Agnès Geoffray, l’affabulation des images

Au Frac Auvergne à Clermont-Ferrand, Agnès Geoffray sonde le pouvoir fictionnel des images. Photographie, vidéo, sculpture, textile, elle multiplie les médiums pour créer des pièces à la dramaturgie intense, installant le visiteur dans une atmosphère trouble. Les œuvres d'Agnès Geoffray donnent ce sentiment de « déjà vu » qui leur confère une inquiétante étrangeté.

Agnès Geoffray, Sutures, 2014, projection vidéo, 30 min, collection FRAC Auvergne © Agnès Geoffray Agnès Geoffray, Sutures, 2014, projection vidéo, 30 min, collection FRAC Auvergne © Agnès Geoffray
Le Frac Auvergne à Clermont-Ferrand consacre à Agnès Geoffray (née en 1973 à Saint-Chamond, vit et travaille à Paris) sa première rétrospective en dédiant la totalité de ses salles d’expositions à la présentation de ses œuvres, qui composent un univers à la fois familier et inquiétant, fait de tensions, dans lequel les contes, la mythologie, les faits divers, l’histoire, servent de cadres à des récits fictionnels qui jouent sur nos peurs primaires. L’artiste s’approprie les histoires, les détourne, en invente quelquefois, les fragmente, les rendant énigmatiques pour mieux nous perdre. Son travail interroge l’écriture et le pouvoir narratif des images à travers différents médiums tels que la photographie, le film, l'installation, la performance, le textile ou la sculpture. Si ses œuvres déstabilisent souvent, c’est parce qu’elles donnent le sentiment d’être coincées dans un interstice, quelque part entre la réalité et la fiction, au seuil de l’une et de l’autre. La grande poésie qui s’en dégage, proche de ce qu’elle nomme « lyrisme documentaire », n’en est que plus troublante. Agnès Geoffray est photographe. Pourtant, une partie de l’iconographie qu’elle utilise provient d’archives publiques ou privées : ce sont des images dont elle n’est pas l’autrice, qui ont déjà un vécu, pouvant donc être abimées, parfois annotées. Le travail textuel, pratique plus méconnue de l’artiste, apparait pourtant fondamental. Il restitue de manière réflexive les histoires contenues dans les images manquantes. Chez elle, l’écriture est donc une façon de faire des images sans image. Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon en 1996, puis de celle de Paris l’année suivante, Agnès Geoffray est résidente à la Rijksakademie d’Amsterdam au début des années 2000 et pensionnaire à la Villa Médicis à Rome huit ans plus tard (2010-11)

Vue de l'exposition personnelle d'Agnès Geoffray, Frac Auvergne, Clermont-Ferrand, 2020 © Agnès Geoffray / Frac Auvergne Vue de l'exposition personnelle d'Agnès Geoffray, Frac Auvergne, Clermont-Ferrand, 2020 © Agnès Geoffray / Frac Auvergne

Falsifier les images

Agnès Geoffray, Sutures, 2014, projection vidéo, 30 min, collection FRAC Auvergne © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray, Sutures, 2014, projection vidéo, 30 min, collection FRAC Auvergne © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris
Dans ses propres photographies ou par la réappropriation d’images existantes, qu’elle associe, transforme, retouche, Agnès Geoffray met en exergue la représentation de la violence en rendant palpable une tension qu’elle nomme « suspens catastrophique ». Ses images s’arrêtent en effet sur l’instant qui précède immédiatement le moment décisif, celui juste avant le drame. L’artiste se sert de l’ambivalence de l’image pour créer un point de tension. La reconstruction du récit fait appel à l’imaginaire collectif, convoque la réminiscence. Soudain, les images en appellent d’autres, celles, parfois inconscientes, enfouies dans nos imaginaires, nos fantasmes. Les images d’Agnès Geoffray sont des faux-semblants qui invitent « le spectateur à reconsidérer sa mémoire ». Ce qui l’intéresse, c’est le déplacement qui s’opère lorsqu’elle associe une image à une autre, les faisant basculer dans une autre réception, un autre sens, naviguant entre le formel et le contextuel. Cette association est particulièrement visible dans « Sutures » (2014, vidéo, 30 mn) où deux images apparaissent puis disparaissent en se superposant ou se juxtaposant. Le point de rencontre s’opère à travers un détail commun qui laisse apparaître une troisième image. Dans la vidéo « Battling with the wind »  (2018, 11’ 30’’), elle fait rejouer au danseur Jérôme Andrieu quelques uns des nombreux symptômes de l’obusite ou Shell-Shocks, une des formes de stress post-traumatique observée chez certains soldats au cours de la Première Guerre mondiale. Les mouvements se succèdent, se répètent, dans un cadre dépouillé de toute référence, sans décor, sans image. La chorégraphie, décontextualisée, s’affranchit de toute narration. Le corps malade, dans l’incapacité de se contrôler, devient malgré lui un corps résistant face au corps normatif.

