Economie de la pandémie... Quelques clefs d’explication… et de sortie !

De par la pandémie, nous voici entrés dans un état particulier de l'économie qui n'est pas une économie de guerre mais qui ne peut plus être entièrement une économie de marché. Nous analyserons les choix économiques de nos gouvernants et les risques économiques de l'après confinement. Il s'agira alors d'esquisser une sortie de crise qui fasse primer l'impératif sanitaire sur la logique du profit.

Un échange entre Jean Philippe Maillos* et Guillaume Délye *

Cet échange a un double objectif :
1) Donner des clefs pour comprendre les mesures économiques qui sont prises aujourd’hui, en rappelant le plus simplement possible, quelques notions et mécanismes utiles.
2) Analyser les risques de crise économique majeure et proposer quelques pistes pour l’éviter.

I - Économie de la pandémie : Comprendre ce qu’il se passe.

  • Où il est question du PIB et du budget de la France.

Jean Philippe Maillos : Peut-on estimer le bilan des dégâts sur le PIB français à la fin de l’année 2020 

Guillaume Délye : On peut raisonner en se fondant sur la durée du confinement et sur la proportion de la population en chômage technique. Neuf millions de personnes au chômage partiel sur un nombre de salariés en poste de 22 millions auxquels il faut ajouter 3 millions d’indépendants à l’arrêt. Soit 12 millions de travailleurs en moins sur une population active en poste de 25 millions cela fait une baisse de 48 % de l’emploi applicable à la production. Au total, à raison de trois mois d’arrêt moyen (confinement total ou partiel) sur l’année, cela ferait 12 points de PIB de moins. Certes c’est sans tenir compte de possibles effets de rattrapage de la consommation dans une hypothèse optimiste. Mais sans tenir compte non plus d’effets persistants ou aggravants sur la suite…

JPhM : Dans une vision ni optimiste ni pessimiste, cela signifie qu’entre 2019 à 2020, la production de richesses en biens et services (le PIB) pourrait diminuer de 12%. Puisque cette valeur ajoutée (l’autre nom du PIB) est aussi la somme des revenus de ceux qui y contribuent, il y aurait 12% de revenus en moins, distribués aux agents économiques (salariés , entreprises, état).

Avec un PIB français de 2400 milliards d’euros en 2019, la baisse serait de 288 milliards d’euros en 2020. Rien que pour la France !

Comment vois-tu la forme économique de la sortie de confinement ?

GD Le scénario de sortie pourrait être celui d’un W (une chute forte suivie d’une reprise rapide puis d’une nouvelle chute du PIB). La remontée intermédiaire advenant lorsqu’une solution médicale aura été trouvée et où la production reprendra, la rechute étant liée à la fin de l’effet de rattrapage de la consommation et au déclenchement de nouveaux risques en série (chute de l’immobilier, crise dans les pays émergents, crise pétrolière aux Etats-unis...).

Les effets les plus à craindre de cette crise sont donc les effets indirects et subséquents car elle met à l’épreuve les zones de fragilité de notre système économique. Economiquement, c’est la gestion de l’après crise qui sera la plus délicate.

JPhM : On reviendra sur ces fragilités et ces risques. Mais d’abord considérons la récession mécanique dûe à l’arrêt des activités. Il n’est pas difficile de comprendre que si on voulait annuler arithmétiquement les effets du confinement, l’Etat devrait d’abord compenser, pour tous les acteurs économiques, l’effondrement de leurs revenus. C’est d’ailleurs ce qui est initié depuis  le 15 mars. L’état prend ainsi en charge les salaires à la place des entreprises (le chômage partiel), continue de payer les fonctionnaires et les pensions, le fonctionnement des administrations centrales, compense le manque à gagner des indépendants (le chiffre d’affaires de certains reste égal à zéro) et aide les grandes entreprises…

GD : Oui, c’est bien le budget de l’Etat qui est mis à contribution pour indemniser la perte de revenus d’activité. Mais il faut ajouter que le budget de la Sécurité Sociale l’est également puisque les indemnités de chômage partiel versées ne sont pas soumises aux cotisations sociales. L’Etat essaie de préserver les revenus au prix d’un surcroît d’endettement. Ceci est une nécessité car le jeu des stabilisateurs économiques aurait été largement insuffisant.

