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En 2019, la cinquante-huitième biennale de Venise accueillait, pour la première fois, le pavillon du Ghana. Baptisé « Ghana freedom » et orchestré par l’écrivaine, historienne de l’art et réalisatrice Nana Oforiatta Ayim qui en assurait le commissariat artistique, il présentait six artistes. Aux côtés d’El Anastui, soixante-quinze ans, Lion d’Or d’honneur en 2015, et probablement l’artiste le plus coté du continent africain aujourd’hui, Ibrahim Mahama racontait par l’intime, à travers une installation faite de cahiers d’écoliers, l’histoire de son pays. Et puis, il y eu la découverte des portraits peints de Lynette Yiadom-Boakye, la rencontre avec une œuvre assurément puissante. L’artiste britannique d’origine ghanéenne fait l’objet d’une première rétrospective de son œuvre organisée par la Tate Modern de Londres où elle sera présentée à nouveau cet hiver après avoir été écourtée en 2020 en raison du confinement lié à la pandémie mondiale de coronavirus. Réunissant soixante-sept peintures réalisées entre 2003 et aujourd’hui, elle permet d’embrasser pour la première fois l’ensemble du travail de l’artiste, depuis les premières œuvres réalisées au cours de sa dernière année d’études à la Royal Academy de Londres – après être passée par Central St. Martin College of Art and Design auquel elle préfère finalement le Falmouth College of Art d’où elle est diplômée en 2000 –, jusqu’aux toiles exécutées durant le confinement. La peintre est aussi poète, deux formes créatives qui, chez elle, se nourrissent l’une l’autre. Alors que l’exposition vient de s’achever au Mudam Luxembourg et en attendant le rendez-vous londonien, voici le portrait de celle qui s’impose aujourd’hui comme l’une des artistes majeures de la peinture figurative contemporaine sur la scène internationale.
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Lynette Yiadom-Boakye est née en 1977 à Londres de parents ghanéens tous deux infirmiers. Arrivés dans les années soixante, ils font partie de la fameuse « génération Windrush » du nom du navire « Empire Windrush » qui, en 1948, accoste à Tilbury sur l’estuaire de la Tamise, avec un millier de passagers, parmi lesquels la moitié d’immigrants venus des Antilles britanniques (majoritairement de la Jamaïque) pour reconstruire le pays. Si la « génération Windrush » désignait à l’origine les personnes originaires des Caraïbes, elle désigne aujourd’hui, par extension, toutes les personnes issues du Commonwealth venues reconstruire l’Angleterre dans l’après-guerre.
L’artiste travaille la peinture à l’huile sur toile ou sur lin, développant un langage pictural qui lui est propre. Ses tableaux figuratifs dénotent une attention particulière aux expressions faciales, aux gestes et à la couleur. Les figures qui les peuplent sont tirées de différentes sources telle la littérature, l’histoire de l’art, les souvenirs ou encore sa propre imagination. Contrairement aux portraits peints traditionnels, ceux de l’artiste n’ont pas recours à des modèles posant en atelier. « J’ai pris très tôt conscience que peindre d'après nature n'était pas quelque chose qui m'attirait[1] »explique-t-elle. « J’ai toujours été plus intéressée par la peinture elle-même que par les gens. Pour moi, le fait de supprimer cette forme de contrainte m’a laissé beaucoup plus de liberté pour peindre vraiment, penser à la couleur, à la forme, au mouvement et à la lumière. Il y a quelque chose de très particulier dans les personnages que je peins malgré tout, qui les éloigne de la réalité et leur confère une forme de pouvoir que je trouve intéressante à explorer ». Les protagonistes de ses toiles sont donc fictifs, imaginaires, à la fois familiers et mystérieux. Ils s’habillent de vêtements génériques et habitent des décors délibérément énigmatiques, intemporels et souvent abstraits. Ils existent hors de l’espace et du temps.
