La foire aux formateurs (sotie)

Les professeurs-stagiaires de mon académie devaient finir leur formation ESPE le 17 mai. C'est du moins ce qu'ils croyaient. Et puis, magie de l'ESPE, ils ont été cordialement convoqués à trois nouvelles journées de formation. Alors, ils ont formationné. Voici une troisième plongée édifiante dans une ESPE, en compagnie, cette fois, d'intervenants extérieurs, pour la "Journée des Partenaires".

La « Journée des Partenaires », c’est un peu la fête foraine de l’ESPE, ou la cousinade des psychologues du dimanche: la MGEN, la MAIF, le Crédit Mutuel (qui a annulé au dernier moment), le Réseau Canopé, l’Autonome de Solidarité Laïque... tout ce beau monde nous envoie des « formateurs professionnels » pour nous parler de nos sujets préférés : bien-être, responsabilité, bienveillance, ressources numériques, compétences psychosociales, travail en groupe... Comme d’habitude, notre présence est obligatoire, sous peine de retenue sur salaire. Comme d’habitude, ça emmerde tout le monde. Mais forcer ses étudiants  à venir écouter des gens leur expliquer qu’on ne fait rien de bien sous la contrainte et que seul compte le plaisir d’apprendre, c’est un peu la marque de fabrique de l’ESPE.

À Villeneuve d’Ascq, au moins, ils offrent les frites merguez aux stagiaires pour les aider à avaler tout ça, et il y a même un vélo pliable à gagner [http://www.espe-lnf.fr/IMG/pdf/programme_jp-meef_avec_salles.pdf] !! Un vélo pliable, rendez-vous compte ! La liberté enfermée dans son sac à dos : peut-on imaginer meilleure métaphore d’une journée de formation ? Chez nous, par contre, rien. Même pas une jolie affiche pour faire envie. Même pas une frite, même pas un vélo non-pliable. On reçoit un mail, on fait une heure trente de route, on formationne, et on rentre à la maison corriger ses copies.

Le matin, devant la porte, on se croirait dans les derniers kilomètres d’un marathon. Tout le monde s’encourage:

           « On y est presque ! On y est presque !

            - Un dernier effort ! Allez !

            - Oui, c’est bientôt fini, plus que deux journées de formation !

            - Non, trois.

            - Comment ça, trois ?

            - Ils ont rajouté un séminaire sur les stéréotypes hommes-femmes.

            - C’est une blague ? »

On devait préalablement s’inscrire aux « ateliers qui nous intéressent » [pour les néophytes : un « atelier », c’est un cours où on fait des choses, comme plier des papiers et imiter une mouche, par opposition à un « cours », qui est un cours où on ne fait rien, comme de la grammaire ou réfléchir au sens d’un texte]. Évidemment, aucun atelier ne m’intéresse a priori. J’ai donc laissé le Destin choisir mes ateliers. Le Destin est un petit plaisantin: il m’offre une « matinée intégrale MGEN » avec un duo « les compétences psychosociales » et « le bien-être et les relations ». Aucun atelier ne m’intéresse, certes, mais certaines choses m’énervent, à commencer par les compétences psychosociales et le bien-être.

 

ATELIER 1 : Les compétences psychosociales

Je pensais que l’accent belge suffisait à rendre n’importe qui sympathique. Erreur : il y a des limites, que notre formateur franchit rapidement. Pas gêné, il se présente à nous en tant que formateur. Point barre. Il ne prétend même pas avoir eu une expérience professionnelle, ou étudié quelque chose en particulier, il ne met en avant aucune connaissance spécifique, il dit comme ça, de but en blanc : « Bonjour, je m’appelle ****, et je suis formateur ». Comme si c’était un vrai métier !

            « Tu fais quoi dans la vie ?

            - Je forme les gens.

            - Ah, ça a l'air sympa. Et tu les formes à quoi ?

            - Je les forme, c’est tout. »

Il nous explique qu’il existe dix compétences psychosociales répertoriées par l’OMS, qui sont jugées indispensables à la vie en société, et il nous invite à deviner lesquelles. En pédagogie, on appelle ça la méthode inductive : on laisse les élèves arriver au savoir par eux-mêmes, ça permet de gagner du temps et de se croire progressiste. Quelqu’un hasarde : « l’adaptation ? » Notre formateur est déjà coincé :

            « Je suis tout à fait d’accord avec vous, c’est très important de savoir s’adapter, mais  ce n’est pas dans la liste de l’OMS. Autre chose ?

            - Savoir communiquer.

            - Oui, c’est vrai. Bien sûr. Mais ça n’est pas non plus dans la liste. Alors ? Quoi d’autre ? »

On ne trouve pas, et on s’en fout plutôt, à vrai dire, des dix compétences psychosociales. Surtout qu’au Séminaire sur la Culture de la Paix, on nous avait parlé de CINQ compétences psychosociales, dont la première, pour rappel, était « l’estime de soi ».

