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Billet de blog 10 janv. 2018

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Andres Serrano, triste tropisme

En choisissant de débuter le regard croisé entre les photographies de Serrano et les oeuvres de sa collection permanente par les toiles de Courbet, le Petit Palais souligne l'oeuvre capitale du peintre dans l'invention de la peinture moderne au milieu du XIXè siècle en même temps qu'il prend acte du conformisme des oeuvres récentes du photographe américain.

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Vue de l'exposition Andres Serrano au Petit-Palais, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris © Guillaume Lasserre

C'est désormais une habitude, chaque année le Petit Palais, qui abrite les collections Beaux-arts de la ville de Paris jusqu'à 1914, invite un artiste contemporain à confronter ses œuvres à celles issues de ses collections permanentes. En présentant une quarantaine de photographies, l'artiste américain Andres Serrano tente un dialogue avec tout un pan de l'histoire de l'art. D'emblée, ses photographies apparaissent écrasées par les toiles de Gustave Courbet dont le travail a révolutionné la peinture en en bouleversant la hiérarchie.  

Quiconque a visité "Uncensored Photographs" la rétrospective consacrée à Andres Serrano aux Musées royaux des Beaux-arts de Belgique à Bruxelles au printemps 2016, se souvient du malaise éprouvé face à la vacuité des propos d'une œuvre autrefois prometteuse et dont l’artifice semble désormais relever d’un art bien moins engagé que ce que l'artiste laisse entendre. Pourtant, c'est avec un sulfureux scandale que l'américain débute sa carrière.

La beauté des fluides

Bien avant que Donald Trump ne propose la suppression pure et simple du budget du "National Endowment for the Arts" (NEA) en mars dernier, l'agence du gouvernement fédéral américain pour le soutien aux projets d'expositions artistiques faillit disparaitre dès 1989 à la faveur de deux projets jugés inacceptables par une grande partie de la droite américaine. En juin, la Corcoran Gallery of Art de Washington DC annonçait l'annulation d'une exposition de Robert Mapplethorpe, justifiant sa décision par le choix de ne pas vouloir entretenir la polémique contre le NEA. C'est en fait la direction de la Corcoran qui se retrouva au cœur de la controverse, sa directrice allant jusqu'à présenter des excuses publiques qui réaffirmèrent leur soutien en la totale liberté d'expression artistique.  L'exposition sera finalement présentée quelques mois plus tard au Washington Project for the Arts après le tollé d'indignations soulevé dans le milieu culturel. 

Andres Serrano, "Immersion (piss Christ)", photographie, 1987 © Andres Serrano

La photographie de grand format "Immersion (Piss Christ)", réalisée en 1987 par Andres Serrano constitue le second élément à charge contre le NEA. L'image, qui fait partie de la série intitulée "Immersion", montre un crucifix vu de trois quart plongé dans un liquide jaune orangé lui donnant une coloration dorée. Les éléments de langage reprennent la représentation classique de la crucifixion du Christ. Pour réaliser son œuvre, l'artiste affirme avoir utilisé son urine mélangée à son sang pour composer le liquide dans lequel sera immergé le petit objet d'artisanat populaire destiné à la dévotion chrétienne. Serrano assume un propos résolument politique puisque qu'il s'agit d'une critique de l'industrie mercantile de la religion (Michael Brenson, "Andres Serrano: Provocation And Spirituality", The New York Times, 8 décembre 1989). Le scandale est retentissant lorsque la photographie reçoit le prix du Southeastern Center for Contemporary Art, justement financé par le NEA. Toutefois, en 2011, lorsque resurgit la polémique à Avignon après la destruction à coups de marteau par des intégristes catholiques de l'une des versions de l'œuvre conservée à la Collection Lambert, le propos a quelque peu changé. Serrano qui n'a jamais caché sa foi chrétienne, explique que les titres donnés à ses œuvres ont un sens littéral: "Je suis un artiste qui travaille la photographie. Mes titres ont un caractère littéral et sont tout bonnement descriptifs. Si je réalise un monochrome de lait ou de sang, j’appelle cela «lait» ou «sang». L’intitulé ne contient aucune hostilité envers le Christ ou la religion. Il est simplement une description." (Libération, 19 avril 2011) Les fluides utilisés l'auraient donc été pour donner cette couleur dorée renvoyant au motif divin. La réflexion sur la cupidité des nouveaux marchands du Temple est ici évacuée. Cette position apolitique sera désormais invariable : "Pour moi, il y avait un sens à faire un lien avec les images religieuses de mes débuts, sans volonté blasphématoire ou de provocation. Le titre est simplement littéral: je n’avais pas le choix." (Tribune de Genève, 30 juin 2016).