JPhM : il faudrait donner un peu de réalité à cette valse des milliards !

Il suffit peut-être pour cela de revenir au budget de l’Etat français, c’est-à-dire ses recettes et ses dépenses, et comparer les chiffres avant la pandémie et ceux après le plan de sauvegarde mis en œuvre aujourd’hui.

En 2019, en faisant simple, le total des dépenses de l’Etat français est de 330 milliards d’euros. Le total de ses recettes fiscales est de 230 milliards. Le déficit est donc de 100 milliards, financés par l’emprunt. C’est sur ce budget que seront inscrites les nouvelles dépenses de 110 milliards annoncées  dans le cadre du plan de solidarité. C’est bien plus qu’un doublement de l’endettement puisqu’il faut tenir compte de la diminution considérable des recettes fiscales en TVA et impôts directs : ce qui n’est ni produit ni vendu ne rapporte rien en impôt !

Mais un endettement auprès de qui ? Qui prête à l’Etat ?

*Note : ne pas confondre la « dette de l’État » (on peut parler d’État central) et la « dette publique » qui fait la somme de l’endettement de toutes les « administrations publiques » (l’état central, les régions, les collectivités locales, la sécurité sociale ) qui est presque égale au PIB. Ce qui n’est pas un problème en soi (au Japon c’est le double) !

Ne pas confondre la charge de la dette (ce qui est remboursé chaque année dans le budget) et le montant total de ce qui est emprunté (la dette). C’est pareil pour un ménage, l’important n’est pas le montant total de la dette pour acheter la maison mais sa capacité mensuelle à rembourser sur 30 ans….

GD : Sur les marchés financiers pour emprunter, l’Etat émet des titres auprès des « investisseurs institutionnels » : les banques, les mutual funds, les fonds souverains, les caisses de retraite, les fonds de pensions, les assurances vie…

Assez peu de particuliers sont prêteurs en direct car la plupart du temps ils le font via les Organismes de Placements Collectifs.

Le déficit paraît abyssal lorsque l’on raisonne à l’échelle du budget de l’Etat lui-même, mais rapporté au PIB, ce déficit ne se monterait jamais qu’à 6% sur la base des hypothèses précédentes. C’est très important mais pas cataclysmique. Pour la circonstance, la limite de 3% de déficit du PIB a été levée par la Commission européenne ! L’ampleur d’une crise est fonction à la fois des anticipations collectives (qu’il faut donc absolument préserver) et de la gestion de la crise par les autorités publiques. Cela n’a rien de révolutionnaire pour un libéral : Souvenons-nous du krach boursier de 1987 dont les effets sur la conjoncture ont pu être conjurés par la politique monétaire d’Alan Greenspan... De ce point de vue, les déclarations alarmistes de E. Philippe et B. Lemaire assenant que la crise actuelle est plus grave que celle de 1929 sont bien mal venues.

JPhM : Ces prêteurs semblent être des « prêteurs obligatoires » ?  Prêter est leur fonction puisqu’ils collectent de l’argent pour le placer : l’exemple d’un fond de pension qui gère l’argent des retraites est clair. Mais y-a-t-il une limite à la capacité de l’Etat à trouver des prêteurs ? Dit autrement, les marchés financiers - là où des titres sont émis par l’Etat pour ses emprunts – sont-ils capables de répondre ?

GD : La liquidité sur les marchés financiers ne manque pas pour l’instant. L’anxiété suscitée par cette crise peut renforcer l’épargne de précaution à un moment où l’attentisme réduit l’investissement des entreprises. Compte tenu de l’incertitude radicale dans laquelle la crise sanitaire plonge les marchés financiers, ceux-ci préfèrent encore la sécurité des placements monétaires ou obligataires (Les Etats émettent des obligations) même avec des taux d’intérêt réels négatifs plutôt que le risque inhérent aux actions ou à l’immobilier. Le risque des placements monétaires et obligataires est celui d’une remontée de l’inflation. Or celle-ci est plutôt orientée à la baisse compte tenu de l’effondrement du prix du baril de pétrole. A court et moyen terme, les marges de manoeuvre budgétaire de l’Etat ne sont donc en rien limitées par ses capacités d’emprunt.

