Rapide mise au point sur la formation des professeurs

Suite à mon billet précédent, "Le réservoir, les jolies fleurs et la poubelle", je me dois d’apporter quelques précisions sur le déroulement de notre formation, afin de lever toute ambiguïté : qu’on ne prenne pas prétexte de dysfonctionnements manifestes pour défendre la suppression des ESPE et le retour à la situation intenable des années Sarkozy.

Mon récit effarant d'une matinée de formation à l'ESPE (Les jolies fleurs, le réservoir et la poubelle) semblait plaider pour une rapide suppression des ESPE. Mais ce serait là un terrible contresens : ce n'est pas parce que quelque chose fonctionne mal qu'il faut la supprimer, sans quoi nous deviendrions tous manchot au premier panari. Les cours farfelus comme celui que j'ai décrit ne concernent qu'une partie (certes non-négligeable) de notre formation, mais nous avons aussi, heureusement, des cours utiles. Je dresse ici un tableau rapide et parfaitement objectif de l'année de stage, afin de lever ces ambiguïtés et de permettre aux non-espéiens de comprendre ce qui se joue dans ces formations décisives pour l'évolution de l'École.

La formation des néo-professeurs aujourd'hui

Avant d’être affectés à un poste fixe (c’est-à-dire d’être titularisés), les néo-professeurs font une année en tant qu’ « étudiants-stagiaires », divisée en deux temps : un temps d’enseignement, face à des classes,  de 9h par semaine en moyenne – c’est le côté « stage » ; et un temps de formation, à l’ESPE, à hauteur de 200h, partiellement aménageables, par an  – c’est le côté « étudiant ».

Cette formation à l’ESPE comporte elle-même deux volets :

            1) une formation « disciplinaire », pendant laquelle les étudiants, rassemblés par matière, apprennent à préparer leurs cours auprès de professeurs expérimentés et toujours en poste.

            2) une formation « transversale », qui mélange les étudiants de toutes les matières et aborde de grands problèmes généraux : l’autorité, l’évaluation, l’autorité, les outils numériques, la bienveillance, la bienveillance, la bienveillance, l’évaluation, les outils numériques et enfin l’autorité et la bienveillance. Ces cours sont dispensés par des professeurs/professionnels/intervenants dont une infime minorité se trouve encore au contact des élèves, mais qui tous ou presque ont suivi une formation en psychologie comportementaliste de deux mois leur donnant le droit de pontifier sur la connaissance, le cerveau, la motivation, etc. Pour faire bref, je dirais que, question développement de l’esprit, ils sont plutôt pâte à sel que Hegel.

Si l’on voulait utiliser une terminologie un peu plus ancienne, et sans doute plus claire, on parlerait de « didactique » (le disciplinaire) et de « pédagogie » (le transversal). 

 

Le problème: la formation transversale

C’est cette formation transversale qui était seule en question dans mon article, c’est elle dont je conteste (et je suis loin d’être le seul) l’utilité et la pertinence : ces cours sont au mieux déconnectés de nos urgences quotidiennes, au pire complètement farfelus. Mais cela n’est ni nouveau ni propre à mon ESPE : j’ai été frappé, en effet, du nombre de témoignages d’autres étudiants-stagiaires ou de professeurs déjà âgés subissant ou ayant subi ce genre de fadaises. Il faut ne jamais avoir mis les pieds dans l’Éducation Nationale pour douter de l’authenticité de mon récit.

Ces cours ont été la cause principale du discrédit jeté sur les IUFM, qui a abouti à leur suppression sous Sarkozy. Ils ne faudrait pas qu’ils justifient la suppression des ESPE sous F*, M* ou Le P*.

Si nous le pouvions, bien sûr, nous sècherions ces cours ; mais ils sont comptabilisés comme des heures de service, et toute absence non-justifiée conduit à une retenue sur salaire. L’administration de l’ESPE est très tatillonne sur ce point et ne tolère pas le moindre écart : elle se fait fort de nous le rappeler régulièrement – avec bienveillance, toujours.

 La plupart des étudiants se contentent donc de faire acte de présence, et passent leurs heures de « formation transversale » à faire ce qu’ils ont à peine le temps de faire par ailleurs, savoir : préparer leurs cours, corriger leurs copies, travailler à leur « mémoire professionnel » (sorte de rapport de stage obligatoire incluant une partie recherche), envoyer leurs mails, s’acheter des vêtements sur internet. Les formateurs savent bien que personne ne les écoute, mais ils sont payés pour nous faire cours, nous sommes payés pour remplir la salle, et tout le monde est heureux quand la journée se termine.

 

Les restrictions budgétaires touchent en priorité la formation disciplinaire

J’ai d’autant moins de mal à dénoncer aujourd’hui ce charlatanisme que, suite aux restrictions budgétaires drastiques décidées par l’université dont mon ESPE dépend, nous avons perdu un grand nombre d’heures de formation, retirées en priorité à la formation « disciplinaire », c’est-à-dire à la seule formation utile. En français, nous avons notamment perdu la séparation par niveau, collège et lycée, pourtant essentielle.