Une esthétique de la violence

Andres Serrano quitte la Brooklyn Museum Art School en 1969 après deux années d’études, faisant le choix d’apprendre le métier de photographe par lui-même. C’est donc en autodidacte convaincu qu’il débute sa carrière, abordant plusieurs thèmes parmi lesquels la religion, la violence et la mort. Il décline ses sujets de prédilections en série pour pouvoir en aborder tous les aspects. Très vite, il revendique une esthétisation de la violence physique et sociale pour servir un message politique. Ainsi, au cours des années 1990, les séries « Nomads » et « KKK », l’une représentant des sans-abris, l’autre des membres du Ku Klux Klan, proposent des images dont la beauté est censée provoquer l’empathie chez le regardeur au lieu du rejet habituel. En 1992, avec la série « The morgue » il pousse sa démarche à l’extrême en prenant pour modèles des corps morts auxquels il applique son protocole de la beauté. Serrano prend le parti de ne photographier que des détails. Il va s’attacher à dépeindre des corps très différents. Si tous se détachent sur un arrière-plan neutre, certains, baignés d’une lumière éclatante, semblent empreints d’une grande sérénité et seul le titre rappelle la froide réalité de leur état. D’autres au contraire, portent les stigmates d’une mort violente, sauvage et cruelle. Montrant des corps brûlés, poignardés, les images sont difficilement soutenables. C’est la fatalité humaine que le photographe met ici en scène, ne laissant aucun échappatoire au visiteur qui se transforme malgré lui en voyeur. Avec cette série, l’artiste atteint probablement le sommet d’un art se situant toujours à la limite.

Les lois de l’attraction (du marché de l'art)

En 1987, le scandale engendré par Immersion (Piss Christ) est colossal. En une œuvre, Serrano, auparavant peu connu bien que déjà âgé de trente-sept ans devient l’une des stars de l’art contemporain. Très vite, la cote de ses oeuvres s'envole sur un marché de l'art en pleine mondialisation, il est désormais courtisé par beaucoup. Au fur et à mesure, la production de Serrano comme celle de beaucoup d’autres artistes, va être conditionnée par un marché devenu une valeur refuge pour qui investit dans la création artistique à condition qu'elle soit rentable.  Ainsi 2011, année de l'acte de vandalisme à Avignon, est aussi l'année la plus faste en salles des ventes pour l'artiste qui y voit trente-quatre de ses œuvres se succéder pour un total dépassant le million de dollars. En novembre, l'une des quatre versions de Immersion (Piss Christ) atteindra 314 500 dollars lors d'une vente chez Christie's à New York, somme qui constitue à ce jour le record pour une oeuvre de Serrano vendue en salle des ventes. 

Le communiqué de presse de l’exposition du Petit Palais cite Daniel Arasse: « Si provocation il y a chez Serrano, c’est qu’il exige de nous que nous regardions, droit dans les yeux, ce qu’on a aujourd’hui tendance, de plus en plus, à écarter, à ne pas vouloir savoir, et ne pas envisager. » Cette déclaration extraite d'un texte intitulé "Les transis" rédigé à l'occasion de l'exposition en France de la série "The morgue", date de 1992. Décédé en 2003, l'historien de l'art n'aura pas connaissance des séries récentes "Residents of New York" (2014) et "Denizens of Brussels" (2015) dont certaines photographies sont présentées face aux grands tableaux réalistes de Courbet, ni de la série Torture (2015) qui rappelle, toute proportion gardée, les questionnements apparus au début de l’année 1993 dans les propos de Claude Lanzmann sur la représentation de l’indicible au cinéma, interrogations déjà présentes chez Jacques Rivette dans un article qu'il publie en 1961 dans Les cahiers du cinéma. En esthétisant les prisonniers détenus à Abu Graib, Serrano part du présupposé que les personnes qui reçoivent ces images ont connaissance du drame arbitraire qui se joue dans ce centre de détention spécial car sans ce postulat, l'image reçue abolit le caractère dramatique de l'acte de torture en donnant à voir une scène empreinte de l’esthétique de la beauté. Pas sûr alors qu’elle déclenche la compassion attendue.

Vue de l'exposition Andres Serrano au Petit-Palais, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris © Guillaume Lasserre

Les photographies d'Andres Serrano dépeignent des scènes censées faire prendre conscience au spectateur des aberrations de notre société. Pour cela il revendique la mise en scène d’une beauté sidérante afin de créer le malaise par la provocation. Cette position nécessite une grande vigilance dans son exécution car elle se situe sur une frontière ténue où le propos peut s'avérer malhonnête lorsque l’esthétique outrancière devient vide de sens. Par ailleurs, la violence qu’elle inflige au regardeur afin de provoquer ce choc censé réveiller la conscience du monde ne peut être proposée qu’avec une très grande humilité sous peine pour l’artiste d’apparaître comme un donneur de leçon évoluant dans le milieu très feutré d’une culture coupée de toute réalité. Enfin, cette provocation de la conscience du monde qui passe par le scandale et la controverse via l’esthétique de la violence n’est-elle pas, dans sa répétition systématique, une forme de paresse quelque peu condescendante envers celui qui reçoit l’image ? En d’autres termes, Serrano n’abuse-t-il pas parfois d’un protocole mis en place il y a maintenant vingt-quatre ans ? Et qui semble à bien y regarder le seul ressort de son art.

Dans son travail récent, l’esthétique est toujours poussée à son paroxysme mais dans quel but ? La vacuité du monde dénoncée précédemment ne surprend plus, paraît même attendue. Tristement, s’il y a encore un parfum de scandale chez Andres Serrano c’est dans la tentative maladroite d’habiller de provocation sociale des photographies nouvelles qui ne forment plus en réalité qu'un ensemble décoratif répétant des motifs éculés devenus politiquement corrects.

Andres Serrano dans les collections permanentes

Jusqu'au 14 janvier 2018

Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris

Avenue Winston Churchill 75008 Paris

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

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