Bon, comme nous n’avons qu’une heure et que le temps presse, il nous distribue la liste. Au dos de son document, il y a un petit texte qui décrit l’importance des compétences psychosociales :

«  Renforcées et entretenues au quotidien, elles ont de multiples bénéfices qui s’articulent autour des valeurs sociales qu’elles sous-tendent. En particulier, elles accroissent le sentiment d’efficacité personnel, l’estime de soi, la confiance en soi, améliorent les relations et par tous ces biais, ont un impact direct sur l’humeur ou le sentiment d’être heureux. Elles permettent d’agir, plus en accord avec soi-même et avec les autres, avec plus de facilité et de fluidité, donc de bien-être. Elles développent la tolérance, la bienveillance et favorisent ainsi le capital collaboratif et une ambiance sereine... »

Ce texte me rappelle un autre grand classique de la pensée contemporaine : 

« Les bracelets en fil rouge du Medium Marabout voyant DAZODJI répondent à votre demande et vous assurent protection et vous apporteront également à vous qui les portez: chance, prospérité, richesse et gloire, amour et influence dans tous les domaines de la vie, en attirant vers vous des ondes et énergies positives, attractives et créatives dans tous les domaines de votre vie. »

Faites très attention: l’auteur de l’un de ces deux textes abuse de la crédulité des gens pour gagner de l’argent sur leur dos en racontant n’importe quoi. L'autre est un charlatan.

Le formateur nous répartit en cinq groupes, devant chacun travailler sur une « paire de compétences psychosociales ». J’hérite de : « avoir une pensée créatrice/avoir une pensée critique ». Ça tombe bien : quand je m’ennuie, à l’ESPE, je fais des anagrammes, activité à la fois critique et créatrice. Eh bien figurez-vous que « Les paires de compétences psychosociales » a pour anagramme : « C’est à chier. L’ESPE paye ces cosn ? S.O.S Diplôme ! »

C’est vrai quoi ! On aimerait bien connaître leurs diplômes à ces gens-là, savoir d’où ils sortent. Il doit bien y avoir, quelque part, une Formation en Formation, pleine de Formateurs formateurs et de chercheurs en Formation. Non?

      « Bonjour, je m’appelle Jean-Jacques, je prépare actuellement une thèse en Formation intitulée: De la pyramide de présentation à la présentation de la pyramide : la compétence origami comme renouveau paradigmatique du travail en groupe.

     Ou : Jouer à la balle : pour une heuristique de l’estime de soi. 

     Ou encore: Des formations / dé-formation ? Vers une approche critique du traitement des comportements déviants dans les ateliers de prise de parole positive.

À moins que les formateurs soient tous fabriqués à la chaîne, au Bangladesh ou en Europe de l’Est... Faudrait chercher l’étiquette.

Quoiqu’il en soit, le formateur nous distribue maintenant de grandes feuilles, un feutre, et nous demande de « modéliser notre paire de compétences sous forme de poster ». En pédagogie, on appelle ça une « consigne peu claire ». Mais heureusement, je suis dans le groupe de Thierry, un prof de physique-chimie, et surtout de Stéphane, qui est en « management/gestion », et qui paraît assez rôdé niveau pipeautage. L’air de rien, et tout en jouant avec son gosse qu’il n’a pas réussi à faire garder, il dessine deux cercles dans lesquels il écrit PENSÉE CRÉATRICE et PENSÉE CRITIQUE, et, un peu à la marge, un triangle dans lequel il écrit SAVOIRS. Puis il relie tout ça avec des flèches à double sens qu’il appelle « analyse », « consolidation », et « apprentissage ».

J’en ai les larmes aux yeux. Ça ne veut rien dire mais c’est beau. Je viens d’assister, en direct, à la préparation d’un atelier à l’ESPE. Je regarde avec délectation les groupes d’à côté, qui galèrent à faire d’indigentes listes de sous-compétences.

Vient le moment de l’étape finale, la traditionnelle « mise en commun ». Chaque groupe passe au tableau et présente son poster. On dirait un bingo Éducation Nationale. Tout y est : « développer le vivre-ensemble », « mettre en place une différenciation efficace », « sentiment de l’estime de soi », « bienveillance dans les rapports interpersonnels », « évaluation entre pairs »... Je ne sais pas si cette formation a fait de nous de meilleurs professeurs, mais une chose est sûre : grâce à elle, nous serons bientôt capables de discuter avec nos supérieurs.   

Le formateur est enchanté. De temps en temps, il appuie une banalité : « eh oui, les débats entre pairs, c’est essentiel ! » Quand arrive notre tour, Stéphane, qui considère (à juste titre) avoir accompli sa part du boulot, nous laisse aller au tableau. Thierry prend les choses en mains. Muni de tout l’aplomb que lui donne le plaisir de pouvoir dire n’importe quoi sans risquer d’être contredit, il explique que l’analyse critique de la création permet de consolider les apprentissages et aboutit ainsi à un approfondissement de l’acquisition des savoirs. Ou que la critique des savoirs permet un approfondissement de la création qui mène à une consolidation des apprentissages. À moins que ce soit la consolidation critique des apprentissages qui mène à une analyse créatrice des savoirs. Je ne sais plus, mais dans tous les cas, ça en jetait.

