Imaginer les contre-savoirs. John Latham : théorie, filiation, héritage

À Metz, le FRAC Lorraine réunit autour du travail de l’artiste conceptuel britannique John Latham œuvres et documents évoquant les pratiques d’artistes d’âge et d’origine diverses. Ils ont pour point commun de penser autrement les enjeux de la répartition de la connaissance en détournant les processus de la transmission de l’information pour mieux les libérer.

John Latham, Monument for the bing, Niddrie woman, five sisters, Ecosse © John Latham Estate John Latham, Monument for the bing, Niddrie woman, five sisters, Ecosse © John Latham Estate

Les "Fabriques de contre-savoirs" qui occupent actuellement le FRAC Lorraine à Metz, questionnent les modalités de partage de savoir à l'aune de la démarche du britannique John Latham (1921 - 2006). Cette personnalité singulière, inclassable, considérée par certains comme l'un des plus importants artistes conceptuels outre-manche, reste curieusement inconnue en France. L'exposition n'est pas pour autant la rétrospective qui fait toujours défaut dans l'Hexagone et qui permettrait de le sortir enfin de l'ombre mais plutôt, autour d'œuvres et d'éléments documentaires, l'instauration d'un dialogue entre la pratique de Latham et celle de sept artistes d'âge et origine divers dont le point commun est d'interroger les rapports humains induits par la transmission de connaissances et indubitablement, les rapports de pouvoir et de hiérarchie qu’elles impliquent. Leurs travaux cherchent à dépasser les divisions classiques entre savoir et expérience, enseignement et pratique, tout en incitant à la production d’outils de partage critique face aux normes du savoir car il n'y a pas de transmission objective.

John Latham, artiste du temps et de l'auto-contradiction 

John Latham, "Skoob tower", 1966. Le crémation cérémoniale d'une tour totem de livres construite à la main, qui se tenait à l'origine devant le British Museum à Londres, a été répété ou repris de 1964 à 1968. © John Latham Estate John Latham, "Skoob tower", 1966. Le crémation cérémoniale d'une tour totem de livres construite à la main, qui se tenait à l'origine devant le British Museum à Londres, a été répété ou repris de 1964 à 1968. © John Latham Estate
Si l’œuvre de John Latham est rarement montrée en France, l’artiste britannique a eu une influence importante sur toute une génération d’artistes, au premier rang desquels Douglas Gordon ou l'une de ses dernières assistantes, Laure Prouvost. Refusant de se restreindre à un seul moyen d'expression, il élabore des œuvres qui entrent en discordance les unes avec les autres, se contredisent d'une période à l'autre. Peu importe, toutes ses activités, sa méthode de travail reposent entièrement sur sa vision du monde, une vision qui fait exploser la cartographie des systèmes de connaissance. Il élabore sa propre conception du temps : l'"event structure", en en inventant une nouvelle unité de mesure. Considérant que les conflits qui divisent l'humanité sont d'ordre idéologique, il va chercher sa vie durant à élaborer un cadre théorique unique qui puisse contenir l'explication de l'univers et de l'existence de l'homme. Alliant idées artistiques, philosophiques et scientifiques, ses "event structure" vont à l'encontre des pensées des scientifiques et des cosmologues. Partant du principe que tout ce qui existe peut-être expliqué, non pas par des particules et ondes atomiques, mais en tant qu'"événements" récurrents, d’une durée définie basée sur le temps, il considère un "moindre événement" - le plus bref écart par rapport à un état de néant - comme étant l’unité théorique fondamentale de l’existence. La récurrence de tels événements établit une "habitude" et constitue la base des structures dans la réalité. Des événements récurrents de plus longue durée conduisent à des phénomènes plus complexes tels que des objets, des images mentales. En les agglomérant, ils aboutissent à l'élaboration d'une cosmogonie. L'exposition adopte une position historique plutôt qu’une filiation directe, en recontextualisant les travaux de John Latham qui apparaissent à la fois comme des œuvres d’art autonomes et comme faisant partie d’un ensemble de recherches dont le livre, symbole institutionnel du savoir, devient une forme matricielle qu'il déclinera telle une signature tout au long de sa carrière.

