Pilar Albarracin, portrait d'une Andalouse en feu

A Paris, la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois expose les travaux récents de Pilar Albarracin qui poursuit son exploration critique et politique de l'identité espagnole à travers la Semaine Sainte de Séville. « No apagues mi fuego, déjame arder » puise dans le folklore andalou pour mieux le subvertir et revendique, avec une gravité nouvelle, la part des femmes dans l'histoire collective.

Pilar Albarracín, "No apagues mi fuego, déjame arder 2" ("n’éteins pas mon feu, laisse-moi brûler 2"), 2020, Photographie couleur, 195 x 127 cm, Edition de 5 + 1 EA © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracín, "No apagues mi fuego, déjame arder 2" ("n’éteins pas mon feu, laisse-moi brûler 2"), 2020, Photographie couleur, 195 x 127 cm, Edition de 5 + 1 EA © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris
La Semaine Sainte de Séville est l'une des manifestations les plus spectaculaires d'Espagne. Durant les sept jours qui précèdent le dimanche de Pâques, des centaines d'hommes, membres des soixante confréries de la ville, coiffés du fameux capirote[1], célèbrent la Passion du Christ, faisant pénitence en procession, dessinant des itinéraires volontairement longs et stricts. Ils portent à bout de bras les « pasos », chars de parade somptueusement décorés, assises d'une lourde sculpture dont le poids ralentit considérablement la marche au fur et à mesure de leur progression. C'est soudain une marée humaine qui converge difficilement vers la cathédrale, elle devra revenir à son point de départ après la cérémonie. A Paris, Pilar Albarracin (née à Séville en 1968, vit et travaille entre Séville et Madrid) investit la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois en suppliant qu'on la laisse brûler. L'exposition « No apagues mi fuego, déjame arder » (« N’éteins pas mon feu, laisse-moi brûler ») donne à voir les pièces récentes de l'artiste andalouse qui explorent de façon critique les rituels de la Semaine Sainte, us et coutumes doloristes qui font partie intégrante de l'identité espagnole contemporaine, plus particulièrement dans le sud du pays.

Pilar Albarracín, "Luces y sombras", 2020, Photographie couleur, 47 x 32 cm. © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracín, "Luces y sombras", 2020, Photographie couleur, 47 x 32 cm. © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

Pilar Albarracin, "Armamentos IV (Armements IV)", 2020, Faux ongles, vernis et feutre, 24,5 x 33,5 x 5,5 cm © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracin, "Armamentos IV (Armements IV)", 2020, Faux ongles, vernis et feutre, 24,5 x 33,5 x 5,5 cm © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris
Diplômée des Beaux-Arts à l'Université de Séville où elle a aussi étudié la psychologie, Pilar Albarracin réinterprète, en se mettant en scène dans des performances, des photographies et des vidéos où le tragique le dispute au comique, la condition féminine andalouse à travers la culture populaire, du flamenco à la tauromachie, des rites catholiques à la survivance de croyances primitives, au cérémonial culinaire. Elle s’empare d’activités traditionnellement réservées aux femmes, des travaux d’aiguilles classiques telle la broderie, leur appliquant les mêmes principes, les mêmes codes de représentations stéréotypées des femmes, que l'époque franquiste (1939 – 1977) va exacerber, afin de révéler la permanence des deux seuls possibles dans lesquels elles peuvent se réaliser : la femme au foyer et la flamenca, autrement dit, la maman et la putain. Elle s'invente une identité qui combine la tradition de la danseuse de flamenco, héritage culturel de son Andalousie natale, à la force des personnages féminins dans les films d'Almodovar, la générosité en trait de caractère principal. La démarche féministe, qui l'a amenée à collaborer avec les Guerrilla Girls notamment, au début des années 1990, et l'utilisation des codes du folklore andalou, sont deux constantes de l'œuvre de l’artiste, dont le côté festif à l'humour revendiqué était, jusqu'à ce travail sur la Semaine Sainte, dépourvu de douleur. Un sentiment qui est si particulier à la société espagnole, réminiscence de la condition d'extrême ferveur chrétienne érigée en prérequis à la Reconquista, qui est à l'origine de la forte teneur doloriste de l'église espagnole, l'humilité le disputant à l'orgueil dans la quête exaltée de sainteté individuelle. Les spectaculaires processions de pénitents de la Semaine Sainte, dont le but est d’expier les péchés par une mise à mal physique, sont des vestiges traditionnels de cette période à l’approche morbide de la foi chrétienne, adaptation locale d'une église en temps de reconquête. Si la comédienne performeuse espagnole Angelica Liddell incarne magnifiquement sur scène cette souffrance baroque du corps, écrasé par le poids vertigineux d'une société bâtie sur les silences hypocrites de la culpabilité du péché originel, Pilar Albarracin, enfant de la Movida, préfère la fête à la mort, la flamboyance au martyre, la colère à la résignation. Elle exagère les postures, amplifie les gestes, construit une œuvre de combat qui déplace la tradition en la subvertissant par un humour outrancier conduisant parfois à un certain lyrisme. On se souvient de la force de « En la piel del otro » (2018), impressionnante performance dans laquelle une centaine de femmes vêtues de costumes traditionnels de flamenca marchaient sur Paris quelques mois après Séville, s'allongeaient, silencieuses et immobiles, sur le sol du hall d'entrée du Musée national Picasso qui en constitue l'unique accès, le recouvrant totalement tel un tapis humain multicolore, à l’occasion de la commémoration des quatre-vingt ans de la tragédie de Guernica, allégorie également des violences faites aux femmes et aux minorités discriminées. Les visiteurs souhaitant accéder aux salles d'exposition n'avaient d'autre choix que de leur passer littéralement sur le corps. 

