que, souvent, les meilleures
Harry Gruyaert,  Roots © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, Roots © Harry Gruyaert/Magnum Photos
images étaient celles prises au début de mon séjour. On était en 1973 et je n'y travaillais qu'en noir et blanc.
 Tout me paraissait gris. Je suivais parfois le calendrier des innombrables fêtes locales, carnavals, processions et autres, très particuliers en Belgique et sujets à de spectaculaires débordements alcoolisés. Malgré tout, je voulais éviter les pièges sentimentaux ou documentaires." Il lui faudra deux années pour déceler les couleurs de son pays natal. Il va les trouver dans les infimes détails du quotidien qui construisent l'identité d'une nation pour en livrer sa vision, loin des clichés habituels.

Harry Gruyaert, MOROCCO. Essaouira Remparts et murs fortifiés 1976 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, MOROCCO. Essaouira Remparts et murs fortifiés 1976 © Harry Gruyaert/Magnum Photos

Deux séries thématiques viennent conclurent l'exposition : le Maroc et l'Inde, qui sont des sources d'inspiration constantes pour le photographe. Deux pays qui traversent l'ensemble de son œuvre. Après sa première visite en 1969, il effectue de nombreux voyages dans le royaume nord-africain dans lequel il voit “une fusion, les habitants sont mêlés au paysage dans une harmonie de couleurs, c’est le Moyen-Âge et Brueghel à la fois”. L'ensemble renvoie à sa capacité à prendre, à saisir très vite, non pas ce que l'on attend d'un pays mais ce qui fait un pays, surtout ne pas tomber dans l'exotisme. C'est ici sans doute qu'il initie sa recherche de l'image absolue, fondamentale dans son travail. Le premier voyage en Inde date de 1976, à l'occasion de prises de vue sur le tournage d'un film. Gruyaert revient depuis très souvent dans le pays continent où le devoir d'une remise en cause permanente face à la manière de vivre des habitants lui a sans doute permis d'expérimenter sa manière d'être photographique.  

Harry Gruyaert, INDIA. Trivandrum. National Communist party congress. 1989 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, INDIA. Trivandrum. National Communist party congress. 1989 © Harry Gruyaert/Magnum Photos

Harry Gruyaert, BELGIUM Ostende 1988 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, BELGIUM Ostende 1988 © Harry Gruyaert/Magnum Photos
Prodige du cadrage et de l'éclairage, passé maitre dans l'art de manier les couleurs et la lumière naturelle, Harry Gruyaert élève, aux côtés de ses ainés, les photographes américains Stephen Shore, Joel Meyerowitz ou William Eggleston, la couleur, jusque-là cantonnée à l'image publicitaire, au rang de photographie artistique, en faisant l'égale de l'image noir et blanc. Il est à ce titre le pionnier européen de la photographie couleur. Son œuvre va au-delà de la simple représentation pour offrir une véritable sensation, une expérience physique au regardeur. Rien dans ses images ne semble superflu. Leur composition apparait toujours juste. Surtout Harry Gruyaert fait de la couleur l'élément central de la construction de l'image. Son approche chromatique sensible, non narrative et graphique du monde est radicalement nouvelle. Sa capacité à sublimer les lumières des pays visités, inventant une sorte de nuancier contextuel, est l'une de ses grandes forces. La profondeur des images de Gruyeart tient à ce qu'elles disent quelque chose de leur époque. Si l'humain est presque toujours présent, il est réduit à un simple personnage dans l'image, où tous les éléments ont la même importance. En cela, il prend le contrepied de la photographie humaniste. Les clichés d'Harry Gruyaert jouent sur la matière et les lignes graphiques, exactement comme le font les peintures. Il explique: "La couleur, c’est un moyen de sculpter ce que je vois. C’est même l’émotion que je photographie." avant de définir l'acte de photographier: "Faire une photo, c’est à la fois chercher un contact et le refuser, être en même temps le plus là et le moins là."

Harry Gruyaert, FRANCE. Nice. Baie des anges. 1988 © Harry Gruyaert/Magnum Photos Harry Gruyaert, FRANCE. Nice. Baie des anges. 1988 © Harry Gruyaert/Magnum Photos

"Harry Gruyaert. Photographe" Commissariat: Françoise Docquiert, Ricardo Vazquez.

Cette exposition fait partie de la programmation satellite des Rencontres d’Arles dans le cadre du Grand Arles Express 2019.

Jusqu’au 22 septembre 2019 - Du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Hôtel départemental des arts
236 Boulevard Maréchal Leclerc
83 000 TOULON

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