John Latham, "Tunnel Piece / PhD for Dogs", 1998, Livres, tuyau en plastique, fil de fer, dimensions variables © John Latham Foundation, courtesy Flat Time House John Latham, "Tunnel Piece / PhD for Dogs", 1998, Livres, tuyau en plastique, fil de fer, dimensions variables © John Latham Foundation, courtesy Flat Time House
Latham malmène les ouvrages, les coupe, les peint, les relie à l'aide d'un tuyau en plastique comme dans "Tunnel piece. PhD for dogs" (1998) qui ouvre l'exposition. L'œuvre est emblématique de l'utilisation, à partir de 1958, du livre comme matériau premier dans ses œuvres, qu'il débarrasse de sa fonction littéraire en le déstructurant pour créer des objets aux formes hybrides, les "skoob" ("books" écrit à l'envers). L'utilisation du tube polymère, qui figure la transmission du savoir par le langage, apparait en avril 1967 lors des rendez-vous de la série "Book plumbing", qu'il organise chaque samedi soir avec les artistes Jeffrey Shaw et Jeffrey Sawtell dans le sous-sol de la librairie "Better books", haut lieu de la contre-culture londonienne. La sculpture créée par l'association d'un livre d'histoire et d'un manuel de dressage pour chien, répond au titre ironique de "Doctorat pour chien". Volontiers provocateur, s'il a pu choquer avec ses "skoob towers", des cérémonies rituelles publiques lors desquelles, entre 1964 et 1966, des tours de livres composées d'ouvrages imprimés ou des matériaux qui en sont dérivés sont enflammées telles des buchers extérieurs, réveillant dans l'inconscient collectif de douloureux souvenirs, ce serait mal comprendre son propos. Livres d'art, textes de lois, encyclopédies… En choisissant exclusivement des ouvrages de références pour composer ses futures colonnes de fumée, Latham ne s'attaque pas au savoir contenu dans les livres en tant que tel (ce que revendiquaient les autodafés nazis), mais à sa forme symbolique et objectivée qui annihile tout discours critique, interdit tout rapport intuitif à la connaissance. Par ce geste radical, l'artiste souhaite affirmer le principe d'anti-littérature, qu'il associe au concept physique d'antimatière, prenant le contre-pied d'une conception muséale de la sculpture : objet volume intangible. Les "Skoob towers" s'entendent comme une réflexion de la violence sociale latente dans un contexte de guerre froide forçant la surenchère nucléaire et comme la démonstration littérale du départ en fumée de la culture d’Europe occidentale, rappelant la phrase de William Burrough prononcée comme une sentence : "Burn the books, kill the priest".

Penser autrement les partages du savoir

Eva Weinmayr, "Men Meets Machine", 2012 commissionné pour “Slide shows - A Landscape of Contemporary Independent & Art Publishing", Institutions by Artists, Fillip Vancouver, curaté par Charlotte Cheetham Visuels : Publicité télévisée, Xerox Corporation, 1960 © Eva Weinmayr, Visuels : Publicité télévisée, Xerox Corporation, 1960 Eva Weinmayr, "Men Meets Machine", 2012 commissionné pour “Slide shows - A Landscape of Contemporary Independent & Art Publishing", Institutions by Artists, Fillip Vancouver, curaté par Charlotte Cheetham Visuels : Publicité télévisée, Xerox Corporation, 1960 © Eva Weinmayr, Visuels : Publicité télévisée, Xerox Corporation, 1960
Tout près du "Doctorat pour chiens", sur un moniteur vidéo, un chimpanzé fait face à un photocopieur. "Men Meets Machine" (2012) de l'artiste allemande Eva Weinmayr, associe les images d’une des premières publicités de Xerox à un diaporama où défilent des phrases de théoriciens parmi lesquels Eva Hemmungs-Wirtén, Walter Benjamin ou Jerome Angel, ayant en commun de révéler la modification de notre rapport aux livres qu'induit l'invention du photocopieur, qui autorise la reproduction page par page de tout ouvrage. Chacun peut ainsi désormais composer son propre recueil de textes. La photocopie redéfinit le lien entre auteurs et lecteurs. Poursuivant une activité à la croisée de l'art contemporain, des pédagogies alternatives et de la critique, Weinmayr développe des pratiques de travail collectives dont "AND publishing", plateforme d’édition féministe explorant les micro-politiques de la dissémination et de l’édition en se demandant : pourquoi publier, comment et pour qui ?