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Si tous sont Noirs, l’endroit du politique chez Lynette Yiadom-Boakye se situe dans la fabrication du personnage, dans sa picturalité, dans le geste de création, plutôt que dans quelque chose de très spécifique comme sa couleur de peau. À l'inverse des personnages triomphants dans les tableaux de Kehinde Wiley, ceux peints par Yiadom-Boakye se contentent d’actes ordinaires de la vie quotidienne, vaquant à leurs occupations courantes. « Ils sont tous noirs parce que, selon moi, si je peignais des blancs, ce serait très étrange, car je ne suis pas blanche. Cela semble avoir plus de sens en termes de sens de la normalité[2] » précise-t-elle. En partie parce qu’ils sont noirs, l’artiste refuse de peindre des victimes. Les personnages passifs sont systématiquement écartés. Mine de rien, elle propose une relecture de l’histoire de l’art occidentale qu’elle vient réparer en quelque sorte de l’absence de figures noires. En donnant à voir une « normalité ordinaire », elle installe discrètement et durablement la communauté noire dans le champ de la représentation artistique. Finalement, les peintures de Kehinde Wiley et de Lynette Yiadom-Boakye se ressemblent bien plus qu’elles n’en ont l’air. Si la seconde peut se consacrer à la construction d’une œuvre dans laquelle la question picturale dépasse celle de la couleur de la peau, c’est sans doute parce que le premier à su imposer la sienne par la force, revendiquant une prise de pouvoir souvent ostentatoire. Tout est une question de contexte.
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« Il y a tellement de choses que je fais ou auxquelles je pense quand je peins que je ne peux pas mettre de mots. Toute tentative d'explication peut devenir, au mieux, superflue. Au pire, totalement inexacte[3] ». Plutôt que de raconter une histoire, laissant le soin au spectateur de construire la sienne, Lynette Yiadom-Boakye cherche à faire ressentir la sensualité de la peinture, notamment au travers de sa palette aux tonalités sombres. « J'aime la peinture. J'adore sa surface. Je sais ce que ça me fait quand je vois certaines œuvres ou quand je suis en présence d'œuvres que j'admire vraiment[4] » confie-t-elle. Le style de l’artiste puise dans l’histoire occidentale de la peinture, réinterprétant pour mieux se les approprier les styles picturaux antérieurs : à Francisco de Goya y Lucientes pour les couleurs contrastées, plus particulièrement la série des peintures noires (1819-1823), à Edouard Manet pour la matérialité de la peinture, à Edgard Degas pour la complexité psychologique. « J'ai appris à peindre en regardant la peinture et je continue à apprendre en regardant la peinture. En ce sens, l'histoire sert de ressource. Mais le plus grand attrait pour moi est la puissance que la peinture peut exercer à travers le temps[5] » indique-elle. Cependant, elle s’inspire aussi des pauses et des compositions à l’œuvre dans la photographie documentaire, notamment celle qui représente le mouvement des droits civiques, pour mieux se les approprier affirmant néanmoins que ces images sont de simples sources qui ne sont « pas destinées à expliquer ses peintures[6] ».
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Lynette Yiadom-Boakye est également autrice et poète, considérant peinture et écriture de manières à la fois distinctes et entremêlées. « J’écris sur les choses que je ne peux pas peindre et je peins les choses sur lesquelles je ne peux pas écrire[7] » explique-t-elle. Les titres évocateurs de ses peintures sont compris comme « un coup de pinceau supplémentaire ». S’ils font partie intégrante de l’œuvre, ils ne sont pas une explication, encore moins une description. Au contraire, la dissonance entre l’image et le texte viendrait plutôt rajouter du mystère, accentuant l’étrangeté des peintures. Lorsqu’on l’interroge sur son rapport au Ghana, elle explique : « Ma connexion passe par mes proches, les gens qui m'ont élevée, et leur façon de penser qui, pour moi, est très ghanéenne, et qui a évidemment affecté ma façon de penser et ce à quoi je pense. Mais ce serait malhonnête de ma part de revendiquer un lien fort avec le Ghana en tant que lieu parce que je ne le connais pas vraiment et je n'y ai pas grandi[8] ». Ce sont ses parents qui lui ont transmis le Ghana.
