Le réservoir, les jolies fleurs et la poubelle

Une plongée édifiante dans une ESPE : le récit véridique d'une matinée de formation d'un jeune professeur de français.

Un étudiant stagiaire n’est jamais heureux d’arriver à l’ESPE[1], surtout quand il lui a fallu se lever à 6h et faire 1h30 de route. Mais si en plus, à son arrivée, il trouve le parking fermé et que la dame de l’accueil lui répond sèchement que « la barrière est réparée, les étudiants n’ont rien à faire dans ce parking », il risque fort, en pénétrant dans le bâtiment, de lancer à la cantonade : « nous ouvrir le parking était la première idée intelligente de l’ESPE, eh bien ça restera la seule ! Il n’y a vraiment rien de bien ici ! Tout est merdique ! »

Ce matin là, j’arrive donc en cours avec vingt minutes de retard – le temps de me garer. Quand je pousse la porte de la salle 13, j’ai une seconde d’hésitation : je regarde autour de moi. La table de l’entrée est couverte de livres comme Enseigner sans crier ; S’aimer soi-même pour réussir sa vie ; La paix, ça s’apprend ; un énorme dé en mousse trône sur le bureau de la formatrice à côté d’une balle en plastique, et chacun de mes vingt collègues stagiaires est penché sur un origami : pas de doute, je suis bien au troisième cours du séminaire « Culture de la paix et de la non-violence ».

   « Oh ! Vous faites des chapeaux en papier ?

   - Non, ce sont des pyramides de présentation ! »

En effet, la formatrice nous demande ensuite d’écrire notre prénom et une qualité sur chacune des faces de la pyramide. Comme je ne suis pas devenu professeur de français pour répondre à des questionnaires d’embauche, j’écris : BEAU, FORT, INTELLIGENT. La formatrice me reprend :

« Non, Guillaume, il faut que tu écrives de vraies qualités. C’est très très très important pour la suite. Tu vas voir, tu vas comprendre pourquoi. »

J’ai vu, en effet, mais je n’ai pas compris pourquoi. La formatrice s’est contentée de lire la pyramide de chacun : « Je vous présente Camille. Camille est généreuse, tolérante, et bienveillante. Je vous présente Selim [2]. Selim est souriant, sympathique et généreux. Je vous présente Carole. Carole est aimable, bienveillante et perfectioniste. »

J’hésite à faire remarquer à Carole que si elle était vraiment perfectionniste, elle ajouterait un deuxième N, mais ce serait vu comme un manque de bienveillance de ma part. Or plus de la moitié des stagiaires présents ont fait de la « bienveillance » l’une de leurs trois qualités essentielles. L’endoctrinement s’avère efficace. Quant à moi, j’ai écrit « rigoureux, franc, respectueux », en prenant soin de préciser à la formatrice que cette dernière qualité était soumise à conditions. C’est d’ailleurs le moment que choisit la directrice de l’ESPE pour frapper à la porte.

« Excusez-moi, mais apparemment la dame de l’accueil a été mal parlé(e ?) par l’un d’entre vous. »

Je sors, explique à la directrice que je n’ai pas mal parlé à la dame de l’accueil, mais que j’ai mal parlé de l’ESPE à la dame de l’accueil, ce qui est différent. Quand je reviens, je suis perdu. La formatrice a lâché les pyramides, et elle parle de réservoirs.

« Nous devons tous remplir notre réservoir et remplir le réservoir des gens qui nous entourent, de nos élèves, de nos amis, de nos enfants, de notre conjoint ou de notre conjointe.

    - Vous pourriez m’expliquer la métaphore du réservoir ? Parce que j’ai manqué le début, et que je ne voudrais pas me tromper de réservoir avec mes élèves.

    - Il s’agit d’un réservoir intérieur.

    - Un réservoir de quoi ?

    - Un réservoir que nous remplissons de carburant.

    - Oui mais c’est quoi, le carburant de notre réservoir ?

    - Il fallait être là, Guillaume, nous l’avons déjà dit... Tu lui expliques, Carole ?

    - Il y a plein de carburants : la musique, l’amour, l’amitié... »

Carole parle sérieusement, mais sa voix tremble un peu car elle a peur de moi. Je la regarde et j’ai la conviction que, plus tard, avec ses yeux larmoyants et sa moue concernée, Carole deviendra formatrice. Cette seconde d’inattention suffit à me faire perdre le fil une nouvelle fois, puisqu’il est maintenant question d’arrosoirs.