Jay Chung & Q Takeki Maeda , "December 18, 1966, Happening for Sight Seeing Bus Trip in Tokyo", presented by Ay - O  Thomas Schmit, Division Piece © Jay Chung & Q Takeki Maeda Jay Chung & Q Takeki Maeda , "December 18, 1966, Happening for Sight Seeing Bus Trip in Tokyo", presented by Ay - O Thomas Schmit, Division Piece © Jay Chung & Q Takeki Maeda
Plus loin, Jay Chung et Q Takeki Maeda font ressurgir le cahier dans lequel Teruo Nishiyama, métallurgiste de son état, documentait de manière systématique toutes les expositions et performances auxquelles il assistait à Tokyo. Lié à l’art contemporain par sa seule curiosité, il compose sans en avoir conscience une archive de la vie artistique dans la capitale nippone entre 1964 et 1968, en même temps qu’un autoportrait indirect explicitant le regard qu’il porte sur l’art. La précision des informations contenues dans ce cahier inédit lorsqu'ils le découvrent, pousse les deux artistes à imaginer en 2017, un "Scrapbook", édition en trois volumes contenant le fac-similé du cahier, sa traduction en anglais et les résultats de la méthode de documentation de Nishiyama appliquée par les deux artistes aux expositions tokyoïtes actuelles. Onze photographies sélectionnées dans le cahier et réimprimées accompagnent l'ensemble, instaurant volontairement une ambiguïté entre documents et œuvres d'art, entre amateur et professionnel, pour mieux en souligner la porosité. "Untitled (Arrows)" (2017), collage dans lequel Chung et Maeda extraient
Jay Chung et Q Takeki Maeda, "Untitled (Arrows)", Collage, 2017 © Jay Chung et Q Takeki Maeda Jay Chung et Q Takeki Maeda, "Untitled (Arrows)", Collage, 2017 © Jay Chung et Q Takeki Maeda
les flèches qui servent de renvois aux œuvres présentées dans les expositions visitées, montre par l'absurde la vacuité de l'analyse décontextualisé d’un document qui s'appuierait sur une méthode comparative soi-disant objective. La typologie abstraite qui en résulte sert de fil conducteur poétique à l'exposition, rappelant qu'il n'y a pas de point de vue privilégié pour regarder les œuvres.

La carrière de John Latham est traversée par sa volonté de repenser les structures de savoir à partir de sa vision sur la fonction du temps dans l'art. Cherchant à établir un rapport au monde par le temps, il favorise l’instant T, le moment où le geste est fait. Dès les années 1950, il exécute des peintures à l'aide d'un pulvérisateur qui souligne déjà une préoccupation temporelle. Ce qui l'intéresse, c'est le temps d'application de la couleur, c'est à dire le moment où la surface blanche de la toile disparait sous la couleur encore liquide, "son avènement" selon lui. Poursuivant ses attaques contre les ouvrages de références pour en dénoncer la charge symbolique, Latham emprunte en 1966 à la bibliothèque du St. Martin College où il enseigne, "Art and culture", l'essai publié en 1961 par le célèbre critique et théoricien de l'art Clement Greenberg, référence incontournable du modernisme américain, sur l'importance de l'espace et de la surface dans la peinture. L'ouvrage sera restitué dans une bouteille après avoir été consciencieusement mâché, filtré et distillé. "Still and Chew: Art and Culture" est aujourd'hui conservé au Museum of Modern Art de New York.

