STAR WARS : NO CINEMA, SAISON 3

En presque 40 ans le dénouement n’a pas changé et le fiasco cinématographique est identique.

La dépendance aux séries télévisées est si générale et si profonde qu’oser émettre le moindre bémol à leur endroit c’est s’attirer inévitablement les foudres des fidèles et passer sur-le-champ pour bégueule ou prétentieux ou inculte. Que sera-ce alors dans le cas de la série Star Wars dont les adeptes se reproduisent d’une génération à l’autre et s’étalent aux quatre coins de la planète ? Au culte populaire dont jouit la série depuis bientôt 40 ans vient désormais s’ajouter l’approbation mondaine. On ne compte pas les « critiques avertis » qui se disputent pour donner à la série Star wars sa caution intellectuelle. Pour ne citer qu’un exemple emblématique, France culture a pensé devoir y consacrer son émission de cinéma hebdomadaire samedi 26 décembre. Chose amusante, les "critiques" sont d'autant plus enthousiastes qu'ils ne parlent que de l'histoire sans dire un mot de cinéma. Il y a à l’évidence une manière d’addiction à Star wars. Même ceux qui sont plus que réservés sur sa qualité se sentent tenus d’aller voir le dernier volet. C’est de ce conditionnement qu’il faut partir, qui non seulement produit des fidèles mais qui pousse les réticents eux-mêmes à voir un film qu’ils ne veulent au fond pas voir. Faire voir un film, qu’on ait envie ou non de le voir, relève de la forme générale de pouvoir propre au néolibéralisme qui gouverne le village global. A l’ancien laissez-faire du libéralisme s’est substitué le faire-faire néolibéral actuel. Comme l’a montré Foucault, « le néolibéralisme ne va pas se placer sous le signe du laissez-faire, mais, au contraire, sous le signe d’une vigilance, d’une activité, d’une intervention permanente. » L’économie et la politique se déploient en une multiplicité de dispositifs de pouvoir, souvent difficiles à identifier comme tels, qui font faire aux populations ce qui est exigé par les besoins de la machine capitaliste, souvent aux dépens desdites populations. Une politique familiale d’allocation fait faire des enfants, une offre de crédit écrite en caractères minuscules ou dans une langue opaque fait signer des traites insoutenables (supbrimes), la disposition des marchandises à hauteur de main dans les rayons des supermarchés fait dépenser plus qu’on ne voudrait, un additif sucré fait fumer ou boire de l’alcool dès le plus jeune âge, un assouplissement des conditions de passage d’une classe à l’autre fait rester un élève ou un étudiant dans la population scolaire et le retient ainsi hors de la population des chômeurs…

            Qu’est-ce que Star wars sinon la tête de gondole du supermarché du divertissement qui fait inévitablement passer notre esprit-caddie devant ? Anxieux de garantir les revenus attendus des investissements engagés (4 milliards et des « poussières »), les studios Disney ont enrichi le dispositif commercial d’une distribution en amont non pas de produits dérivés mais de produits anticipés préparant la sortie du film. L’accoutumance au film s’est d’abord réactualisée dans une multitude de R2D2-salières et autres tourniquette-à-faire-la-vinaigrette-Jedi. Cette armée de bibelots Star wars a envahi les magasins avant même que le film envahisse les salles de cinéma. Faire acheter une fourchette-Yoda en novembre c’était faire aller voir le film en décembre. Le film lui-même sort en deux formats, normal et 3D, ce dernier impliquant l’achat d’une paire de lunettes, produit ni anticipé ni dérivé mais simultané qui rend l’encerclement commercial total et incontournable. Parler de Star wars sans situer cette série dans la logique néolibérale qui l’a produite c’est comme étudier le vol d’une fusée sans s’intéresser au moteur.

La logique commerciale des séries remonte à la naissance de la télévision qui a voulu imiter la magie du cinéma tout en réduisant les coûts de production. De cet impératif économique sont nées les productions en série d’épisodes tournés dans la même journée, utilisant les mêmes acteurs dans les mêmes habits et les mêmes décors. La 4ème dimension, Star Trek ou Colombo, Dallas, Amicalement vôtre, ou Hitchcock raconte, rappellent que la logique de la série est vieille comme la télévision.

Ce qui est nouveau c’est que le cinéma s’est mis à imiter la télévision : Mission impossible est devenu un film. Les journalistes imitaient les écrivains, aujourd’hui ce sont les écrivains qui imitent les journalistes. Avec ses trilogies, Star wars a traduit au cinéma la logique économique de la série télévisuelle. C’est là une nouveauté qu’on peut lui reconnaître.

