Pour une géographie populaire : combattre le capitalisme

À propos d'un livre, publié de ce mois, qui fait prendre conscience de la manipulation capitaliste de la géographie mondiale et propose de la déjouer par un retour aux fondamentaux démocratiques.

Pour une géographie populaire : combattre le capitalisme

La géographie n’est pas neutre. Elle se veut science à objet (description de la Terre, étude des phénomènes physiques, biologiques) mais aussi à sujet (les sociétés humaines qui remodèlent la terre).

Le capitalisme peut être considéré comme le principal agent de transformation du globe depuis des siècles. Pensons à sa quête de ressources et son contrôle de leur accumulation comme de leur circulation.

Les rapports capitalistes de production impliquent (…) une marchandisation progressive de tout ce qui peut l’être, à commencer par les terres et le travail. p 19

Le capitalisme est producteur de spatialités, concevant et créant des espaces avec leurs limites et leurs porosités. Espaces principaux, résiduels, complémentaires, concurrents, valorisés, abandonnés, etc.

(À propos de la colonisation)(…) les principes de la religion et du droit européen servent de prétexte à l’accaparement des terres, notamment avec l’imposition de concepts juridiques inconnus dans les contrées nouvellement conquises. À commencer par la notion de propriété privée des moyens de production évinçant toute autre utilisation des sols (droit commun, coutume, sacralisation, non utilisation). pp 40-41

L’exportation de capitaux (…) constitue (…) une autre possibilité qu’offre la géographie pour surmonter les crises. En fait, c’est en partie cet élément qui explique la mainmise de la finance sur l’ensemble de l’économie. pp 78-79

Il s’agit bien d’un enjeu de pouvoir tant politique qu’économique et culturel. D’un système prégnant qui vise à mettre en coupe réglée les agencements sociaux, lato sensu. À moduler leurs tensions à sa guise en faisant fi des choix démocratiques.

Nous sommes bien là dans le crédo d’une exploitation.

L’agonie de l’espace public et de ses moyens n’en est pas le moindre signe.

L’urbanisation est probablement une condition indispensable au maintien d’une certaine stabilité du capitalisme. Par conséquent, et en raison de l’affaiblissement de l’Etat-nation dans le domaine économique, il paraît logique que ce soit les métropoles, en particulier les plus grandes, qui parviennent le mieux à tirer leur épingle du jeu dans le grand marché des territoires. pp 107-108

Les forces transnationales, essentiellement des firmes multinationales, des investisseurs institutionnels et des instances supranationales telles que la FMI, utilisent (…) la géographie pour s’extirper de toute politique remettant en cause la toute-puissance du capital, quand bien même cette politique émanerait de la volonté des électeurs. p 131

Le processus de mondialisation capitaliste repose avant tout sur une survalorisation des différences spatiales et territoriales. Par conséquent, parvenir à un capitalisme mondialisé dans lequel les inégalités de développement seraient estompées n’est rien de moins qu’une contradiction dans les termes. p 148

Le capitalisme possède en lui les ferments de sa propre destruction, disait Marx. Découplons-la de la destruction d’un humanisme - mot bien désuet et affadi, inscrit dans sa pleine valeur environnementale.

[À] court et moyen terme, la catastrophe écologique dans laquelle la planète est dorénavant plongée va ouvrir de nouvelles opportunités et de nouveaux marchés pour le grand capital, lui permettant d’étendre son empire sur les rares espaces et ressources qui lui échappent encore. p 179

Que la carte du capitalisme ne soit plus un territoire obligé aux seuls horizons comptables.

Renaud Duterme nous invite à une réappropriation solidaire, individuelle et collective, des lieux (halte ou circulation volontaire et libre) afin de « reconfigurer » la géographique planétaire.

Il est un concept qui mériterait d’être mobilisé : celui d’autogestion territoriale. Ce concept viserait simplement à redonner un pouvoir de décision et donc une véritable autonomie à une unité géographique ‘ville, pays, commune, biorégion, etc.). pp 190-191

Dans ce livre militant, l’auteur fait preuve d’une salutaire clarté. Ses explications, adressées à des non spécialistes, ne dénaturent pas la pertinence de l’analyse.

En forme de clin d’œil, nous pourrions écrire que l’ouvrage fait écho, sur un plan différent, au possibilisme (L. Fèbvre) du géographe Vidal de la Blache. Mais il ne s’agit plus remettre en cause le déterminisme d’un milieu naturel mais celui d’un artifice prédateur.

Renaud DUTERME, Petit manuel pour une géographie de combat,  (Collection : Cahiers libres),  La Découverte,  208 pages. Parution, 16 janvier 2020

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