Sheila Levrant de Bretteville, Special issue of the Aspen Times for the International Design Conference at Aspen, 1971 © Sheila Levrant de Bretteville Sheila Levrant de Bretteville, Special issue of the Aspen Times for the International Design Conference at Aspen, 1971 © Sheila Levrant de Bretteville
En imaginant avec ses étudiants du California Institute of the Arts, le numéro spécial de "Aspen Times" consacré à la session 1971 des célèbres rencontres internationales de design d’Aspen dans le Colorado (IDCA), Sheila Levrant de Bretteville restitue la diversité des points de vue par le choix d'un compte-rendu participatif rédigé à l'aide d'un formulaire d'annotations distribué à l'ensemble du public venu écouter les conférences. Les contradictions exprimées par le public reflètent les différentes conceptions du rôle politique du design qu'ont les interlocuteurs qui s'affrontent quotidiennement lors de ces rencontres intitulées en 1971 "Paradox" et qui avaient inspiré l'année précédente à Baudrillard la pensée suivante : " Rien de tel qu'un parfum d'écologie et de catastrophe pour réconcilier les classes (…)" (Jean Baudrillard, "La mystique de l'environnement", publié par Gilles De Bure dans "Les sommets d'Aspen", Créer, n°6, nov.-dec. 1970), tandis que François Barré alors secrétaire général du tout nouveau Centre de création industrielle, bien avant sa fusion avec Musée national d'art moderne, le qualifiait de "rendez-vous de fonctionnaires du design". Cette année-là, où la thématique centrale donnait son titre à une édition particulièrement agitée, "l'environnement par le design", donne lieu à la réalisation d'un film de vingt-deux minutes opéré par Elie Noyes et Claudia Weill. "IDCA70", projeté ici, fait apparaitre les différents conflits à l'œuvre, dévoilant une conception plurielle du design.

Photographe et date inconnus, Anti-University London, courtesy Bob Cobbing estate. © Bob Cobbing estate Photographe et date inconnus, Anti-University London, courtesy Bob Cobbing estate. © Bob Cobbing estate
En février 1968 dans le quartier de Shoreditch, David Cooper et Alan Krebs ouvrent l’Anti-université de Londres sur le modèle de l'Université libre de New York (FUNY) créée en juillet 1965 "en réponse à la banqueroute intellectuelle et le vide spirituel de l’élite universitaire américaine" ("The Free University of New York has been forged in response to the intellectual bankruptcy and spiritual emptiness of the American educational establishment. It will seek to develop the concepts necessary to comprehend the events of this century and the meaning of one's life within it, to examine artistic expression beyond the scope of the usual academy and to Promote the social integrity and commitment from which scholars usually stand aloof" (Cité dans Joseph Berke, "The free university of New York", London Peace News, 29 oct. 1965, p.6)). S’inspirant notamment du fameux Black Mountain College (Caroline du Nord), l’Anti-université s’attaque aux formes de partage classiques du savoir en cherchant à en inventer de nouvelles qui permettraient un accès à la connaissance pour tous. Ici, nul besoin de diplôme pour suivre les cours dispensés en musique, en art, en poésie mais aussi en "Black power" ou en révolution. John Latham y donne son cours d'"Anti-savoir" autour d'une sculpture contenant un livre. Il adopte une méthode classique d'enseignement, justement pour apprendre aux étudiants l'existence d'autres façons d'enseigner, moins orthodoxes. Il forge l'expression "The mental furniture industry", qui assimile la production des livres à une "industrie du mobilier intellectuel", traduisant la méfiance qu'il entretient avec tout savoir passé par le filtre institutionnel. L'Anti-Université de Londres a été réactivée en novembre 2015 (Shiri Shalmy "Education as direct action: Antiuniversity Now", Strike! Magazine, Printed: Issue 16 Violence, June 2016).