JPhM : Et de l’autre côté, y-a-t-il une limite à l’endettement de l’Etat ?

GD : Il peut y avoir débat sur le niveau d’endettement maximum d’un Etat. Lord Beveridge disait qu’il était illimité dans la mesure où un Etat, contrairement à tout autre agent économique, avait une espérance de vie infinie. L’histoire économique amène à être plus réservé. Il existe certainement un niveau d’endettement maximum qui est lié au poids du service de la dette correspondant à la part des remboursements d’emprunts et des intérêts à payer dans le budget de l’Etat. A moyen terme, l’Etat dépend du bon vouloir des marchés financiers à renouveler ses emprunts à mesure qu’ils viennent à échéance. L’Etat aurait de ce point de vue  intérêt à rallonger dès maintenant la maturité de ses emprunts. A long terme, l’Etat est surtout tributaire de la charge de la dette c’est à dire les intérêts qui doivent être payés chaque année. Si la charge de la dette accapare une part trop importante des recettes, les marchés financiers peuvent craindre une réaction opportuniste de sa part consistant à se déclarer en faillite pour restructurer sa dette, considérant que son solde primaire (le solde du budget hors charge de la dette) est équilibré. Compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt actuels (0,2% sur 10 ans), la charge de la dette est aujourd’hui parfaitement soutenable. On peut même se demander si la faiblesse des taux d’intérêt aujourd’hui n’est pas une forme de sollicitation des marchés financiers pour que l’Etat finance les investissements écologiques qu’ils ne sont pas en mesure de financer par eux-mêmes du fait qu’ils ne profitent pas à l’investisseur individuel qui les entreprend mais à toute la collectivité…

JPhM : La question du poids de la dette en économie de crise est une forte réalité. « Annuler la dette » devient une exigence. Mais c’est annuler non seulement une dette mais aussi une créance ! En économie de marché, n’y-a-t-il pas un paradoxe à vouloir en même temps trouver des prêteurs et agiter le fanion de l’annulation ?...

GD : Il y a en effet un choix à faire dans la période actuelle : on ne peut pas brandir le spectre d’une annulation ou tout au moins d’une restructuration de la dette et demander à emprunter davantage. L’annulation de la dette serait un processus institutionnel et juridique très long pendant lequel l’incertitude engendrerait un fort attentisme. A n’en pas douter, elle déclencherait une crise systémique pendant laquelle les banques seraient dans l’incapacité de prêter aux entreprises et aux ménages. Le bénéfice immédiat d’une annulation de la dette lorsque les taux d’intérêt sont quasi nuls est… inexistant.

Les effets de manche sur l’insoutenabilité de la dette de l’Etat font partie de l’arsenal rhétorique de la droite pour justifier sa politique de rigueur mais pour la France, l’insoutenabilité ne constitue pas une réalité financière. Le Japon est d’ailleurs endetté deux fois plus que la France à hauteur de 250% de son PIB. La vraie problématique de la soutenabilité de la dette publique est plus large : Elle renvoie à la robustesse de l’économie du pays et à sa capacité à rembourser. C’est bien la conjonction d’une économie laminée par la concurrence européenne et de la révélation d’une envolée de la dette qui a déclenché la crise de la dette grecque en 2009. Les principaux pays européens sont donc à l'abri d'une crise de leur dette souveraine, seuls ceux qui avaient déjà une endettement élevé et qui ont été le plus durement frappés tels que l'Italie ou l'Espagne pourraient être exposés à une vague de spéculation. D'où l'idée d'une mutualisation des emprunts émis à cette occasion sous forme d'eurobonds (obligations émises par l'UE) ou de "coronabonds".

  • Où il est question de la Banque Centrale Européenne

JPhM : Venons-en à la BCE et à son rôle. Que peut-on attendre d’elle ? La stabilité des prix reste théoriquement son seul objectif officiel. C’est l’alpha et l’oméga de sa politique puisque la fonction d’une banque centrale indépendante est de garantir la valeur de la monnaie. C’est ce que martèlent les économistes depuis des lustres : la monnaie c’est d’abord de la confiance dans un bout de papier. Si la confiance en son pouvoir d’achat (au sens propre !) disparaît, la monnaie disparait... Et la hausse des prix est bien une atteinte à la valeur de la monnaie. Le problème fut que les remèdes contre l’inflation tuaient souvent le cheval...

