Collège international de philosophie: la pensée française ne peut pas mourir !

Quelle est la valeur des choses quand on en perd la valeur d'usage ? Quel est, en d'autres termes, le prix des biens dont on oublie l'utilité fondamentale, ce sans quoi nos sociétés contemporaines prendraient le risque d'une régression irrémédiable ? Combien reste-t-il de choses sacrées sans lesquelles nous ne pourrions poursuivre notre œuvre collective de civilisation ?

Quelle est la valeur des choses quand on en perd la valeur d'usage ? Quel est, en d'autres termes, le prix des biens dont on oublie l'utilité fondamentale, ce sans quoi nos sociétés contemporaines prendraient le risque d'une régression irrémédiable ? Combien reste-t-il de choses sacrées sans lesquelles nous ne pourrions poursuivre notre œuvre collective de civilisation ?

Dans un monde en crise où, par définition, notre propre jugement (du grec, krisis) sur les événements est remis en jeu, où ni les grands récits téléologiques, ni les mythologies traditionnelles permettent d'apporter des interprétations du réel recevables, à l'heure où la philosophie fait son propre travail de deuil de toute pensée pure sur les cendres d'un Heidegger nazi, que nous reste-t-il pour penser et comprendre le présent, si ce n'est la discipline dont cette mission est l'objet ? La philosophie elle-même, la philosophie contre elle-même.

SolonQuel est le prix d'une activité qui permet de mettre en doute la notion même de prix ? La philosophie, comme tout ce qui est sacré – notre dernier sacré ?, n'a pas de prix. Elle ne peut pas être échangée sur un marché selon les lois de l'offre et de la demande, car elle ne peut pas être un simple produit qui, une fois consommé, est destiné à être détruit, au sens des économistes. Elle ne peut pas être strictement vendue, au sens où un objet se retrouve séparé de son producteur au moment de l'acte d'acquisition par un autre. La philosophie, en tant que pratique, n'est pas aliénable parce qu'elle est une liberté, silencieuse ou collective, propre à l'homme politique.

On peut vendre un homme et le réduire en esclavage ; on ne peut pas acheter sa philosophie, même sous la torture, même par l'aveu. La philosophie existe par sa propre transmission, par son apprentissage, par l'acte propre à l'homme de chercher à s'améliorer et qui trouve sa possibilité dans l'amélioration réciproque de l'alter-égo.

La philosophie ne s'achète pas, elle se partage. Mais en effet, elle a un coût. Elle exige une infrastructure, des lieux, des livres, des hommes qui en font leur activité principale pour en assurer la reproduction et l'innovation. La philosophie nécessite la possibilité institutionnelle de sa propre institutionnalisation : elle exige un régime politique qui en assure l'accès et la diffusion, que ce régime s'appelle république, démocratie ou cité auto-administrée, polis qui en a vu l'émergence, du moins dans l'espace occidental. Sans doute, finalement, tout système politique qui gagne en complexité a besoin, à un moment donné, d'un outil de compréhension endogène pour assurer sa permanence. Mais un système qui n'a pas pour vocation le progrès de la critique produit de l'idéologie. A la différence de la philosophie en tant que pratique autonome, l'idéologie ne remet pas en cause les déterminants de ses affirmations, c'est-à-dire la possibilité de sa déconstruction : l'idéologie, en tant qu'elle vise à unifier une seule représentation du monde, s'affronte un jour ou l'autre au reste des autres possibles. Ce reste, c'est l'objet même de la philosophie, sa responsabilité : penser l'encore impensé.

Une société qui prétend encore à son propre progrès et, pour ce faire, ose faire la lumière sur ses zones d'ombre, fait de la philosophie. La politique démocratique entendue comme gestion commune des affaires de la cité, n'est autre que de la philosophie appliquée en tant qu'elle engage une philia, un goût et un besoin d'avoir à connaître des affaires du monde. En somme, la condition du progrès reste la philosophie, au risque de critiquer jusqu'au principe même de progrès.

La nécessité de cette simple activité de « philosopher », de penser le monde et notre manière de s'y inscrire, fut la raison d'être du Collège international de philosophie dès sa création. Derrida et consorts l'ont pensé comme un des espaces essentiels à la vitalité de nos démocraties. Et comme Derrida pouvait penser qu'un journal comme le Monde diplomatique ne pouvait être issu que de Paris et de la langue française, le CIPh sans doute devait-il naître en France, dans une logique oecuménique et universaliste au sein de la philosophie.

La France dont les maîtres-signifiants restent le tryptique Liberté-Egalité-fraternité a, pour le reste du monde, un produit à offrir dont la valeur d'usage reste indéfectible : la pensée française. Notre « image de marque » en la matière nous offre sur le marché des objets symboliques un avantage comparatif incomparable, du moins en termes de coûts/avantages. Notre force politique, notre puissance d'influence diplomatique, dépend de notre capacité à participer au progrès des idées. La demande de « France » à l'international reste un désir de liberté dont les vecteurs principaux sont nos ambassadeurs culturels : les intellectuels.

Alors que nous nous mettons à douter, en France, de notre place comme acteurs de l'avenir, le ministère de l'enseignement supérieur ne semble pas convaincu par l'exigence vitale de pouvoir disposer d'outils de réflexion de pointe comme le CIPh. Les Grecs ont en même temps inventé la démocratie et la philosophie après avoir répudié la dette et interdit l'esclavage pour dettes avec les réformes de Solon. Si la réponse à la crise existentielle et économique que nous traversons est la suppression comptable des outils qui visent à y répondre, cela s'appelle un suicide intellectuel.

Le ministère n'a toujours pas apporté les garanties financières qui permettent de s'assurer de la pérennité du CIPh. Quatre postes devaient être fléchés dans l'enveloppe allouée à la Communauté d'universités et d'établissements (COMUE) « Université Paris-Lumières » dont il est associé, aux côtés des membres que sont les universités Paris 8 et Paris 10 et le CNRS. Si les 240 000 euros nécessaires au financement de son équipe administrative n'y sont pas affectés, le CIPh n'aura plus d'existence institutionnelle. Ceci signifierait une perte sans prix pour la France.

Pour signer la pétition de sauvegarde du CIPh, cliquez ici.

 

Gwénaël Glâtre

Attaché d'administration d’État, Université Paris VIII Vincennes - Saint-Denis

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.