A des yeux douchés quotidiennement aux séries, la question cinématographique se pose visiblement à propos de Star wars. Il faut donc dire ce truisme que Star wars n’est pas une œuvre mais un produit, et un mauvais produit, un produit mal fait, ignorant des procédés désormais classiques. Que le cinéma soit une industrie soumise à des contraintes économiques ne suffit certes pas à invalider esthétiquement Star wars. Chaplin ou Hitchcock ont bien dû faire avec. Seulement arracher une œuvre à un producteur relève du génie. Tourner la contrainte de rentabilité pour la changer en plan cinématographique est un tour de force réservé aux cinéastes. Le premier plan du Mépris qui détaille le corps nu de Brigitte Bardot répond à l’origine à l’exigence mercantile du producteur de montrer la star à poil pour attirer le chaland. A l’arrivée, il y a l’œuvre de Godard qui enclenche la tragédie en filmant l’incommunicabilité des âmes qui se décline dans l’impossible amour total des corps. Sous le clinquant de la nudité, s’annonce le tragique du cadavre de Bardot montée dans l’Alpha de son Roméo d’infortune.

Lors de la sortie du premier épisode en 1977, George Lucas a eu la lucidité de reconnaître que Star wars était un produit commercial qui devait lui permettre de faire ensuite du cinéma (interview de M. Ciment). Star wars appartient au cinéma dépendant qui n’a jamais su s’affranchir des standards. Certains de ces clichés, s’ils ne sont pas nouveaux, ont le mérite de reproduire des effets dus à des créations antérieures. Le mélange des univers est la structure générale qui ferait de Star wars un bon produit : inscription de la science-fiction dans des décors naturels réalistes (désert, neige), animation des robots de pensées (calcul, langage) et de sentiments (curiosité, affection). Dans le dernier épisode, le décollage du Faucon Millenium contrarié par la gravité conjugue hyperpuissance surréelle et accident matériel.

Rien de cela n’est neuf ni, surtout, propre au cinéma. Les romans de science-fiction sont coutumiers de tels procédés. L’affaire du cinéma, c’est de filmer le temps. Un grand film se signale à son art de créer un effet de temps inédit, à une façon nouvelle de mettre le temps dans l’image. Pour donner le sentiment de la nuit qui s’est écoulée et du meurtre que M. Verdoux a commis dans l’intervalle, Chaplin réalise un montage qui fait suivre le coucher des époux le soir de la sortie au petit matin de M. Verdoux seul. Le montage souligne discrètement la différence de luminosité entre le soir et le matin et introduit ainsi entre les deux séquences l’ellipse du temps du meurtre.

Filmer un compte à rebours constitue une question cinématographique de premier ordre.

Le nouvel épisode de Star wars reprend le même scénario que celui de l’épisode sorti en 1977. Le dénouement dépend dans les deux cas d’un même suspense : les bons arriveront-ils à temps à détruire l’arme fatale des méchants ? En presque 40 ans le dénouement n’a pas changé et le fiasco cinématographique est identique. En 1977, G. Lucas filmait directement le compte à rebours sur une horloge, renonçant à produire cinématographiquement l’effet d’imminence. Dans l’épisode de 2015, ce sont les dialogues qui assurent seuls le décompte du temps. Un plan fixe d’un rayon solaire est censé marquer le temps de chargement de l’arme en question mais il échoue à produire un effet de temps qui passe. On ne saurait par ailleurs mettre au compte du « réalisateur » de l’épisode 7 l’effet de temps induit par le vieillissement des acteurs.

            Pour mesurer la différence entre le mauvais produit qu’est la série Star wars et une œuvre cinématographique, je ne prendrai qu’un exemple. Dans les Enchaînés (Notorious), Hitchcock rencontre la question du compte à rebours : l’agent de la CIA (Cary Grant) doit inspecter la cave d’une maison où vivent des nazis pendant un bal. Or la réserve de champagne se trouve dans la même cave. A mesure que les coupes se vident, le risque grandit que le maître de maison descende à la cave et surprenne l’agent secret. En filmant les plateaux de coupes de champagne que les serveurs promènent dans les salles de la maison et que les invités vident petit à petit, Hitchcock crée un compte à rebours par les moyens du cinéma. Chaque plateau est métamorphosé en sablier, à cette différence que l’on peut sinon recharger ces plateaux, du moins ralentir le rythme auquel ils « passent » : la complice de l’agent secret (Ingrid Bergman) décline l’offre d’un serveur et gagne ainsi un peu de temps en ne prenant pas de coupe de champagne. Par ce geste elle retarde un peu l’imminence du danger.

Je ne vois aucune excuse à la série Star wars qui pouvait, faute de talent, copier les grands maîtres du cinéma.

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