Mais aujourd’hui, il n’y a pas d’inflation…Alors ?

GD : L’inflation ne semble pas pouvoir réapparaître même si la structure des prix relatifs peut se déformer au profit des biens de première nécessité. Le véritable risque est au contraire celui de la déflation, c’est-à-dire l’imbrication entre baisse des prix et baisse de la production. De plus, comme la soutenabilité de la dette publique est directement fonction des taux d’intérêt, la BCE se trouve fortement incitée à maintenir des taux d’intérêt très faibles. Car, si elle est statutairement indépendante des Etats, elle ne peut pas faire fi de l’intérêt général… De ce fait, elle accorde plus d’importance qu’auparavant à la conjoncture économique et à la stabilité des marchés financiers.

JPhM : Il y aurait donc une politique monétaire (la politique d’une banque centrale) qui serait aujourd’hui mise en œuvre par la BCE et capable de limiter les dégâts ?

Faciliter l’emprunt pour les agents économiques, c’est-à-dire donner les moyens aux banques d’accorder des crédits (ce qu’on appelle leur refinancement) et assurer des taux d’intérêt très bas (ce qui permet la soutenabilité c’est-à-dire la capacité à rembourser) ?

GD : Risques de déflation et soutenabilité des dettes publiques sont les deux raisons qui conduisent la BCE à mener une politique monétaire expansive. Dans la situation actuelle, elle maintient des taux d’intérêt négatifs et renforce des interventions facilitant le refinancement des banques. Par exemple, les banques osant de moins en moins se prêter entre elles compte tenu de leurs fragilités respectives sur fond de taux d’intérêt trop faibles pour compenser statistiquement le risque de faillite de l’une d’entre elles, la banque centrale a été amenée à jouer un rôle d’intermédiaire dans le refinancement des banques. Autrement dit,  les banques excédentaires laissent leurs excédents à la banque centrale et celle-ci les re-prête aux banques en besoin de financement, en assumant le risque de crédit, ce dernier étant atténué par la prise en pension de titres en contrepartie des prêts accordés.

Une autre intervention c’est quand la banque centrale donne des indications sur la politique future de taux d’intérêt : c’est ce que l’on appelle la « forward guidance ». L’objectif est d’influencer le niveau des taux d’intérêt à long terme qui servent de référence aux banques lorsqu’elles accordent elles-mêmes des crédits aux entreprises et aux ménages.

Tout le problème de la politique monétaire aujourd’hui est que les taux d’intérêt en arrivent à une limite basse en dessous de laquelle il devient difficile de descendre : si les taux d’intérêt financiers sur les marchés de taux devaient baisser en dessous de -2%, les banques seraient obligées de les répercuter sur les dépôts de leurs clients... et ceux-ci préfèreraient alors les échanger contre des espèces pour les placer en les enterrant au fond de leurs jardins !

La seule manière pour la banque centrale d’accentuer l’orientation expansive de sa politique monétaire consiste à assouplir la qualité des titres qu’elle accepte de prendre en garantie dans le refinancement des banques. Les banques peuvent ainsi accorder des crédits y compris à des entreprises dont la notation de crédit pâtit des incertitudes liées au coronavirus dans l’assurance de pouvoir se refinancer aisément auprès de la BCE.

JPhM : Concrètement, les 750 milliards d’euros d’intervention décidés fin mars, c’est ce que permet  la politique de la BCE?

GD : Oui, la BCE a récemment décidé d’un rachat de 750 milliards d’actifs constitué principalement de titres d’Etat. C’est une manière de faire baisser les taux d’intérêt. Elle continue sa politique d’ assouplissement quantitatif en le doublant d’un assouplissement qualitatif consistant à accepter  des titres d’Etat de moindre qualité comme garantie des prêts qu’elle accorde aux banques... comme par exemple elle l’a fait récemment et non sans rechigner pour les titres italiens. C’est une manière de permettre aux banques de continuer de financer les Etats les plus en difficulté en assurant la liquidité de leurs emprunts d’Etat.