« Notre métier, c’est d’arroser les jolies fleurs des qualités plutôt que les mauvaises herbes des défauts. Si je dis à un élève « tu es nul ! », j’arrose ses mauvaises herbes. Mais si je lui dis : « tu as réussi cet exercice ! » j’arrose les jolies fleurs de son jardin ! » 

Apparemment, à côté du réservoir, il y a aussi une poubelle, dans laquelle il faut jeter les mauvaises herbes. La formatrice invite d’ailleurs chacun de nous à jeter à la poubelle les mauvaises herbes de ses défauts, et elle nous annonce qu’à la fin du séminaire, nous irons tous ensemble vider notre poubelle à la déchetterie.

Plusieurs questions me viennent à l’esprit : Le réservoir est-il au milieu du jardin ? Qu’est-ce que l’arrosoir ? Contient-il de l’eau ou du carburant ? Est-ce que les mauvaises herbes peuvent attaquer le réservoir ? Que se passe-t-il si on met trop de carburant dans notre réservoir, et qu’on fait déborder l'amour et l'amitié sur les mauvaises herbes ? Peut-on arracher les mauvaises herbes de ses élèves sans les violenter ? Qu’est-ce que la déchetterie ? Où se trouve la poubelle ?

Entretemps, la formatrice a allumé son Powerpoint. Une phrase s’affiche sur le mur : « Choisis bien tes mots, car ce sont eux qui construisent le monde qui t’entoure. » Ce serait un dicton Quechua, plein de sagesse ancestrale. Les formatrices ESPE aiment bien les peuples lointains : ça leur permet de penser qu’elles ont de la culture. Or je sais bien qu’elle n’a pas trouvé cette phrase dans un ouvrage d'ethnologie de la collection "Terre Humaine" mais dans un des livres de développement personnel disposés à l’entrée. C’est même probablement un titre de chapitre, il faudrait vérifier. Dans tous les cas, si cette phrase est vraie, je n'aimerais pas me retrouver dans le monde qui entoure ma formatrice.

Puis vient le schéma des « quatre niveaux relationnels » de notre monde : le niveau du management ; le niveau pédagogique ; le niveau personnel ; le niveau familial. Je ne suis pas certain que ce soit encore du Quechua, mais je n’ose pas demander.

LA FORMATRICE : Quel que soit le niveau où l’on se trouve, on a tous besoin des mêmes choses pour être bien. De quoi chacun de nous a-t-il besoin pour être bien, ensemble, ici ? De quoi tu as besoin, toi, Ariane, pour être bien ?

Ariane répond qu’elle a besoin d’échange et de considération. Ma voisine me glisse qu’Ariane a déjà suivi cette formation l’année dernière, mais qu’elle a trouvé ça « tellement génial » qu’elle la refait. Ariane aussi sera formatrice un jour. Autant de zèle et de servitude, ça mérite récompense.

Le tableau se couvre rapidement de mots creux : énergie, dynamisme, liberté, confiance en soi/confiance en l’autre, confidentialité... J’ajoute qu’on a surtout besoin de carburant. La formatrice me félicite. « Oui Guillaume, c’est vrai, on a tous besoin de carburant. » Et elle écrit « carburant » au tableau, entre liberté et empathie

Pour rigoler, Stéphane dit qu’il aurait besoin d’un mojito. Mais on n’est pas là pour rigoler, Stéphane, on est là pour remplir nos réservoirs et arroser nos fleurs.

« Quand tu dis mojito, tu veux dire convivialité, être en lien, enthousiasme ? C’est ça, Stéphane, que tu veux dire ? »

Stéphane hésite. Il avait pourtant écrit « blagueur » sur sa pyramide de présentation.

« Parce que l’alcool, ce n’est pas un besoin, Stéphane, c’est un désir, et le désir, c’est la dépendance, c’est l’addiction, c’est une mauvaise herbe. C’est poubelle. »

Carole prend la parole à son tour. Elle demande : « pas de cynisme ». La formatrice n’aime pas la formulation et elle veut que Carole énonce son besoin de manière positive. « Vous allez bientôt voir pourquoi » (décidément, elle maîtrise l'art du suspense). Or Carole, malgré toute sa bonne volonté, n’y arrive pas. A juste titre : le besoin de Carole, je le connais. C’est un besoin purement négatif, pas du tout bienveillant ni à l’écoute : elle a besoin que je ferme ma gueule. Lors du cours précédent, quand elle m’avait conseillé de faire étudier à mes élèves des textes sur la Paix, je lui avais  répondu, en toute simplicité :

   « Arrête un peu tes conneries !

