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Billet de blog 20 déc. 2020

«Une femme se déplace», l'épatant conte musical de David Lescot

Avec « Une femme se déplace », David Lescot s’empare du genre très codifié de la comédie musicale, ici à tendance surnaturelle. Amenée par l'irrésistible Ludmilla Dabo ainsi que dix comédiens-danseurs-chanteurs et quatre musiciens live, la pièce livre le portrait poétique et plein de fantaisie d'une femme d'aujourd'hui. Une magistrale histoire d'émancipation qui se chante et se danse.

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© photo : Christophe Raynaud de Lage

La pièce s'ouvre sur l'intérieur d'un restaurant où deux amies de longue date se retrouvent pour déjeuner. Georgia, trente cinq ans, a rendez-vous avec Axelle à Platitude, dernier restaurant à la mode déniché par cette dernière. Avec pour slogan « Un plat, une attitude », le lieu, où triomphent les plats fades, sans saveur aucune, et où s'écoute les silences enregistrés dans les espaces naturels du monde entier, est la métaphore du conformisme qui, au fil des années, rattrape beaucoup de personnes à l’image de Georgia, qui confondent le bonheur avec le confort douillet de la bourgeoisie. Ainsi, après avoir exposé à Axelle son bonheur professionnel et familial de manière ostentatoire, Georgia voit son monde parfait s'écrouler au fur et à mesure des appels et messages qu'elle reçoit sur son téléphone portable. C'est son congé recherche – elle est professeur de littérature à l'université – qui est attribué à son collègue, son fils qui débarque avec sa sœur vêtue d'une burka, quarante étudiants et leur dossier d'équivalence qu'elle doit valider qui l'attendent devant son bureau et qu'elle a complètement oublié, c'est son mari qui prend le large. Lorsque s'affiche le numéro de sa femme de ménage, Georgia s'attend à juste titre à une nouvelle catastrophe. Mais ce monde qui s'effondre sous ses yeux en quelques minutes était-il si parfait que cela ? Ne s'est-elle pas laissé aller avec le temps à l'aisance d'une vie conventionnelle ? Ne s’est-elle pas arrangée avec ses idéaux d'autrefois ? Un brumisateur de table va lui donner l'occasion abracadabrantesque de voyager dans sa vie, revisiter son passé, sonder son futur.

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

C'est en branchant par accident son téléphone portable, dont les batteries sont à plat – symbole de sa propre fatigue mentale – au brumisateur qu'elle commence son exploration intérieure. Soudain, au comble de sa panique, alors qu'elle cherche à arrêter à tout prix cet enchaînement de cataclysmes, elle se retrouve projetée dans son passé, son enfance où, avec sa sœur, elle fait face à son père en train de réciter la prière qui précède le repas, et leur marâtre. Car quitte à faire une comédie musicale, autant y aller franchement, à l'américaine, et ça marche formidablement bien. D'ailleurs, les situations, les personnages - jusqu'au prénom de l'héroïne -, évoquent d'avantage une vie outre-Atlantique que parisienne. Au début, elle tâtonne, ne s'absente que brièvement, revient toujours exactement au même endroit temporel, quelques minutes avant l'invraisemblable voyage, lorsqu'elle retrouve Axelle au restaurant Platitude. Un retour au début de la pièce qui crée à chaque fois une situation cocasse de répétitions dans laquelle Georgia revit toujours le même événement : la commande du déjeuner, clin d’œil au film « Un jour sans fin » (1993) d'Harold Ramis dans lequel Bill Murray ne cesse de vivre encore et encore la même journée, dans une atmosphère aussi hilarante qu’angoissante. « Le temps est rayé comme un disque vinyle » répète Georgia en chantant. Alors qu’elle n’a pas encore tout à fait réalisé ce que cela signifie de posséder le pouvoir de voyager dans sa propre vie, Georgia voit s’avancer vers elle Phoebe, cliente jusque là silencieuse du restaurant. Elle lui apprend qu’elle aussi a vécu la même chose et qu’elle sait contrôler ses voyages, la persuade de recommencer. Georgia revit alors les épisodes marquant de son passé : le premier amour, la première manifestation, les soirées à expérimenter des produits illicites avec sa meilleure amie dépressive, la radicalisation de son petit ami, la relation compliquée de sa mère avec l'argent, d'autres épisodes encore, certains joyeux, d'autres beaucoup plus sombres, l'apprentissage de sa vie.