  • Où il question de l’Europe

JPhM :  Il ne faut pas confondre ce que fait la BCE et ce qu’a décidé l’Europe par la conférence des chefs d’états et de gouvernements :  550 milliards d’euros d’intervention début avril. A l’échelle de l’Europe ce n’est pas beaucoup ! On attend il est vrai de nouvelles décisions fin avril et on parle de 1000 milliards. Ce sont des dépenses ?

GD : Non. Il suffit de reprendre l’analyse de Virginie Malingre dans les colonnes du Monde. Ce premier plan d’aide n’est pas financé par le budget de l’Union européenne. Les Etats européens vont simplement apporter « des garanties » à hauteur de 25 milliards d’euros à la Banque Européenne d’Investissement, qui va ainsi pouvoir prêter 200 milliards d’euros à des entreprises.

La même opération de la part de la Commission européenne permettra de lever 100 milliards sur les marchés pour ensuite prêter cet argent aux pays européens de les aider à financer leurs mesures de chômage partiel.

Enfin, le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), troisième volet de ce plan d’aide, dispose déjà d’une force de frappe de 410 milliards d’euros et n’a donc pas besoin d’être recapitalisé pour mettre à disposition des pays qui en auraient besoin 240 milliards d’euros de lignes de crédit.

Ces sommes en apparence importantes ne sont donc que des garanties et des prêts et aucunement des dépenses susceptibles de relancer la demande.

JPhM : ce qui signifie que ce sont les Etats qui décideront de leurs dépenses de relance. Et nullement l’Europe. La commission européenne a donc la même fonction que la BCE : aider à prêter ?..

GD : Dans la circonstance, elle puise dans le maigre budget européen pour accorder des garanties sur les prêts que les banques peuvent accorder. Il y a ainsi un effet de levier car si le risque associé à un portefeuille de prêts se limite à 5% de son encours, cela permet aux banques de prêter vingt fois plus sans subir de risques. Pour le reste, ce sont effectivement les Etats qui devront financer individuellement leurs mesures de chômage technique et leurs éventuels plans de relance sans pour l’instant de véritable coordination alors qu’il faudrait un plan de relance européen financé par l’émission d’emprunts européens, les fameux « coronabonds ».

L’Europe mobilise des fonds dans une optique défensive consistant à permettre aux Etats de résister à la pression des déficits mais ne se place pas dans une posture offensive par une véritable initiative de relance. Si une pédagogie en était donnée auprès des agents économiques, elle aurait pour immense mérite de redresser la confiance, seul véritable sésame d’une sortie de crise.

II - Economie de la pandémie : Eviter la déflation.

JPhM : La question de l’avenir est longuement débattue par ailleurs.

Ce n’est pas notre but ici de discuter si des forces politiques et sociales nouvelles pourraient profiter ( ?) de la crise pour forcer la route vers une remise en cause radicale du capitalisme ou du productivisme et sortir des risques du réchauffement climatique et de l’injustice sociale.

Cependant il n’est pas possible de ne pas faire quelques propositions concrètes. Même si nous voulons d’abord continuer à aider à comprendre - dans le cadre des quelques mois à venir -ce qui est décidé et ce qui ne l’est pas par le pouvoir en place.

Nous semblons vivre en politique économique une situation assez extraordinaire. L’aveuglement néo libéral de la loi du marché céderait il le pas à un revirement keynésien d’interventionnisme assumé de l’état ? Et jusqu’où ?

Nos politiques nourris depuis 30 ans au biberon libéral de la loi de Say et du « il n’y a pas d’alternative » sont-ils capables de rompre idéologiquement ? Ou restent- ils dans une gestion de crise classique et dangereuse : la « socialisation (aujourd’hui) des pertes et la privatisation (future) des profits » ?

Ce n’est pas rien de poser la question car il s’agit d’éviter une déflation dévastatrice…

Commençons rapidement par la période de déconfinement. Et nous avons vraiment tous les droits de nous méfier !