Agnès Geoffray, Battling with the wind, 2018, projection vidéo, 11 min 30. Danseur : Jérôme Andrieu © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray, Battling with the wind, 2018, projection vidéo, 11 min 30. Danseur : Jérôme Andrieu © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris

Agnès Geoffray, "Les messagers" 2014, papier bonbon, encre © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray, "Les messagers" 2014, papier bonbon, encre © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris
Enfermées dans des boites en verre hermétiques, les images qui composent « les captives » (2020) deviennent inaccessibles. L’artiste les isole, les mettant à la fois en avant et en retrait, les boites agissant comme un filtre entre l’image et le regardeur qui, verre soufflé oblige, doit se repositionner en permanence s’il veut voir. Comment mourir ? Ne pas disparaître sans dire. « Les messagers » (2014) sont des objets dérisoires, une photo déchirée, un bout de mouchoir, un papier de bonbons au revers doré, qui portent en eux des phrases, à l’écriture miniature rendant nécessaire leur lecture à la loupe, extraites de lettres de prisonniers de guerre. Laisse la lumière à mes yeux sinon je m’endors avec la mort. Les mots sont écrits à la main avec une infinie délicatesse afin qu’ils continuent de vivre. « Dire, en l’occurrence écrire, c’est être encore là, dans un devenir fantôme que les images faites par l’artiste investissent également[1] » écrit très justement Sally Bonn dans le très beau catalogue qui accompagne l’exposition. Alors que la retouche est invisible et n’est jamais le sujet de son travail, elle devient ostentatoire dans la série « Incidental gestures ». Agnès Geoffray s’interroge sur le pouvoir de la photographie au sein de régimes totalitaires dans lesquels les images sont manipulées pour servir la propagande. Elle fait basculer dans une dimension dramatique une scène ordinaire en repositionnant les gestes et les postures des protagonistes devenus victimes. Dans un mouvement inverse, elle repense des images douloureuses – une gueule cassée, une femme afro-américaine lynchée au moment de la ségrégation, une jeune femme exposée nue à la foule à la Libération. L’acte de retouche devient ici un acte de soulagement. A la violence initiale s’ajoute celle de l’image, difficilement supportable, qui fige pour toujours ces personnes en victimes. L’artiste intervient ici pour apaiser l’image.

Agnès Geoffray, Les captives, photographie noir et blanc, verre soufflé, 2020 © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray, Les captives, photographie noir et blanc, verre soufflé, 2020 © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris

