Les politiques, l'Europe et le monde

La chose est suffisamment rare pour qu’on la souligne : la situation du personnel politique actuel rappelle à s’y méprendre une page de Kant dans laquelle le philosophe remarque qu’on peut savoir de « belles règles de politique » sans être capable d’en appliquer aucune concrètement.

La chose est suffisamment rare pour qu’on la souligne : la situation du personnel politique actuel rappelle à s’y méprendre une page de Kant dans laquelle le philosophe remarque qu’on peut savoir de « belles règles de politique » sans être capable d’en appliquer aucune concrètement. Kant mentionne cette science politique toute théorique comme un exemple type de « stupidité », stupidité qui produit, précise Kant, de « savants professeurs » ! De fait, les politiques n’ont d’autre parade lorsque les événements viennent les contredire que de vouloir faire de la « pédagogie », s’instituant maître d’école d’un peuple de cancres ! Comme il ne leur viendrait pas à l’idée de changer de règle, voire de quitter la politique pour retourner au travail comme tout le monde, ils s’obstinent à la faire entrer dans la tête des mauvais élèves que nous sommes de gré ou de force.

Le temps informatique qui régit désormais la Cité (depuis les salles de marché jusqu’aux canaux d’information, après le temps mécanique des usines, déjà inhumain mais relativement lent en comparaison) radicalise la tendance naturelle à l’oubli : 2005 a disparu de la conscience politique comme un mauvais souvenir refoulé au plus vite pour qu’il ne laisse pas de traces. Il faut dire que le référendum européen de 2005 avait mis démocratiquement dans la minorité les partis « majoritaires » et leurs forces d’appoint (PS, UMP, Modem, Verts) qui représentaient dans les urnes moins de 45%. Une élection présidentielle plus tard, le Non du peuple qui n’avait rien compris, était changé en un Oui intelligent par la grâce d’un Congrès et le « vote » unanime des seuls politiques. 2002 avait déjà mis le PS dans la minorité, la droite évitant d’un cheveu le même sort (Chirac qui allait être réélu avec 82%, obtint moins de 20% au premier tour). 2002, 2005, 2014 : les politiques ont voulu y voir une simple succession d’accidents plutôt qu’y reconnaître une logique de fond, une crise de la représentativité des politiques et l’indice concluant de leur intelligence hors sol.

L’intérêt du vote de dimanche est au moins double. D’abord il sonne le glas de ce qu’il faut bien appeler la privatisation de la fonction politique. La professionnalisation de la politique laisse enfin voir au grand jour sa « stupidité » (au sens kantien !) qui a conduit à l’assassinat de la politique par les politiques. Comment prétendre gouverner un pays lorsqu’on ne le connaît qu’à travers le miroir déformant de la macroéconomie ? Les problèmes de D. Strauss-Kahn avec la justice ont fait oublier ses déclarations en tant que directeur du FMI faites à Tunis le 18 novembre 2008 selon lesquelles « l’économie tunisienne va bien malgré la crise », « la politique qui est conduite est saine », apportant ainsi la caution du FMI à Ben Ali, sans se douter un instant que le peuple tunisien est à bout et ne va pas tarder à se révolter contre un si « bon exemple ». Comment des politiques dont les fonctions sont déraisonnablement rémunérées pourraient-ils encore prétendre représenter un peuple dont la moitié des salariés gagne moins de 1800 euros par mois ? Il ne suffit pas de prononcer l’expression fétiche des communicants « boucler les fins de mois » pour savoir de quoi l’on parle. Qu’on ne s’y trompe pas : la rhétorique « anti-système » des Le Pen ne nous fera pas prendre leurs vessies d’apparatchiks financiarisés pour des lampions du 14-Juillet.

La deuxième leçon de ce scrutin touche le fond du problème politique qui est depuis longtemps le nôtre. Le FN promeut, exploite et capitalise un rapport allergique à l’autre. La droite dite décomplexée s’est de longue date alignée sur le FN (« le bruit et l’odeur » remonte à 1991), croyant l’instrumentaliser alors qu’elle avait été infiltrée comme l’a montré l’affaire Buisson. La nouveauté c’est qu’elle a été suivie par un PS devenu « réaliste ». On attendait que la gauche pose ses propres problèmes politiques, impose des priorités et ses thèmes, et elle a repris les inepties populistes des droites extrêmes. S’occuper de 20 000 Roms, est-ce un problème digne d’un ministre ou, pire encore, d’un président d’un pays de 60 millions de personnes ?

Il ne s’agit pas de confondre de sombres calculs médiatiques avec l’allergie raciste, mais il est clair que le prétendu « réalisme » socialiste aura contribué à accréditer les lubies extrémistes au lieu de les dégonfler en les confiant aux préfets pour leur rendre leur véritable dimension politique. Qui a pu croire que la stigmatisation de citoyens nouvellement entrés dans l’Europe serait sans conséquences ?

Enfin, il faut dire l’énormité de l’indifférence politique à l’égard du monde, indifférence qui, si elle ne pratique pas un rejet actif de l’autre, reste à la fois inquiétante, criminelle et aveugle. On dirait que le jour où l’Europe aura généralisé le niveau de vie de la classe moyenne, les politiques n’auront plus de questions. Comme si l’enrichissement ici ne se faisait pas sur le dos de la misère là-bas ; comme si plus d’un milliard d’humains n’étaient pas laissé dans la famine. Le remède à une Europe de rejet qui se nationalise ne saurait se trouver dans une Europe qui n’a pas d’oreilles pour le monde qui gronde aux portes.

Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie 

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