Depuis hier soir on se lamente, on crie au scandale, on panique, on pleure, on se désole, on s'interroge (un peu), mais on est pas vraiment surpris. Le parti, pardon, l'entreprise des Le Pen rafle la mise de ce premier tour des Régionales 2015. Et la gauche de pérorer sur son total de voix, la droite d'accuser la gauche, et les fachos de se réjouir : le Peuple souverain s'est exprimé !

Ah bon ? Pourtant il me semble bien à moi, que un peuple sur deux est resté chez lui ou est allé chasser, ou à la pêche, ou sous la couette à faire des bébés… un électeur sur deux n'a pas voté.

Et aujourd'hui on accuse ceux là de la victoire de l'extrême droite ! Comme si, ni le PS, ni l'UMP/LR, ni l'UDI, ni le MODEM, ni EELV, ni aucun des partis qui a eu les manettes en main depuis 5 ,10, 15, 20 ou 30 ans n'était responsable de ça ! Hallucinant ! Pas la moindre remise en question, ni le moindre auto-questionnement. Le pire étant peut être Sarkozy qui continue d'enfoncer son parti dans une stratégie mortifère, tandis que le PS a au moins eu le panache d'acter immédiatement de son désistement en faveur du candidat LR là où il est mieux placé.

Que dire également des commentateurs qui, ce matin, fustigent les abstentionnistes? Pour preuve, votre chronique M. Enthoven ce matin sur E1 était à vomir… Vous vous êtes permis de traiter les abstentionnistes de, je cite, pêle-mêle : « fainéants, ingrats, snobs, malhonnêtes, d'irresponsables » et finir votre chronique en paraphrasant « l'élection, piège à cons » de Sartre, qui a du se retourner dans son cercueil, en un fanfaronnant « abstention, piège à cons ».

Croyant défendre là un système et des droits pour lesquels « d'autres ont payé de leurs vies », voyez vous, Monsieur Enthoven, vous vous posâtes comme le chantre de cette tendance qui avait déjà pointé son nez après l'attentat odieux contre Charlie Hebdo, et qui depuis le 13 novembre et les massacres de Paris est de plus en plus claire. Je parle de cette pensée quasi-totalitaire qui veut que l'on soit « Charlie », que l'on soit « en terrasse », que l'on chante la Marseillaise à en perdre la voix, qu'on « Bleu-Blanc-Rouge » à tout va et qui veut que l'on aille voter, et si possible surtout pas pour le Front National (bon O.K., là, j'approuve), mais pour un parti « républicain ».

Trois points, au moins, semblent vous avoir échappé, à vous et à tous ceux qui ce matin pointent un doigt accusateur vers ceux là de leurs compatriotes qui n'auraient pas « rempli leur devoir de citoyen ».

Le premier, c'est que, à preuve du contraire, en France, voter est un droit. Un droit, ça veut dire que j'ai la faculté de choisir de l'exercer... ou pas ! 

Que quelque soit mon choix, je n'en suis pas moins citoyen de ce pays, parce que d'une manière ou d'une autre, je participe de la collectivité nationale, et que de choisir de ne pas voter ne fait pas de moi un sous citoyen, ni un français de second ordre. Or c'est bien ce que semble dire votre chronique qui pose un jugement moral sur la moitié de vos concitoyens. Il ne s'agit pas ici de morale, mais de droit. Et que je sache, le fait de ne pas aller voter n'est pas réprimé par la loi.

Le deuxième, c'est que tous ceux là ne se sont pas déplacés peut être par conviction. Conviction que de toute façon qu'ils y aillent ou pas, rien ne changera dans leur vie, parce que cette classe dirigeante n'a rien fait pour eux depuis plus de trente ans, et qu'elle ne commencera pas demain matin. Conviction que tous ne concourent au final que pour se garantir de gras revenus sans trop de boulot, cependant qu'eux bossent parfois très dur pour vivre et faire vivre leur famille. Conviction qu'ils ne sont, de toute façon, plus représentés par cette classe politique dont le rôle d'équipage résonne des mêmes noms depuis 10, 20, 30 voire 40 ans pour certains.

J'en veux pour preuve l'étude du CEVIPOV* de 2014 après les municipales qui met en évidence que les abstentionnistes se retiennent de voter 1° « parce qu'ils pensent que les élections ne changeront rien à leur vie quotidienne », 2° « pour manifester leur mécontentement à l'égard des hommes politiques en général ».

Enfin, le troisième point à envisager est peut être que l'offre politique que vous semblez, avec d'autres, trouver tout à fait suffisante et pluraliste n'est peut être plus en lien, en accord, en phase avec la réalité de ce que vivent ou de ce à quoi aspirent nos compatriotes. D'ici quelques jours, ou quelques heures, nous aurons une sociologie de ces abstentionnistes d'hier, mais si l'on regarde un peu celle des Municipales de l'an passé, on apprend que 59 % des 18-24 ans et 53 % des 25-34 ans ne se sont pas déplacés, que 51 % des ouvriers et 40 % des employés non plus et que parmi les « sympathisants » des différents partis, ce sont ceux du Front National qui se sont le moins déplacés (40% d'abstentionnistes) - sur ce dernier point je pense que l'on aura un net changement d'attitude pour cette fois - mais surtout que les Français qui n'ont de sympathie pour « aucun parti » ne se déplacent pas à 50 % !

Votre raisonnement est donc bien contredit par les chiffres : c'est bien la pauvreté, pour ne pas dire la nullité, intrinsèque de l'offre qui fait que les gens restent chez eux.

Enfin, et si le FN recueille tellement de suffrages, c'est bien qu'il est le seul parti à apparaître « différent » (même s'il n'en est rien), à avoir un discours en totale rupture avec celui de l'UMP ou du PS (ce n'est pas pour rien que Sarkozy vient sur leur terrain à chaque meeting depuis bientôt 10 ans), et à donner l'impression qu'il aurait des solutions.

Alors je vous rassure, pour ce qui me concerne, j'ai voté. Mais avec une lassitude, un ennui et un manque d'entrain insondables, et, à voir les commentaires d'hier soir et de ce matin, je comprends que d'aucuns aient préféré rester chez eux.

Donc plutôt que de faire le malin et de vilipender ces gens qui ne votent pas, ou plus, sans doute par désillusion et désespérance, sans doute feriez vous mieux d'apostropher les politiques de tous bords, et les incitiez à, enfin, s'occuper concrètement de l'intérêt général plutôt que de leurs petits intérêts particuliers, et, j'ose à peine l'écrire, à l'instar de Cyril H., à « se bouger le cul ».

Bonne journée!

*http://www.cevipof.com/rtefiles/File/Atlas%20Electoral/noteAnne.pdf

Pour que le lecteur puisse se rendre compte, ci joint le lien vers la chronique du Sieur Enthoven: http://www.europe1.fr/emissions/la-morale-de-linfo/abstention-piege-a-cons-2631887

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.