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

La musique est performée en direct par quatre musiciens qui apparaissent lors des scènes chantées à la faveur d’un fond de scène qui alterne entre transparent et opaque selon les scènes. La forme et le fonctionnement du récit viennent précisément des moments chantés et dansés et des voyages dans le temps. David Lescot voulait qu’il y ait un écart entre le contenu et la forme. « Ainsi la possibilité du voyage dans le temps "intra-biographique" permet de raconter l'ensemble d'une vie en assumant les ellipses et surtout le récit par bribes discontinues[1] » confie-t-il. La science-fiction devient un joli prétexte pour dérouler, par fragments, toute une vie de femme. Et c’est à nouveau du côté du cinéma que lorgne le metteur en scène, de « Je t’aime, je t’aime » (1965) à « Smoking No Smoking » (1993), deux films d’Alain Resnais, de « Peggy Sue s’est mariée » (1986) de Francis Ford Coppola à « Camille redouble » (2011) de Noémie Lvovsky. « Le ciel peut attendre », chef-d’œuvre hollywoodien réalisé en 1943 par Ernst Lubitsch, bijou d’humour et de tendresse, semble servir de modèle ici. Dernier grand succès critique du réalisateur, le film diffère quelque peu du point de vue du récit mais est rythmé par la même trame : celle du voyage temporel de sa propre vie. David Lescot tente – et réussi remarquablement – de rendre palpable cet effet de retour en arrière en mobilisant les seules possibilités offertes par le théâtre, sans recours à la vidéo. A propos de l’écriture musicale, il confie lui-même : « Je ne suis pas loin de penser que les contraintes de l’écriture musicale sont en fait libératrices pour l’écriture », précisant sa pensée : « Écrire en vers, devoir se plier à une formule rythmique, chercher des rimes, solfier un dialogue, voilà qui donne d’emblée à l’écriture un style, un écart par rapport au langage parlé ». Il donne volontairement aux chansons des thèmes invraisemblables mais qui font pourtant partie de la réalité de notre quotidien, qu’il s’agisse des chargeurs de téléphones portables, du fonctionnement du GPS ou encore, de la liste des objets lors d’une saisie. Ces thèmes racontent la société dans laquelle on vit, disent l’importance de son aspect matériel et désormais technologique. Le chant et la musique couvrent ici le spectre des émotions. La dimension affective de l’expérience extraordinaire que vit Georgia s’éprouve par la musique. Les morceaux sont stylistiquement variés avec « une tendance tournée vers la pop, la soul et le spoken word, qui consiste à poser du texte parlé sur du rythme ou de la musique » précise le metteur en scène.

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

Qui d’autre pouvait mieux incarner Georgia que Ludmilla Dabo avec qui David Lescot a créé son précédant spectacle, « Portrait de Ludmilla en Nina Simone » ? Formidable chanteuse, elle apparaît irrésistible de bout en bout du spectacle. Pour David Lescot, elle est « l'une des rares actrices qui sache combiner avec autant de talent l'art de la comédie et celui du chant au même niveau ». Elle n’en finit pas en tout cas de nous transporter. Autour d’elle, la distribution apparaît impeccable, à commencer par Elise Caron, artiste polyvalente, autrice de ses propres chansons, qui incarne Phoebe, ou encore, Antoine Sarrazin, mari délicieusement mou qui dit oui a tout, dans une touchante déclaration d’amour. La pièce résonne avec aujourd’hui : le premier amour anarchiste de Georgia pourrait incarner une figure des « Black Bloc » qui mettent, comme lui, la violence au service d’un projet politique. L’histoire se répète. On y apprend aussi que les geeks du futur, plutôt que de s’intéresser aux technologies à venir – tout a été inventé – se font archéologues du passé, ressuscitant, pour la plus grande joie de sa mère, les prises électriques qui ont disparues en même temps que les fils.