Nous avions alors rédigé une lettre (je la copie en fin d’article), signée par 87 étudiants de toutes les disciplines, pour nous plaindre de cette situation et demander que ces restrictions touchent en premier lieu la formation transversale. La présidence n’avait pas daigné nous répondre.

 

De la difficulté d'être un jeune professeur de français aujourd'hui

L’illettrisme fait partie du quotidien d’un professeur de français au collège, surtout en début de carrière (passée dans des établissements difficiles). Il nous faut revoir les conjugaisons des verbes être et avoir jusqu’en troisième. Nous ne pouvons pas faire lire les textes à voix haute à nos élèves, car beaucoup d’entre eux ânonnent, et nous feraient perdre un temps considérable. Le sens littéral des textes que nous leur donnons est rarement compris. Face à cette situation, que l’administration ne veut, semble-t-il, pas voir, et à laquelle, surtout, elle ne veut pas nous préparer, nous devons, en dépit de notre inexpérience, bricoler des solutions sur le terrain (en donnant par exemple des heures de soutien bénévoles) pour essayer de permettre à tous nos gamins d’acquérir une maîtrise même rudimentaire de leur langue, assortie de quelques aperçus d’une culture littéraire commune.

Alors croyez-moi, quand malgré la surcharge de travail, vous avez pris deux heures de votre temps libre pour faire réciter leurs conjugaisons à des gosses, vous supportez assez mal qu’on vous fasse lever à l’aube pour écouter pendant quatre heures une vieille dame inculte délirer sur des réservoirs.

Par conséquent, d’autres articles suivront – que j’espère plus amusants que celui-ci – pour décrire les inepties que nous subissons à l’ESPE.

Ci joint la lettre envoyée à l’administration de notre ESPE en octobre dernier :

 

Madame,

les Universités françaises, et l’université de *** en particulier, font face à une importante diminution de leur budget, qui entraîne de nombreuses suppressions de cours. L’ESPE de *** n’est pas épargnée, et, pour réaliser les économies attendues, vous avez décidé de réduire considérablement la masse horaire des enseignements disciplinaires du jeudi. Mais ce n’est un secret pour personne que ces cours disciplinaires nous sont incomparablement plus utiles que les formations transversales du mercredi, qui nous semblent peu adaptées aux problèmes que nous rencontrons au quotidien dans nos classes. Et ce sont pourtant ces cours-là qui sont conservés, et ce sont les cours disciplinaires qui sont sacrifiés au nom des nécessités budgétaires, de telle sorte qu’au lieu d’avoir un formateur lycée et un formateur collège, la plupart d’entre nous ont maintenant des cours communs, collège et lycée. Or il n’est pas nécessaire d’avoir les années d’expérience de terrain de nos formateurs pour savoir qu’enseigner au collège et enseigner au lycée sont deux métiers complètement différents, qui exigent des approches, des méthodes, des savoirs spécifiques. Seul un professeur de collège est à même de former des professeurs de collège, et un professeur de lycée des professeurs de lycée.

Certains étudiants, comme ceux de français, ont la chance de pouvoir compter sur la générosité de leurs formateurs qui, conscients de la nécessité de cette formation par niveau, viennent bénévolement quand ils ne sont pas de charge. D’autres, comme ceux d’anglais, doivent y renoncer. Mais nous n’avons aucun reproche à adresser à leurs enseignants : est-il normal que la qualité de la formation des professeurs de l’académie de *** repose sur la générosité de quelques bonnes âmes prêtes à donner de leur temps gratuitement ? Cette situation est d’autant plus difficile à admettre que les conférences, exposés, ateliers, présentations, table-rondes, débats du mercredi, sont maintenus en l’état.

Alors, si nous sommes tous conscients de la nécessité d’une formation pour les jeunes professeurs, nous voulons, comme vous, que cette formation soit utile et efficace. Mais qui mieux que nous peut dire ce qui nous est véritablement utile au quotidien ? Ce n’est pas là simple question de convenance personnelle : il en va de l’avenir des enfants dont nous avons la charge. C’est pourquoi nous faisons appel à votre sens de la responsabilité, et demandons solennellement le maintien de cours par niveau dans chaque discipline, afin que tous les étudiants puissent bénéficier de conseils adaptés à leur réalité quotidienne et aux problèmes qu’ils rencontrent sur le terrain, quitte à alléger le programme transversal.

La lassitude croît, et il est temps que l’ESPE fasse un geste positif à l’attention de ses étudiants. Voire, pourquoi pas, qu’elle permette l’émergence d’un grand débat sur la formation des professeurs, une discussion franche et ouverte telle que les formateurs ne cessent de les appeler de leurs vœux. 

 

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