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Artiste phare de la peinture figurative contemporaine, Lynette Yiadom-Boakye construit une œuvre qui prend pour point de départ le langage pictural. En peignant des portraits qui mettent en scène des personnages noirs qu’elle imagine vaquant à leurs occupations quotidiennes, l’artiste inscrit ces corps au sein d’une histoire de l’art réservée jusque récemment aux corps blancs, attirant par là-même l’attention sur les inégalités historiques de représentations dans la peinture. « Si le rôle de l’artiste est d’imaginer un monde au bord du précipice de l’existence, alors notre rôle en tant que spectateurs, universitaires, critiques, collectionneurs, conservateurs et mécènes des arts est d’attiser le feu de la résistance, qui nous rapproche un peu plus encore de la justice[9] »écrit l’autrice et curatrice américaine JaBrea Patterson-West, rappelant le slogan féministe des années soixante-dix « le personnel est politique » qu’elle attribue à l’essayiste et poétesse américaine Audre Lorde, poursuivant : « Lorsque la colère exige trop de notre corps, nous devons nous souvenir de sa vie et de ses mots incarnés par les peintures idylliques de Lynette Yiadom-Boakye, et nous devons nous reposer ». Le travail de l’artiste dépasse la simple représentation de l’identité noire pour embrasser les subtilités de la condition humaine.
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[1] Antauwn Sergant, « Lynette Yiadom-Boakye’s Fictive Figures », Interview Magazine, 15 mai 2017, https://www.interviewmagazine.com/art/lynette-yiadom-boakye-new-museum Consulté le 3 août 2022.
[2] “Futura: Lynette Yiadom-Boakye by Hans Ulrich Obrist”, Kaleidoscope, n° 15 – Milan, Eté 2012 – “A” is for Africa.
[3] Guide de visite de l’exposition itinérante « Lynette Yiadom-Boakye. Fly In League With The Night » 2020-2023.
[4] “Futura: Lynette Yiadom-Boakye by Hans Ulrich Obrist”, op. cit.
[5] Ibid.
[6] Cité dans Whitney Tassie, “Salt 7 : Lynette Yiadom-Boakye”,UMFA Utah museum of fine arts, Salt Lake City, 21 février au 23 juin 2013.
[7] Guide de visite de l’exposition itinérante, op.cit.
[8] “The way I always put it is that Ghana is present as a way of seing, which has influenced me”, “Futura: Lynette Yiadom-Boakye by Hans Ulrich Obrist”, op. cit.
[9] JaBrea Patterson-West, “Rest as Revolution: The Speculative Nature of Lynette Yiadom-Boakye’s Figurations”, Flash Art, 331, summer 2020.
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Lynette Yiadom-Boakye. Fly In League With The Night - Rétrospective de mi-carrière, exposition itinérante. Commissariat : Andrea Schlieker, directrice des expositions et présentations, et Isabella Maidment, conservatrice pour l’art contemporain britannique, assistées par Aïcha Mehrez, assistante curatrice pour l’art contemporain britannique, Tate Britain. Commissaire pour la présentation au Mudam Clément Minighetti, assisté par Sarah Beaumont.
Du 1er avril au 5 septembre 2022, du mercredi au lundi, de 10h à 18h, nocturne le mercredi jusqu'à 21h, fermé le mardi.
Mudam - Musée d'art moderne Grand Duc Jean
3, Park Dräi Eechelen
L - 1499 Luxembourg-Kirchberg
Du 24 novembre 2022 au 26 février 2023, tous les jours de 10h à 18h.
Tate Modern
Bankside
London SE1 9TG
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