Collectif Rameau Rouge,  Françoise Blusseau, Patrick Bories et Philippe Hochard, "Les murs et la parole", Film documentaire, 1982, Iskra © Françoise Blusseau, Patrick Bories et Philippe Hochard Collectif Rameau Rouge, Françoise Blusseau, Patrick Bories et Philippe Hochard, "Les murs et la parole", Film documentaire, 1982, Iskra © Françoise Blusseau, Patrick Bories et Philippe Hochard
En France, le Centre universitaire expérimental de Vincennes, créé à la suite des évènements de mai 1968, fait figure d'équivalent public de l'Anti-Université londonienne. Réunissant des chercheurs et des enseignants souhaitant travailler différemment, l’université est un lieu ouvert aux étudiants dépourvus de diplôme. Elle dispense des cours le soir et le weekend, afin de proposer une formation au plus grand nombre. De cette aventure politique et éducative il ne reste rien aujourd'hui, pas un bâtiment, pas une plaque commémorative qui ne soit apposée à un endroit de la vaste clairière du bois de Vincennes où se trouvait l'université fermée puis démantelée en 1980. Rien sauf "les murs et la parole", documentaire réalisé par le Collectif Rameau Rouge composé de trois étudiants du département cinéma de Paris 8 : Françoise Blusseau, Patrick Bories et Philippe Hochard qui ont décidé par le biais de la caméra, de garder la mémoire du lieu, de rendre compte de son histoire. L'extrait diffusé revient sur le début de la fermeture des sites sidérurgiques de Longwy en Lorraine en 1978-79, les étudiants considérant que leur devoir est d'informer sur les décisions gouvernementales à un moment où les chaines officielles évoquent timidement le conflit. Appliquant la même approche qu'à Vincennes, ils donnent la parole aux ouvriers. Lieu de contestation face aux licenciement et aux fermetures, Longwy accueille la première radio libre "SOS Emploi" qui très vite deviendra "Lorraine cœur d'acier", proposant pour la première fois une totale liberté d'expression dont se souvient la comédienne Carole Thibaut dans le bouleversant "Longwy Texas".

John Latham, Scottish Office Placement 75/76, 1976, Tate Archive TGA 20042/7/1/11 © John Latham Estate and Lisson Gallery John Latham, Scottish Office Placement 75/76, 1976, Tate Archive TGA 20042/7/1/11 © John Latham Estate and Lisson Gallery
L’APG (Artist Placement Group), agence de placement fondée en 1965 par un groupe d'artistes dont Latham et sa femme, Barbara Stevini, dans le but de faciliter la mise en relation avec les entreprises et les institutions publiques où chaque "placé" était invité à proposer une nouvelle organisation du travail qui ne porterait pas sur la rentabilité et dont la réalisation ne serait pas une obligation, va être à l'origine d'un projet qui l'occupera jusqu'à sa mort. Entre 1975 et 1976, John Latham collabore avec le Scottish Office pour étudier la possibilité d’une reconnaissance de la nature artistique des Bings, ces terrils de schiste près d’Edimbourg en Ecosse qui le fascinent tant par leur taille que par leur forme. Il interprète l’action répétée de milliers d’ouvriers sur un siècle comme l’acte inconscient d’un art dit « de processus » aboutissant à une sculpture. Des vues aériennes lui permettent de déceler des formes fragmentaires d’un corps féminin rappelant celui ancestral de la Vénus de Willendorf qu’il baptise Niddrie Woman, du nom d’une ville de la banlieue d’Edimbourg. Il imagine des plates-formes d’observation qui prendraient la forme de livres, le promontoire jouant un rôle signalétique. En indiquant la possibilité d’un point de vue par une structure qui lui est propre, il annonce l’œuvre d’art. S’il réussit à faire classer deux des quatre parties qui composent Niddrie Woman, le débat sur l’avenir des terrils restants continue encore aujourd'hui, douze ans après sa mort. Au cours des années 1980, John Latham est à nouveau invité par le Scottish Office afin de défendre le statut d’œuvre d’art du site des "Five sisters" situé à proximité de celui de Niddrie Woman et dans lequel il perçoit la forme de cinq livres sectionnés. Sa demande officielle de disperser ses cendres sur la Niddrie Woman indique clairement la connexion personnelle qu'il entretenait avec le lieu et avec ce qu’il inspire.