   - Comment veux-tu être bienveillant avec tes élèves si tu n’es pas bienveillant avec nous ? »

Un besoin de violence avait alors envahi mon regard et noyé ses jolies fleurs dans un bain de sang. Depuis, elle se méfie. Au tableau, la formatrice traduit « pas de cynisme » par « écoute, tolérance, bienveillance, sécurité ». Carole n’est pas satisfaite, mais elle est soumise. Alors elle acquiesce.

QUELQU’UN D’AUTRE : On a besoin de gentillesse.

LA FORMATRICE : Ah non ! Faites très attention avec la gentillesse. Parce que quand un Monsieur abuse d’une petite fille, qu’est-ce qu’il lui dit ? Hein ? Qu’est-ce qu’il lui dit, Armelle ? Il lui dit : « Sois gentille avec moi ! » Eh oui ! Donc la gentillesse aussi, c’est poubelle.

Tout le monde  est estomaqué. Carole, Ariane et Selim, qui ont déjà utilisé le mot « gentillesse » dans leur vie, et qui pensaient que c’était une jolie fleur à arroser, se demandent maintenant si, au fond, ils ne seraient pas un peu pédophiles. La formatrice poursuit.

« Ces besoins vont nous permettre d’établir une charte de bonne conduite. Quelle facilitation ! Que ce soit chez les vieux, les enfants, les Africains, tout le monde a besoin des mêmes choses pour être bien ! »

Sans transition, le numéro suivant : la formatrice appelle un volontaire au bureau. Camille, qui s’emmerdait ferme au premier rang, se prête au jeu. Tout le monde espère  voir le gros dé en mousse, mais la formatrice lui donne un plateau et sort une petite balle bleue de sa poche.

« Regarde Camille, je te présente la prunelle de mes yeux. Je vais te la confier, mais il faut que tu fasses très très très attention, car si tu l’abîmes, je serai vraiment malheureuse » (elle fait une tête de clown triste. Quelle comédienne !). Et hop ! Elle lance la balle sur le plateau. Il fallait que la balle rebondisse et s'écrase par terre, mais Camille la récupère grâce à un réflexe miraculeux et ruine l’analogie (applaudissements dans la salle)! La formatrice est un peu désarçonnée. Mais ce qu’il y a de bien, avec les analogies foireuses, c’est qu’elles sont exemptées du devoir de cohérence.

« Tu vois, Camille, tu es obligée de tenir le plateau en équilibre pour empêcher la prunelle de mes yeux de tomber. (avec une voix de tragédienne) Mais la prunelle de mes yeux s’ennuie, elle est immobile au milieu du plateau ! Tu l’empêches de bouger et d’être créative ! Et dès que tu auras le dos tourné, la prunelle de mes yeux sautera par terre, je te le garantis. »

Elle prend le plateau et le retourne. De l’autre côté, le plateau a des bords élevés. La formatrice met la balle au milieu et secoue le plateau. La petite balle bleue rebondit violemment contre les bords.

« J’ai donné un cadre à la prunelle de mes yeux, et maintenant elle bouge dans tous les sens sans quitter le plateau, elle n’a jamais été aussi créative ! »

J’imagine la tête de Rudy, mon élève rebelle de quatrième, devenir créative contre les murs de ma salle de cours et je sens mon réservoir se remplir d’un seul coup.

   « Mais si, autour du plateau, je mets des barbelés, qu’est-ce qu’il se passe ?

   - C’est l’autoritarisme ! » répond Ariane, du tac au tac. Elle est fière de montrer qu’elle a compris l’analogie. Si elle continue comme ça, elle finira même directrice de l’ESPE.

