LES ILLUSIONS PERDUES DU REALISME POLITIQUE

Le FN depuis 30 ans n’a pas eu besoin de gagner les élections pour imposer son programme. Le diagnostic est donc incontournable : la banalité du pire est notre actualité.

 

 

L’expansion de la phalange nationaliste qui se fait appeler en France « Front national » n’est pas d’aujourd’hui et sa victoire n’est pas à lire dans la courbe de ses scores électoraux. Ce n’est pas une lepénisation des urnes qui s’est produite mais un brunissement de l’esprit des politiques au pouvoir. Le FN a atteint la barre des 10% aux élections européennes de 1984. Fabius, premier ministre socialiste, déclare la même année : « le Front national pose de bonnes questions mais y apporte de mauvaises réponses.» La droite dite républicaine fait de son côté une projection de ces résultats sur le scrutin majoritaire de l’élection présidentielle et imagine comment additionner les idées du FN aux siennes. Sa stratégie est de siphonner les pourcentages nationalistes pour s’assurer la victoire. La propagande sécuritaire et les « petites phrases » xénophobes colonisent petit à petit le projet politique de la droite, avant d’en tenir lieu. Pour mémoire, le discours de Chirac sur les bons français exaspérés par « le bruit et l’odeur » de leurs voisins de palier date de 1991. Aux présidentielles de 1988, Le Pen avait fait plus de 14%. Le parti socialiste compte dans un premier temps profiter de la rivalité de la droite et de l’extrême droite. Jusqu’au 21 avril 2002, qui voit l’élimination au premier tour du candidat socialiste à l’élection présidentielle au bénéfice du candidat de l’extrême-droite. Trois ans plus tard le référendum sur la Constitution européenne met droite et gauche de gouvernement en minorité, entre rejet nationaliste et projet social.

L’échec cuisant de 2002 produit dans l’esprit des leaders socialistes la panique de se voir priver pour longtemps de pouvoir. La professionnalisation de la fonction représentative les enferme dans la peur égoïste du chômage politique de longue durée. L’urgence du confortable gagne-pain politique évacue la question du projet politique. Des esprits biberonnés à la logique de parti et à ses privilèges confondent les intérêts privés de leur petite association avec l’intérêt général de la grande. A ce niveau-là, la fonction d’élu n’est plus un honneur qui oblige mais une carrière qui rapporte. L’avidité des ambitions personnelles enferme logiquement les dirigeants de droite et de gauche dans le même cercle vicieux qui est une spirale pour le FN. Plus les partis au pouvoir reprennent la propagande de l’extrême-droite, plus l’extrême-droite monte, plus l’extrême-droite monte, plus les partis au pouvoir reprennent à leur compte la propagande raciste et nationaliste.

Avec Sarkozy, la validation des thématiques d’extrême-droite se généralise et se radicalise au point de définir l’identité politique du chef de l’Etat. Du discours de Latran sur la supériorité du prêtre sur le professeur ou du discours de Dakar de Guaino sur l’Africain qui n’est pas entré dans l’histoire jusqu’au discours de Guéant sur la supériorité de la civilisation occidentale, en passant par la déclaration de Longuet sur l’origine du président de la Halde et le discours de Sarkozy de Grenoble sur les citoyens-d’origine, le quinquennat décline du début jusqu’à la fin la feuille de route du FN. La droite a cru instrumentaliser le FN alors que c’est le FN qui a infiltré l’UMP par le truchement de Buisson, le parton de « Minute » orchestrant la campagne présidentielle du candidat de la droite « républicaine ».  En chemin la droite passe de la légitimation idéologique du racisme nationaliste à son institutionnalisation avec la création d’un ministère de l’identité nationale qui réalise un pan historique du programme du FN.

Les idéologues professionnels se disputent à qui mieux mieux pour collaborer à ce processus de dérépublicanisation de la droite. Luc Ferry, piètre politique aux ambitions disproportionnées, vole au secours de Guéant pour vanter la supériorité de sa culture sur celles des autres dont il ne sait rien, n’hésitant pas à afficher sa propre inculture et à promouvoir l’infâme. En avril 2007 A. Glucksmann fait la campagne de Sarkozy et nous promet un nouveau rapport équitable à l’Afrique et une politique des droits de l’homme que le discours de Dakar humilie à peine trois mois plus tard, sans parler de la Libye. Sur la scène médiatique, le FN qui n’en rêvait pas tant reçoit sa caution « intellectuelle » : parées des feux médiatiques, les inepties racistes se métamorphosent en positions théoriques. Les médias suintent de partout.

Le PS au pouvoir n’est pas en reste : au lieu d’imposer ses problèmes, il reprend telle quelle la ligne fixée par l’extrême-droite. On ne parle que de Rom, et l’on se targue de garder le cœur ferme face aux cadavres de réfugiés. La berlue nationaliste devient une obsession nationale. Les attentats n’ont fait que débonder les instincts. On a voulu croire que c’était pour les gouvernants un simple moyen pour une fin politique qui leur était propre. Le tract d’un candidat PS aux régionales de demain promet de défendre les « identités. » Il faut avoir relativisé l’extrémité de l’extrême-droite pour pouvoir envisager s’en servir. Si les dirigeants politiques de droite et de gauche ont non seulement adopté l’idéologie de l’extrême-droite mais l’ont pour partie traduite dans le droit, ce n’est donc pas par stratégie mais parce qu’au fond ils y adhèrent plus ou moins. A l’inverse, si nombre d’électeurs ou d’élus de droite ou de gauche sont profondément heurtés par la relativisation des principes républicains et leur utilisation facultative, c’est que pour eux, ce sont justement des principes, et que transiger sur les principes, c’est accepter l’inacceptable. Ceux-là se refusent à banaliser le pire. Le diagnostic est donc incontournable : la banalité du pire est notre actualité.

Quelle perspective face à une telle détresse ? Avec ses 10%, ou à peine plus, le FN depuis 30 ans n’a pas eu besoin de gagner les élections pour imposer son programme. Le jour où la gauche fera un tel score solide et indépendant du PS, ce dernier n’aura d’autres recours que de réaliser le programme de la gauche, préparant à son insu la victoire démocratique d’une politique économique sociale qu’il a avait cru enterrer.

C’est pourquoi le PS ne regardera qu’une chose dimanche soir : le report de voix venues de la gauche, espérant, une fois encore, additionner les incompatibles. Plus ce report sera faible, plus l’espoir à gauche sera grand.

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