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

« C'est un spectacle qui a de la classe[2] » commentait récemment Anna Sigalevitch sur France culture, « dans lequel il y a beaucoup de vie et de générosité » poursuivait-elle très justement. David Lescot réussi à s’emparer d’un genre qui se joue en permanence sur un fil. Il livre un spectacle entièrement structuré par la musique et la danse, où tout est réglé au millimètre près, où tout s’enchaine remarquablement. « Une femme se déplace » est une réflexion sur la vie et sur le temps, à l’image de ces « dettes de temps » que Georgia doit à sa mère dépensière. Désormais sans ressource, sans domicile, âgée, cette femme a besoin d’attention. Georgia, qui jusque là se contentait de payer pour la tenir à distance, va devoir apprendre à partager son temps et son espace avec cette génitrice encombrante. En faisant le choix de la comédie musicale, dont il signe le texte, la musique et la mise en scène, David Lescot porte un regard décalé sur les épisodes compliqués qui construisent nos vies, y instille un peu de légèreté. En vedette, Ludmilla Dabo imprime le tempo, donne le rythme, alterne entre douceur et gravité à la perfection. Pour ces deux là, le ciel peut assurément attendre.

[1] Sauf mention contraire, les propos de David Lescot sont extraits de la note d’intention qui accompagne le dossier de presse.

[2] Lucile Commeaux, « La critique », France culture, 11 décembre 2020, https://www.franceculture.fr/emissions/la-critique/une-femme-se-deplace-et-move-le-spectacle-vivant Consulté le 20 décembre 2020.

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

UNE FEMME SE DEPLACE - Texte, mise en scène et musique : David Lescot, avec Candice Bouchet, Elise Caron, Pauline Collin, Ludmilla Dabo, Marie Desgranges, Matthias Girbig, Alix Kuentz , Emma Liégeois, Yannick Morzelle, Antoine Sarrazin, Jacques Verzier. Anthony Capelli : batterie, Fabien Moryoussef : claviers, Philippe Thibault : basse, Ronan Yvon : guitare. Chorégraphie : Glysleïn Lefever, assistée de Rafael Linares Torres. Direction musicale : Anthony Capelli. Collaboration artistique : Linda Blanchet. Scénographie : Alwyne de Dardel. Costumes : Mariane Delayre. Lumières : Paul Beaureilles. Son : Alex Borgia. Le spectacle fut créé à Montpellier lors du Printemps des Comédiens, les 14, 15 et 16 juin 2019.

La pièce devait se jouer du 16 au 23 décembre 2020 au Monfort Théâtre, en collaboration avec le Théâtre de la Ville. Les représentations ont été annulées à la suite des annonces du gouvernement du 11 décembre 2020 qui prolongent jusqu'au 7 janvier 2021 la fermeture de tous les lieux culturels. Les dates ci-dessous sont mentionnées sous réserve: 

le 10 janvier à L’Estive – SN Foix

le 15 janvier au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN

es 21 et 22 janvier au Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur

le 2 février à l’Opéra de Rouen Normandie

les 2 et 3 mars au Théâtre Sénart – Scène nationale

les 11 et 12 mars à la Comédie de Béthune – CDN

les 17 et 18 mars à la MAC– SN Créteil

du 30 mars au 1er avril à la Comédie de Clermont – SN Clermont-Ferrand

le 6 avril aux Quinconces/L’Espal – SN le Mans

les 9-10 juin au Théâtre de Cornouaille – SN Quimper

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