« Eh oui Ariane ! La prunelle de mes yeux va se jeter sur les fils barbelés, et se faire des bleus à l’âme (qui doivent être quelque chose comme des bosses sur le réservoir).Par contre, s’il n’y a pas du tout de cadre, la prunelle de mes yeux va sans cesse sortir du plateau : elle sera HY-PER-AC-TIVE. Bien sûr, l’hyperactivité a d'autres causes : trop d’écrans, trop de gluten, pas assez de nature... mais la première cause, c'est le manque de cadre. Donner un cadre à la prunelle de mes yeux, c’est aussi une manière de lui dire que je l’aime, et de remplir son réservoir. Mais attention ! (d’un coup de poignet, elle envoie la petite balle bleue par terre.) Ça reste un enfant ! »

Le moment que tout le monde attendait/redoutait arrive. Je lève la main.

MOI : Je trouve ça passionnant, la petite balle, le plateau, le réservoir, les jolies fleurs et la poubelle, mais moi, pour être bien, ici, avec vous, j’aurais besoin d’un minimum d’exigence intellectuelle, de précision, et de démonstrations. La psychologie existe depuis très longtemps, des milliers de gens l’ont étudiée et l’étudient encore avec rigueur... des gens qui mènent des entretiens, s'appuient sur leur expérience, des gens dont c’est  le métier et qu’on appelle des psychiatres...

LA FORMATRICE : C’est vrai, même si leurs théories sont largement remises en question aujourd’hui par la science...

MOI (feignant de ne pas avoir entendu) : ... et vous, vous prétendez tout expliquer avec une balle, un plateau et trois analogies. Or les analogies n’ont aucune valeur démonstrative, n’importe qui peut en inventer très facilement et leur faire dire n’importe quoi.

LA FORMATRICE (avec ironie) : Je vois ! Guillaume a besoin de sérieux ! De rigueur ! De démonstrations ! C'est un intellectuel!

MOI : Vous dites "intellectuel" comme si c'était une insulte, parce que vous êtes complètement irrationnelle.

LA FORMATRICE : Non, je ne suis pas irrationnelle, Guillaume. Je m’appuie sur des théories scientifiquement prouvées, mais j’utilise ce qu’on appelle des « techniques d’impact », qui me permettent de vous faire comprendre très facilement des choses très compliquées.

MOI : Parce que dire que les enfants ont besoin d’un cadre, ça vous paraît très compliqué ? (rires dans l’assistance)

Vient ensuite « la règle des 6C de toute bonne règle » : Claire, Co-construite, avec des Conséquences, Constante, Connue d’avance, Concise. Règle qui, n’étant elle-même ni claire, ni co-construite, obéit uniquement à la règle des 4 Con.

LA FORMATRICE : Comment est-ce que je vais formuler ma règle ? Est-ce que « tu ne dois pas frapper ton copain » c’est une bonne règle ? (elle fait non de la tête) Je vous propose une expérience pour vous le prouver ! Attention, ça va aller très vite. Vous êtes prêts ? Surtout, ne pensez pas à une girafe à pois rouges sur la banquise... Hop ! Je t’ai eue, Ariane, tu as pensé à une girafe à pois rouges sur la banquise. Oh ! Tu exagères, Ariane ! Je t’avais justement demandé de ne pas penser à ça ! (Ariane fait de grands yeux ébaubis ; elle est partagée entre la tristesse d’avoir déçu son idole et l’admiration. « Elle a lu dans mes pensées ! » On se croirait chez Mesmer.) Eh oui ! C’est prouvé scientifiquement : le cerveau n’est pas fait pour penser la négation, donc si je dis à un enfant : « Attention, ne traverse pas la route ! » lui, ce qu’il entend, c’est ... TRAVERSE... LA ROUTE, et à peine on lui a dit, c’est trop tard, il est déjà sous la voiture. Par conséquent, la négation, c’est poubelle. »

   CQFD.

Je mène une petite recherche rapide sur Google. Beaucoup d’articles de développement personnel vont dans son sens (la « formulation positive »), mais d’autres neurologues affirment que le cerveau, habitué à fuir le danger, est structurellement construit pour réagir aux injonctions négatives (le « biais de négativité »). Je partage ma découverte avec notre formatrice et conteste son « scientifiquement prouvé ».Elle est furieuse.

   « Non Guillaume, non Guillaume, c’est faux ! C’est faux ! C’est de la neurologie des années 50 !

   - Pas du tout, ça date de 2015.

   - Et tu as trouvé ça où ? Sur internet ?

   - C’est un article d’un docteur en neurologie de l’université de ...