Alex Martinis Roe , "Alliances", 2018 &  John Latham, "Book  Plumbing" , 1967,  Vue de l'exposition "Fabriques des contre-savoirs", FRAC Lorraine, 2018. © ©The John Latham Foundation, crédit photo : Fred Dott. Alex Martinis Roe , "Alliances", 2018 & John Latham, "Book Plumbing" , 1967, Vue de l'exposition "Fabriques des contre-savoirs", FRAC Lorraine, 2018. © ©The John Latham Foundation, crédit photo : Fred Dott.
Deux œuvres clôturent ce tour d’horizon des fabriques de contre-savoirs. Dans "Alliances" (2018), l’artiste australienne Alex Martini Roe explore l’héritage de mai 68 autour des liens qui l’unissent aux mouvements féministes. Filmant une conversation publique, elle replace ce moment de l’histoire populaire dans le contexte des mouvements de décolonisation pour établir une solidarité dans la différence, face aux menaces des extrémismes politiques en Europe. Citée régulièrement, l’université de Vincennes apparait comme le lieu décisif en France pour le décloisonnement des pensées dont l’influence reste inégalité à ce jour. "Lery" réactive vingt ans après une œuvre performée d’Eva Weinmayr dans un échange de fax entre l’artiste allemande et la galerie Rosemund Felsen autour de la série "Fingers and holes" de l’artiste conceptuel Bruce Nauman. L’artiste précise qu’il s’agit plus de la preuve de l’existence d’un dialogue que d’une œuvre d’art en tant que telle. Le choix du fax détermine la qualité des images. Imprimée à partir d’un matériel de bureau standard, l’œuvre apparait comme l’exact opposé des gravures délicates de Nauman et questionne les conditions accessibilité à l'image en même temps que les notions d’authenticité et d’auteur, et enfin l’appréciation de la valeur d’une œuvre sur le marché.

Eva Weinmayr, "Lery" , 1998, 2018, Vue de l'exposition "Fabriques des contre-savoirs", FRAC Lorraine, 2018. © Photo : Fred Dott Eva Weinmayr, "Lery" , 1998, 2018, Vue de l'exposition "Fabriques des contre-savoirs", FRAC Lorraine, 2018. © Photo : Fred Dott
John Latham laisse un ensemble de théories qui lui ont valu d’être considéré comme un mystificateur par les uns, un génie par les autres. Son approche questionne l’accès au savoir et les modalités de sa diffusion. Comment sortir de l’acte institutionnel ? Comment enseigner l’art ? Le large éventail de documents issus principalement de ses archives personnelles constitue une base dans laquelle s’inscrivent les artistes dont les œuvres exposées incarnent des processus de dissémination de la parole et de l’information, d’assemblage d’opinions. Le livre, à la fois source d’émancipation et outil normatif condamne à rechercher d’autres sources possibles de transmission des savoirs, qu’il s’agisse de l’oralité, la composition, la digression ou la discontinuité, mises en avant dans les œuvres exposées. Cette problématique a fait l’objet d’un atelier animé par Ground (Marlie Mul & Harry Burke) à l’Ecole supérieure d’art de Lorraine, appelant à réfléchir et à débattre du fonctionnement de l’éducation artistique. Croisant information et connaissance dans une recherche de voix alternatives de dissémination, l’exposition parait plus que jamais nécessaire. Alors que l’intervalle entre opinion et savoir se réduit et que la relation entre matérialité et cognition se transforme profondément, elle donne à voir des approches qui détournent les processus de transmission de l'information afin d’en réévaluer les expériences.

"Fabriques des contre-savoirs" 
Jusqu’au 10 février 2019 - Du mardi au samedi de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 11h à 19h. 

49 NORD 6 EST FRAC LORRAINE
1 bis rue des Trinitaires
57 000 METZ 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.