GD : Le déconfinement est une entreprise inédite à laquelle il faut réfléchir de manière concrète et pluridisciplinaire. D’un point de vue pratique, il faut être très vigilant à ce que le déconfinement soit sanitairement viable car autrement, à moins qu’une solution médicale satisfaisante ne soit trouvée, une seconde vague nous ferait changer de monde ! Le principe de précaution s'impose plus que jamais.

Dès lors, accorder la priorité à la production de tests de dépistage, de masques, de combinaisons, de respirateurs et d’en généraliser la distribution à tous parait une évidence ! Et cela peut parfois passer par la réquisition et/ou la nationalisation des entreprises réfractaires ou fermées (Luxfer).

Sur le plan économique, il faut donc modérer les objectifs de ce déconfinement : Il ne s’agit pas de se fixer des objectifs d’ultra-performance et la maximisation des profits mais simplement d'assurer la production du nécessaire, d’adapter les techniques productives et de maintenir en état de la chaine logistique de production.

Le déconfinement ne peut être pensé qu’en termes humains et sanitaires et non purement capitalistes... sauf à assumer à présent en plus de la loi du profit, la loi de la jungle et de la sélection naturelle...

JPhM : Certes…Mais reprenons des questions économiques précises. Le premier risque économique est indéniablement celui de la disparition par faillite de milliers de moyennes, petites et très petites entreprises, d’artisans, de commerçants… Les premières mesures du gouvernement vont donc dans le bon sens ? Mais jusqu’où ?

GD : Il est en effet capital de préserver le tissu entrepreneurial pendant les périodes de confinement mais aussi de déconfinement par le versement de revenus d’activité aux indépendants et d’indemnités de chômage techniques aux salariés afin de maintenir le pouvoir d’achat des actifs. L’Etat doit ici jouer son rôle de garant.

Mais il faut aller plus loin :

* par la confiscation des effets d’aubaine de cette crise sur certains acteurs : la baisse de la sinistralité liée à la baisse de l’activité économique devrait être mise à contribution pour imposer aux assureurs une baisse des primes d’assurance sur les contrats dommages des entreprises.

* en exigeant des banques qu’elles renouvellent pour un an les prêts d’entreprises qui viendraient à échéance en contrepartie de la caution d’Etat de 300 milliards qui leur a été accordée.

* par la réduction autoritaire des loyers pour les entreprises à l’arrêt à hauteur du coût d’usure et d’entretien et du taux d’intérêt (effacement de la rente)

...mais aussi les loyers pour les personnes en chômage technique au prorata de leur perte de salaire.

Rajoutons que les revenus de remplacement doivent être plafonnés car, au-delà de 4.000 € par personne, il est évident que les sommes versées alimenteront l’épargne et non la consommation. Toutefois, comme la crise actuelle épargne les secteurs des biens de consommation les plus essentiels, il est intéressant que les classes moyennes voient leur pouvoir d’achat maintenu afin de relancer les autres secteurs.

JPhM : Le risque de crise macroéconomique sous la forme d’une déflation est réel. Je rappelle que c’est une des pires situations décrites par les économistes : celle d’un effondrement de la production accompagné d’une baisse des  prix. L’autre risque ( pas tout à fait irrationnel me semble t-il… ) d’une forte inflation est écarté par la plupart des observateurs.

GD : Oui, il faut empêcher que ce choc de croissance ne se transforme en déflation.

Les interactions entre les trois marchés peuvent y conduire selon le schéma keynésien bien connu : Les licenciements sur le marché du travail suscitent une baisse des revenus et de la consommation sur  les marchés des biens et services, validant les prédictions les plus sombres des marchés financiers.

Il faut donc absolument « figer » l’un de ces trois marchés, en particulier celui de l’emploi puisque c’est lui qui est au coeur. Cela passe par une interdiction des licenciements économiques pendant un an et une reconduction tacite des CDD et des emplois précaires.

Une telle mesure est doublement justifiée :

- La crise du coronavirus est ponctuelle et n’est donc pas la préfiguration de changements structurels.

- C’est l’Etat qui finance les mesures de chômage technique de sorte que le maintien de l’emploi a peu coûté aux entreprises.

Il s’agit d’un coupe-feu permettant d’éviter que la déflation ne se propage « de manière virale ».