   - Mais on trouve tout et n’importe quoi sur internet ! Il faut que vous arrêtiez de croire tout ce qui est écrit sur internet (elle apporte deux livres de développement personnel et les pose sur son bureau). Voilà ! Ça ce sont des livres écrits par de grands neuroscientifiques français, et je t’invite à lire ces livres, Guillaume ! Les livres, c’est une source plus sûre qu’internet, tu devrais le savoir. Maintenant, Guillaume je te demande ne plus m’interrompre, parce qu’on a plein de choses à faire, il faut que j’avance, et je vois bien que tu es là uniquement pour ralentir le cours.

    - Je croyais que tout le monde avait le droit de parler et de vous interrompre ?

    - Non Guillaume, pas quand c’est dans une démarche négative. »

Ce qui ne l’empêche pas de déplorer dans la foulée que, « dans notre beau pays de France » (sic), on n’écoute pas assez  les autres, en particulier les enfants.

« Quand ils viennent en France, les Canadiens et les Américains sont scandalisés par la manière dont les professeurs parlent aux enfants. S’ils faisaient la même chose chez eux, ils recevraient un blâme, ça doit vous faire réfléchir. Les enfants américains sont beaucoup plus épanouis que les enfants français. »

Nouvelle recherche Google en direct : entre 5 et 10% des enfants américains seraient sous Ritaline. Comme quoi, on trouve tout et n’importe quoi sur internet.

Gabrielle lui fait remarquer qu’elle a vécu aux Etats-Unis et qu’elle a eu l’impression que les enfants étaient beaucoup plus turbulents et mal élevés qu’en France.

LA FORMATRICE : Il ne faut pas généraliser, Gabrielle, c’est très important. Surtout, évite les généralisations. Mais je suis d’accord avec toi : un enfant, Gabrielle, c’est comme un cheval dont on serait le cocher. Il faut tenir deux rênes à la fois : le rêne de l’accueil des sentiments, et le rêne du cadre. Si on tire trop sur le cadre, c’est l’autoritarisme, et si on tire trop sur l’accueil des sentiments, c’est le laxisme. Tu as compris, Gabrielle ?

Gabrielle a 45 ans, elle est mère de deux enfants, elle préfère les arguments aux analogies, et non, elle n’a pas compris et elle ne voit pas le rapport. Donc elle insiste. Assez rapidement, la formatrice botte en touche : « Il vaut mieux interrompre la discussion, Gabrielle. On ne sera jamais d’accord toi et moi, parce qu’on ne se situe pas au même niveau. » 

Arrive enfin l’heure du bilan. La formatrice nous présente une autre « fameuse règle », celle de  « l’escalier du processus d’apprentissage ».  Il a quatre marches.

Première marche : je suis incompétent/inconscient : je ne sais pas mais je ne sais pas que je ne sais pas.

Deuxième marche : je suis incompétent/conscient : je ne sais pas mais je sais que je ne sais pas.

Troisième marche : je suis compétent/conscient : je sais et je sais que je sais.

Quatrième marche : je suis compétent/inconscient : je sais mais je ne sais plus que je sais sauf quand je rencontre quelqu’un qui ne sait pas.

LA FORMATRICE : Vous, au début de ce séminaire, vous étiez sur la première marche. J’aurais aimé vous amener jusqu’à la troisième marche mais je pense que vous êtes encore, pour la plupart d’entre vous, bloqués sur la deuxième.

MOI : La troisième marche, c’était le dé en mousse ? (pas de réponse. Un temps.) Et ce cours était censé nous rendre compétents en quoi ? Qu’est-ce que vous avez voulu nous apprendre? 

La formatrice se tait. Elle n’a plus envie d’accueillir mes sentiments, ni de remplir mon réservoir, ni de tirer sur mes rênes, ni d’arroser mes jolies fleurs. Pour la dernière heure, elle nous propose de travailler sur notre évaluation de fin de trimestre.

« Pendant ce temps, je circulerai entre vous. Je serai votre personne-ressource. »

 

 *************

 

Depuis ce cours, je sens plein de mauvaises herbes pousser en moi, et comme personne n’a voulu m’accompagner à la déchetterie, j’ai éprouvé le besoin de vider ma poubelle devant vous.

 

 


 

 

 

 


[1] École Supérieure du Professorat et de l’Éducation, qui remplace les anciens IUFM, et qui a pour mission de former les professeurs en début de carrière.

[2] Tous les prénoms, sauf le mien, ont été changés.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.