PILAR ALBARRACÍN Arquitectura de esperanza (Architecture d’espérance) 2020 Bougies et structure métallique 210 x 170 x 80 cm, Vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder »  28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris PILAR ALBARRACÍN Arquitectura de esperanza (Architecture d’espérance) 2020 Bougies et structure métallique 210 x 170 x 80 cm, Vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder » 28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris
PILAR ALBARRACÍN Arquitectura de esperanza (Architecture d’espérance), détail, 2020 Bougies et structure métallique 210 x 170 x 80 cm, Vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder »  28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris PILAR ALBARRACÍN Arquitectura de esperanza (Architecture d’espérance), détail, 2020 Bougies et structure métallique 210 x 170 x 80 cm, Vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder » 28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris
« Arquitectura de Esperanza » (« Architecture d’espérance »), étrange instrument à la taille imposante, à la fois sculpture décorative et espace de travail, occupe le centre de sa nouvelle exposition parisienne. Il reprend la forme du meuble séchoir qu'utilisent les ciriers pour faire sécher les bougies. La silhouette du mobilier utilitaire évoque à Pilar Albarracin celle d'un Pénétrable[2] de Soto (né en 1923 au Venezuela), figure emblématique de l’Op Art et de l'art cinétique à la fin des années soixante. Elle imagine alors un objet hybride qui croiserait les deux structures, dans lequel les cierges en cire viennent remplacer les fils polymères ou parfois les tiges de métal d’un carillon à échelle humaine. Ils sont encadrés, de part et d'autre, par deux immenses compositions florales en cire qui leur donne une surprenante carnation ivoire, immaculée. Sur le mur du fond, trois photographies de grand format représentent l'artiste en martyre suppliciée par le feu, vêtue d’une robe traditionnelle noire, coiffée d’un voile noir transparent reposant en équilibre sur un imposant peigne noir de flamenco. Elle tient à la main un épais livre en flamme qu’elle tend au visiteur, une histoire d'Espagne bien connue de ses ressortissants, celle officielle révisée et expurgée, enseignée à l’époque franquiste. La série intitulée « No apagues mi fuego, déjame arder » (« N’éteins pas mon feu, laisse-moi brûler ») donne également son titre à l'exposition. « Le feu qui ne doit pas être éteint par l’autre est celui de son engagement, de ses convictions, de son histoire, de son corps[3] » précise Julie Crenn dans le texte accompagnant l’exposition. Sur le mur opposé, un ensemble de pièces brodées reprend les emblèmes des confréries auxquelles elle agglomère de faux sigles cabalistiques pour en faire des « Cruces de camino », des croix de chemins, brodées au fil de soie sur du tissu noir. La série photographique « Luces y sombras » s’inspire des cierges disproportionnés que portent certains pénitents. Les bougies géantes occupent le centre de l’image. De la présence humaine, on ne voit que la main qui se referme sur le bâton de cire. Pilar Albarracin la subvertit en affublant les doigts de longs ongles peints. Ces mêmes ongles sont regroupés, présentés à la manière d’une collection d’entomologie dans la série photographique « Armamentos ». Ainsi, par dérives successives, les mains des pénitents tenant le cierge se transforment en centaines d’insectes multicolores dont le titre indique qu’ils sont aussi des armes, celles de la subversion des représentations classiques de l’identité andalouse et, au-delà, d’une identité nationale.
Pilar Albarracin, vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder », série "Cruces de camino","La Bestia (La Bête)", 2020, Video - 6’13’, galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin; Photo: Aurélien Mole; courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracin, vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder », série "Cruces de camino","La Bestia (La Bête)", 2020, Video - 6’13’, galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin; Photo: Aurélien Mole; courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