Le maintien des revenus à court terme grâce aux mesures d’indemnisation ne suffit pas à stabiliser la demande puisqu’il ne garantit pas la stabilité de la propension des ménages à consommer. En restant à ce stade, l’argent public dépensé pour indemniser le chômage technique l’aura été en pure perte puisque la consommation ne reprendra pas de sorte que la production non plus.

Le maintien autoritaire de l’emploi au moins sur un an est la seule manière de donner aux ménages l’assurance nécessaire pour préserver leur niveau de consommation, ouvrant ainsi des perspectives de reprise.

JPhM : L’interdiction des licenciements pourrait donc devenir non plus seulement une mesure sociale mais surtout une mesure anti-déflationniste essentielle.

Ne doit-elle pas être accompagnée ? Car le rattrapage de la production perdue ne pourra pas se faire à quantité de travail identique. Et encore moins si on envisage de nouvelles productions quand seront enfin imposés des contreparties écologiques.

GD : Comme le choc est non pas financier mais «  réel », il implique de trouver des solutions concrètes dans la sphère réelle.

Le rattrapage productif nécessiterait d’augmenter le volume de travail sur le second semestre 2020. L’objectif serait de combler la partie récupérable de la baisse d’activité de 12% intervenue pendant le confinement. On peut penser de manière optimiste que la moitié de l’écart de production pourrait être rattrapé soit 6 points sur une baisse de 12% annualisée.

Le rattrapage de la production implique la mobilisation d’une forme de flexibilité horaire du travail. Toute la question est de savoir comment augmenter le volume de travail de manière techniquement efficace et socialement acceptable…

JPhM : La flexibilité du travail pour organiser ce fameux rattrapage ? J’ai l’impression que le MEDEF y a déjà pensé… les déclarations de son président mi avril sur les « efforts nécessaires des salariés » ont laissé des traces… Et la flexibilité dont il parle n’est que l’autre versant de la précarité.

Le rattrapage de la production perdue pose en fait deux questions :

-celle de l’acceptabilité d’un rattrapage de toutes les formes de production perdue.. Faut il rattraper la pollution et les émissions de gaz à effets de serre perdues ?!...

-celle des conditions d’emploi et de travail des salariés qui « rattrapent ». C’est ce que tu appelles le « techniquement et socialement acceptable » ?

GD : Techniquement, la seule manière de rétablir les équilibres financiers passe par le rattrapage au moins partiel de l’écart de production. Mais il faut ajouter deux considérations décisives :

* Concentrer les heures de travail à récupérer en augmentant brutalement de 6% la durée de travail sur les seuls salariés actuellement en poste s’avérerait inefficace voire contreproductif. La production se trouverait vite bridée par les capacités techniques de production des sites industriels. L’enjeu serait alors non pas tant d’augmenter la durée de travail des salariés mais d’allonger les horaires d’exploitation des sites industriels. Et cela passe par de nouveaux recrutements.

* Augmenter brutalement la durée hebdomadaire du travail ferait que le temps de production empièterait sur les temps de consommation, bridant ainsi la demande.

Ainsi, la seule manière de faire augmenter concomitamment la production et la consommation consiste à inciter les entreprises à créer des emplois nouveaux, ne serait-ce que pour laisser un peu d'espace aux jeunes qui entrent sur le marché du travail.

A terme, il pourrait même être possible de transformer cette crise en une opportunité : Les chômeurs mobilisés pour rattraper l’écart de production pourraient être pérennisés dans leurs emplois. Cela permettrait tout au moins de limiter l’impact des soubresauts financiers à venir sur l’emploi.

JPhM : C’est dans ce cadre de relance économique que l’on pourra introduire des décisions de remise en cause du modèle productiviste ?.. Mais il faudra aussi imposer une fiscalité juste et fortement alourdie pour les plus riches, un levier possible pour réduire le déficit public sans pénaliser ni la consommation ni les ménages modestes.

GD : Pour qu’une reprise économique soit possible, il faut en effet augmenter la propension des ménages à consommer et cela nécessite de préserver ou même d’augmenter le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires quitte à restreindre celui des plus riches. L’impôt de solidarité sur la fortune doit absolument être rétabli et rendu plus progressif ainsi que les tranches d’imposition les plus élevées du barème de l’impôt sur les revenus. Egalement, les dividendes que certaines grandes entreprises continuent à verser à leurs actionnaires devraient être surtaxés ou interdits.

