Pays : Europe ; capitale : Athènes. Retour de Grèce.

« L'année de la guerre, je devais m'embarquer pour refaire le périple d'Ulysse »1. « Le 2 septembre 1939, en effet, je n'étais pas allé en Grèce, comme je le devais. La guerre en revanche était venue jusqu'à nous, puis elle avait recouvert la Grèce elle-même »2.
« L'année de la guerre, je devais m'embarquer pour refaire le périple d'Ulysse »1. « Le 2 septembre 1939, en effet, je n'étais pas allé en Grèce, comme je le devais. La guerre en revanche était venue jusqu'à nous, puis elle avait recouvert la Grèce elle-même »2.

 Camus vengera cependant cette malédiction de la guerre en parcourant, en avril 1955, le pays de la « pensée de midi » qui conclut L'homme révolté (1951). Du haut de l'Acropole, il décrit ce « sentiment étrange (…) d'être ici depuis des années, chez moi »3. Il donne à Athènes une conférence sur « l'avenir de la civilisation européenne »4 en condamnant le « singulier échec moral »5 du Vieux continent.

 La Grèce symbolise ainsi, dans L'été (1959), la lumière du corps méditerranéen où brûle l'innocence et la beauté : « les Grecs ont pris les armes pour elle »6. Camus retrouve alors la mer Égée pour échapper à la déchirure algérienne7 comme il avait déjà « fui la nuit d'Europe, l'hiver des visages »8.

 En avril 2003, au pied de la stoa d'Attale qui jouxte l'antique Agora, les chefs d'Etat de l'Union européenne ont signé le traité d'élargissement aux dix nouveaux membres qui permettait, enfin, une réunification de l'Europe continentale sur les ruines du Mur de Berlin9

 Le 4 avril 2012, le philosophe Régis Debray sur les ondes de France-Inter « constate qu'on avait pris un mauvais chemin en imaginant que, par l'économie, on pouvait créer un peuple. Au fond, la vraie question, c'est de savoir pourquoi un Allemand de Hambourg accepte de se serrer la ceinture pour un Allemand de Dresde, mais pas pour un Athénien (...) parce que un peuple, excusez-moi de vous le dire, ça se forge les armes à la main et dans des épreuves et pas simplement avec de la monnaie »10.

 Pour ceux qui ont déjà voyagé, pourtant, on sait immédiatement, en foulant le sol grec, que nous sommes en Europe ; que cette langue est toujours, en partie, la nôtre, un même logos en héritage ; que la Grèce est le berceau de notre « civilisation » et y aller, c'est comme un retour au pays natal11. Choisir la Grèce, ce serait nous reconnaître nous-mêmes. Tel qu'Ulysse « peut choisir chez Calypso entre l'immortalité et la terre de la patrie »12, « nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l'action lucide, la générosité de l'homme qui sait »13, dit Camus.

 Les Grecs sont bel et bien les « inventeurs de la démocratie »14 mais pas seulement : ils ont inventé notre monde commun. Comme des « fourmis ou des grenouilles autour d’une mare », selon Platon, ils ont commencé à sonder le Cosmos : depuis Hérodote, l'Humanité n'a cessé de chercher à comprendre l'Autre et, en définitive, soi-même.

 Un détour par les musées athéniens en 2012 nous rappelle certaines choses. Le Nouveau musée de l'Acropole indique quelques éléments intéressants : la réforme menée par l'archonte Solon, vers 590 av. JC, peut être considérée comme l'acte fondateur de la démocratie grecque. Il effectua une « restructuration » des dettes privées et publiques, comme nous dirions aujourd'hui, et abolit l'esclavage pour dettes. Résonances tristement heureuses avec notre temps.

 Également, l'Acropole, site sacré par excellence, a su traverser l'Histoire et recevoir différents dieux, dans l'hospitalité ou la violence. Si, au VIè siècle, une église vint s'installer au cœur du Parthénon, c'est au XVème siècle au tour des Ottomans d'imposer leur dieu : du haut de la colline retentit le chant du muezzin. Le sacré ne se perd pas, il se transforme. La restauration actuelle ne fait alors que sanctifier la domination occidentale depuis deux siècles.

Camus encore : Paris est une admirable caverne, et ses hommes, voyant leurs propres ombres s'agiter sur la paroi du fond, les prennent pour la seule réalité. Nous pourrions aujourd'hui remplacer Paris par Bruxelles ou Francfort.

 On attend un nouveau Tocqueville pour écrire un éventuel « De la démocratie en Europe ». Jacques Derrida avait proposé en 2004, pour refonder une Communauté internationale, d'installer l'Organisation des nations unies à Jérusalem15. Il s'agit maintenant d'instituer, dans nos imaginaires, un peuple européen, pour paraphraser Cornelius Castoriadis16, digne héritier de ses aïeux. Comme les Anciens ont sacralisé l'espace public en plaçant des bornes à l'entrée de l'agora, pourquoi ne replacerions-nous pas le projet européen au cœur d'un espace sacré ? Le Parlement européen devrait dorénavant trouver refuge à Athènes, pour mieux combattre la barbarie qui est en nous et, par ce déplacement symbolique, fonder enfin le Demos européen.

 

1« Prométhée aux enfers », 1947, in, Albert Camus, Noces, suivi de L'été, Gallimard, 1959, p.120-121

2« Retour à Tipasa », 1952, in, Ibid, p. 157

3Danièle Leclair, « Le voyage en Grèce dans les Carnets d'Albert Camus », in, Anne Spiquel, Annie Prouteau, Lire les Carnets d'Albert Camus, 2012, p. 168

4Ibid, p. 163

5Ibid, p. 175

6« L'exil d'Hélène », 1948, In, L'été, p. 133

7Albert Camus, Chroniques algériennes, 1958

8« Retour à Tipasa », 1952, in, Ibid, p. 155-6

9http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:AGMA_Plaque_commémorative.jpg

10http://www.franceinter.fr/emission-interactiv-regis-debray

11Danièle Leclair, op. cit., p. 168

12« L'exil d'Hélène », op. cit., p. 139

13In, L'homme révolté, cité par Danièle Leclair, op. cit., p. 169

14http://www.franceculture.fr/emission-fictions-micro-fiction-«-liberte-egalite-fraternite-les-passions-politiques-francaises-»-11

15Lors du colloque intitulé « Voix de la résistance », à l'occasion des 50 ans du Monde diplomatique, 8 mai 2004.

16L'institution imaginaire de la société, 1975.

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