Pilar Albarracin, "Rezos explosivos I (Prières explosives I)" 2020 Bougies, horloge numérique et sablier Approx.30 x 45 x 40 cm © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracin, "Rezos explosivos I (Prières explosives I)" 2020 Bougies, horloge numérique et sablier Approx.30 x 45 x 40 cm © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris
En choisissant d’explorer les impressionnantes processions d’expiation doloristes de la Semaine Sainte sévillane, l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder » porte un regard critique sur une tradition ancestrale aux multiples croyances, construite sur une morale oppressante, elle-même issue d’une pratique religieuse mortifère. Ainsi, elle embrasse une solennité et une violence inhabituelle chez Pilar Albarracin qui, pour la première fois sans doute, rejoint Angelica Liddell dans l’artifice exubérant du baroque. L'humour et l’ironie, fers de lance de son travail, sont ici tenus à distance. On suffoque, on étouffe face au carcan d'une identité espagnole forgée dans la culpabilité et le martyre des corps, conduisant à la fabrique des stéréotypes qui définit la place spécifique qu’occupent les hommes et les femmes dans une société patriarcale, que le franquisme va exalter. L’artiste reprend les codes des idéologies dominantes en les subvertissant pour mieux se les approprier et revendiquer le droit à l'autodétermination. Elle réaffirme la place occupée par la création visuelle au plus profond d'elle-même, ni un métier, ni un engagement mais bien une nécessité, une respiration, une vie, explicitées dans un court texte qui sonne comme sa profession de foi : « L’art est toujours aujourd’hui un moyen fondamental de traduire et de donner forme plastique aux inquiétudes internes de l’être humain, afin de générer des propositions critiques qui remettent en question les stéréotypes sociaux, afin d’ouvrir de nouvelles portes esthétiques et politiques à la perception et au désir de transformation de la réalité. Pour moi, c’est une manière d’être au monde[4] ». Elle sait que le chemin qui mène à la reconnaissance de la part des femmes dans l’histoire collective sera long, de nombreuses batailles devront être livrées pour lutter contre les préjugées et les discriminations, pour lever les nombreux interdits toujours en vigueur dans un pays dont la transition en pente douce vers la démocratie a annihilé toute forme d’introspection collective du franquisme, toujours bien présent dans l’Espagne d’aujourd’hui. Dans sa newsletter annonçant l’exposition parisienne qui prend la forme d’une (tardive) carte de vœux 2020, elle déclare : « Nous avons beaucoup de travail à accomplir. Nous devons réfléchir et critiquer mais ne perdrons jamais notre sens de l’humour[5] », réaffirmant, après les larmes du dolorisme, que l’ironie reste bel et bien sa meilleure arme, un bouclier artistique et politique.

Pilar Albarracin, vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder », galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracin, vue de l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder », galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 28 février - 20 juin 2020 © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

[1] Chapeau pointu en forme de cône qui était utilisé à l’origine par certains flagellants en Espagne et qui est aujourd’hui porté par nombre de pénitents au cours de la Semaine Sainte. Il fut récupéré par les membres du Ku Klux Kan, mouvement célébrant la suprématie blanche protestante, anticatholique, antisémite et négrophobe, qui en font leur couvre-chef pour assurer leur anonymat.

[2] Les pénétrables de l’artiste vénézuélien Jesus-Rafael Soto interrogent la place et le rôle du spectateur dans l’œuvre même. Ces cubes à échelle humaine, composés de fils suspendus à des barres métalliques, invitent le visiteur à les traverser, étant le plus souvent placés dans un passage obligé de l’espace d’exposition.  Comme toutes les œuvres issues de l’Op Art et de l’art cinétique dont l’artiste est l’une des figures emblématiques, les pénétrables sont des œuvres à vivre. Le visiteur les active en les expérimentant. Chacun des mouvements induits par les corps pénétrants les pièces crée un trouble visuel, révélant, une fois traversée, un espace jamais vide. Soto propose ainsi une expérience sensorielle et corporelle, l’œuvre matérialisant l’espace en trois dimensions. Voir Jean-Paul Ameline, Catalogue de l’exposition, Soto, Collection du Centre Pompidou - Musée national d'art moderne, Éditions du Centre Pompidou, Paris, 2013

[3] Julie Crenn, Texte accompagnant l’exposition « No apagues mi fuego, déjame arder » à la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, du 28 février au 20 juin 2020.

[4] Pilar Albarracin, Newsletter du 23 avril 2018. https://mailchi.mp/cd4c691009be/en-la-piel-del-otro-dans-la-peau-de-lautre?e=1ea2707a1b Consulté le 24 mai 2020.

[5] « MON CORPS, MON CHOIX. 20x20 sera une année brûlante! », Newsletter du 25 avril 2020. https://mailchi.mp/ab8084b26432/mon-corps-mon-choix?e=1ea2707a1bConsulté le 24 mai 2020.

 

Pilar Albarracín, Série "No apagues mi fuego, déjame arder" ("n’éteins pas mon feu, laisse-moi brûler "), 2020, Photographie couleur, 195 x 127 cm, Edition de 5 + 1 EA © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris Pilar Albarracín, Série "No apagues mi fuego, déjame arder" ("n’éteins pas mon feu, laisse-moi brûler "), 2020, Photographie couleur, 195 x 127 cm, Edition de 5 + 1 EA © Pilar Albarracin, courtesy galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

Pilar Albarracin, « No apagues mi fuego, déjame arder » - Jusqu’au 25 juin 2020 - Du lundi au samedi, de 10h30 à 13h et de 14h à 19h30. 

Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois
36, rue de Seine
75 006 Paris 

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