Ces mesures fiscales et le rattrapage partiel de l’écart de production sont de nature à réduire partiellement l’impact de la crise sur le budget de l’Etat. Il ne faut cependant pas se leurrer : elle laissera quelques stigmates sur le budget de l’Etat. Mais, en la circonstance, plaie d’argent n’est pas mortelle car ce qui est vital c’est de préserver le tissu entrepreneurial, les savoir-faire et les collectifs de travail.

JPhM : Je reste perplexe sur la seule politique fiscale pour traiter de la dette. Elle est absolument nécessaire mais accompagnée d’une politique monétaire de la BCE d’allégement induisant une  inflation contrôlée … Nous en reparlerons une autre fois.

Il faut aussi réfléchir aux mesures de moyen terme. Et peut être au niveau européen. Mais peut on légitimement penser que cela est possible ?…

GD : Compte tenu de notre dépendance à la conjoncture économique des autres pays européens, il est important de lancer une initiative de relance européenne élargissant à l’ensemble des pays européens les mesures de maintien de l’activité précédemment décrites par le maintien de l’emploi assorti d’un plan de relance de la consommation et de l’investissement. On pourrait d’ailleurs se passer des pays idéologiquement réfractaires. Si déjà l’Espagne et l’Italie pouvaient suivre, ce serait suffisant à stabiliser nos revenus d’exportation…

Il est évident que l’Etat devra assurer pour longtemps son rôle de régulation de l’activité économique.

Compte tenu des vulnérabilités de l’économie mondiale antérieures à la crise,  toute la panoplie des politiques économiques conjoncturelles doit être mobilisée :

- La politique monétaire doit être encore assouplie par le maintien de taux d’intérêt faibles et de perspectives d’inflation stables mais aussi par l’injection de monnaie (si possible « fondante ») dans l’économie en direction des ménages. Cette « monnaie hélicoptère » (aujourd’hui devenue drone monétaire !) injectée en quantité raisonnable aurait le double avantage de stimuler la consommation sans grever le budget de l’Etat et de soutenir les prix à un moment où leur baisse risquerait de nous entraîner dans la déflation.

- La politique fiscale doit être remaniée en profondeur pour accroître l’imposition des patrimoines et les hauts revenus et restaurer ainsi les marges de manoeuvre budgétaires des Etats.

- La politique budgétaire pourrait alors se consacrer à un plan de relance par les dépenses écologiques (le « Green New Deal ») en recherchant les effets de levier avec les initiatives privées.

- La politique macroprudentielle de la BCE doit aussi être mise à contribution : il s’agit de reporter de deux ans l’entrée en application progressive des accords de Bâle III afin de donner aux banques plus de latitude dans leur octroi de crédit. Ceci est essentiel pour limiter l’effet procyclique que pourrait avoir Bâle III dans la conjoncture actuelle mais aussi l’ampleur du krach immobilier qui pointe.

- La mise sur pied d’un budget européen financé par des « coronabonds » et capable d’impulser une politique budgétaire expansive crédible parce que d’envergure… à la place d’Etats qui se trouvent actuellement aux limites de ce qu’ils peuvent faire.

Pour conclure, et au-delà des quelques mois à venir dont nous venons de parler et qui, en l'absence d'une politique économique appropriée, pourraient être dramatiques, il est évident que cette crise questionne les fondements du système économique. La question est de se donner les moyens de la penser pour l’affronter.

Nouvelle adaptation destructrice du capitalisme ? Avènement d’un keynésianisme écologique ? Régulation de la mondialisation ? Planification industrielle et écologique pour faire face aux défis du réchauffement ? Cette crise marquera aussi un tournant dans l’histoire de la pensée économique.

*Guillaume Délye est professeur de Sciences Économiques et Sociales, diplômé de HEC et agrégé de SES. Il a été trader à la BRED Banque populaire et mène un travail de recherche sur les questions monétaires et bancaires.

*Jean Philippe Maillos a été professeur de Sciences économiques et sociales et Conseiller municipal d’Agen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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