Avant de partir, le formateur nous demande de remplir un « questionnaire de satisfaction » pour la MGEN. Je m’y refuse : je ne pense pas que noter autrui soit très bon pour les relations interpersonnelles.

 

Devant la machine à café, on échange avec les copains des autres groupes. On est tous certains d’avoir eu le pire atelier possible – mais il faut admettre que ceux qui sortent de « l’atelier bien-être » sont un peu plus convaincants que les autres.

 

Atelier 2. Le bien-être et les relations

Une vieille dame avec des habits ethniques – des chaises disposées en cercle... ça me rappelle quelque chose. Surtout que je retrouve Pierre, mon ami philosophe. Notre formatrice se présente comme une ancienne institutrice, « spécialiste du vivre-ensemble ». Il paraît qu’elle a écrit un livre de référence sur ce beau sujet.

Son atelier, qui m’aurait fait rire il y a quelques mois, me rend aujourd’hui nerveux, presque agressif. On doit pourtant « commencer par se détendre », baisser les épaules, agiter les bras, agiter les jambes, prendre une respiration très profonde et fermer les yeux.

« Vous allez plonger dans votre passé d’élève, et penser à votre meilleur souvenir, puis à votre pire souvenir. Ouvrez les yeux. Maintenant, nous allons faire un tour de parole. Chacun va raconter ses histoires. »

Voilà comment on gagne sa vie en tant que « spécialiste du vivre-ensemble. » De temps en temps, quand même, la formatrice « rebondit » sur un récit pour répéter les évidences qu’on nous rabâche depuis le début d’année, sur l’importance de la bienveillance, de l’écoute, de la confiance en soi... Il y a aussi quelques apports théoriques inattendus, quoique non développés, sur les « cinq émotions fondamentales » et les « dix genres d’intelligence » – tous découverts, comme il se doit, par les fameux « grands neuroscientifiques » –, ainsi qu’une subtile différence sémantique entre complimenter et encourager. Contrairement au compliment, qui se fait en je (« je suis fier de toi »)  et qui donne à l’élève l’envie de plaire au professeur, l’encouragement se fait en tu  (« Tu peux être fier de toi ») et pousse l’élève à travailler pour lui-même. À quoi ça se joue, l’échec scolaire...

Une fois que tout le monde a raconté, ou refusé de raconter, ses souvenirs, la formatrice nous distribue une fiche récapitulative avec la liste des « solutions » aux principales « difficultés du métier d’enseignant ». En la lisant, je me demande si le bracelet en fil rouge du Medium Marabout voyant DAZODJI ne serait pas plus utile.

Ceux qui souffrent d’« autoritarisme » doivent par exemple comprendre que « la contrainte relève du combat qui épuise, guider : de l’accompagnement qui stimule » (sic) ou qu’ « on n’enseigne pas à une classe : on se met en relation humaine avec chacun de ses membres ».

Si vous avez des élèves « de niveaux différents », sachez que « chaque élève est riche de sa forme d’intelligence : il s’agit de se connecter à elle » et que « une classe forte de ses différences multiplie ses compétences[1] ».

En revanche, face au manque de persévérance de certains élèves, n’hésitez pas à miser sur une « éducation à l’interdépendance par des exercices courts » et une « sensibilisation à la gratitude ». Voilà l’aide dont j’avais besoin : Rudy, mon élève rebelle de 4e, m’a récemment avoué qu’il s’était promis en 6e de « ne jamais travailler tant qu’il serait dans ce collège de m... ». Il me reste donc un mois pour le sensibiliser à la gratitude. Je vous ferai part de ses progrès très bientôt.

Au moment de partir, la formatrice me dit qu’elle sent « beaucoup de colère et de nervosité » en moi, et pense qu’il faudrait en parler. Elle veut sans doute me rappeler que « la pédagogie positive améliore le climat scolaire. En la pratiquant, le jeune enseignant participe au mouvement novateur de l’enseignement ».

« Le mouvement novateur de l’enseignement » a pour anagramme « un événement : son rot muet mélange le vide ». 

 

 

 

 

 

 


[1]Ce qu'on appelle dans le jargon le « miracle de la multiplication des compétences ». J'en ai fait l'expérience cette année, c'est très impressionnant : j'avais donné une pauvre compétence à ma classe-forte-de-ses-différences, un machin tout rassis comme « savoir conjuguer avoir au présent de l’indicatif », et dès que j’eus le dos tourné, pouf ! elle multiplia ses compétences. Mes élèves surent tous écrire et tous réussirent leur brevet blanc ; et je ramassai les compétences qui étaient de reste, sept corbeilles pleines.

 

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