Agnès Geoffray,« Der Soldat. Ohne Namen », 2017, morceaux de soie, texte imprimé à la machine à écrire © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray,« Der Soldat. Ohne Namen », 2017, morceaux de soie, texte imprimé à la machine à écrire © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris
Comme avec les images qui résultent de ses propres prises de vues ou d’une réactivation de clichés la plupart du temps anonymes, Agnès Geoffray écrit elle-même ses textes ou réactive ceux qu’elle trouve dans les archives. « Der Soldat ohne Namen » (2017) dont le titre reprend la dénomination que donnaient elles-mêmes Claude Cahun et Suzanne Malherbe qui, lorsque les Allemands envahirent les iles anglo-normandes alors qu’elles s’étaient réfugiées à Jersey en 1938,  imprimèrent sur du papier carbone et du papier pelure des tracs résistants en allemand[2] qu’elles glissaient dans les poches des soldats d’occupation, mettant en avant la grandeur de la culture allemande pour les pousser à déserter. Geoffray réinvestit cet acte en tapant à la machine sur des morceaux de soie, en respectant la couleur des tracts. La soie, matériau à la fois précieux et robuste, était utilisée par la Résistance pour dissimuler des documents à l’intérieur des vêtements. A cette série s'en substitue une autre, la plus récente de l'artiste. « Pliures » inscrit des images, de prime abord anodines, dans les replis veloutés de la soie. 

Agnès Geoffray, de la série Pliures, impression sur soie, 2019 © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray, de la série Pliures, impression sur soie, 2019 © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris

Les images d’Agnès Geoffray mettent mal à l’aise, dérangent parfois jusqu’à l’effroi. Le visiteur perd le sens de la réalité en même temps qu’il bascule dans la fiction. Le travail de l’artiste porte sur la notion d’emprise ou d’états sous influence et des résistances potentielles que ceux-ci suscitent. Elle réinflitre des représentations qui nous hantent, nous obsèdent, que nous croyons avoir déjà vu, en intervenant sur des images vernaculaires qu’elle manipule, retouche, associe entre elles. L’artiste ne les laisse jamais comme elle les a trouvées. Elle les déplace, agit comme un filtre si bien qu’elle contraint la position de celui qui regarde, l’obligeant à changer de point de vue. En gommant la moindre trace de mise en scène, c’est en fait le médium photographique qu’elle interroge. « L’artiste se revendique comme source et ordonnancement du réel tout en impliquant le spectateur dans une réflexion sur la manière dont il perçoit les œuvres[3] » dit Catherine Henkinet. En la retouchant, elle repense l’image photographique comme une image qui ne se fige jamais, invitant à reconsidérer la mémoire des images.

Agnès Geoffray, Libération II (Incidental Gestures) - 2011, impression jet d’encre, édition 3/3, diptyque, 22 × 34 cm - Collection FRAC Auvergne © Agnès Geoffray / Frac Auvergne Agnès Geoffray, Libération II (Incidental Gestures) - 2011, impression jet d’encre, édition 3/3, diptyque, 22 × 34 cm - Collection FRAC Auvergne © Agnès Geoffray / Frac Auvergne

[1] Sally Bonn, in catalogue de l’exposition Agnès Geoffray du 1er février au 6 septembre 2020, Frac Auvergne, texte de Sally Bonn et Jean-Charles Vergne, Français/Anglais, format 30 x 24 cm, 192 pp.

[2] Conservés au Jersey Heritage Archives à Jersey.

[3] Catherine Henkinet (dir.). Failure Falling Figure : Agnès Geoffray, catalogue de l’exposition éponyme qui s’est tenu à l’ISELP, u 18 septembre au 5 décembre 2015, Bruxelles, Institut Supérieur pour l'Etude du Langage Plastique (ISELP), 2015. n.p.

Agnès Geoffray, "Les messagers" 2014, photographie, encre © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris Agnès Geoffray, "Les messagers" 2014, photographie, encre © Agnès Geoffray, courtesy de la galerie Maubert, Paris

Exposition monographique d'Agnès Geoffray; commissariat de Jean-Charles Vergne, directeur du Frac Auvergne.

Jusqu'au 6 septembre 2020 - Du mardi au samedi de 14h à 18h, le dimanche de 15h à 18h.

Frac Auvergne
6, rue du Terrail
63 000 CLERMONT-FERRAND

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