Mélenchon: Discours à "Nos causes communes" (9/09/2018), passage sur les migrations

Voici la transcription d'un extrait de la conclusion de l'intervention de Mélenchon à l'université de rentrée du mouvement « Nos causes communes », qui s'est tenue à Marseille du 7 au 9 septembre 2018. Dans ce passage très applaudi, il évoque sa conception de la position de la France vis-à-vis de la Méditerranée et des migrations.

La capture vidéo complète est ici: https://www.youtube.com/watch?v=8QM5-iXLylU (à partir de 36:30)

Le programme de l'université de rentrée de « Nos causes communes » est consultable à travers ce lien


La vocation de la France est dans le bassin méditerranéen.

Le bassin méditerranéen, et la grande civilisation qui depuis trois millénaires tourne en rond sur chacune des rives, est un appel pour nous. Le meilleur appel qu'il soit à renouer avec l'idée de la grandeur telle qu'on peut se la faire, qui n'est pas la domination, qui n'est pas la violence coloniale, qui est la mise en partage d'un destin commun. La Méditerranée est l'avenir de la France, et il est important, et dommage que Mme Merkel ne s'en soit pas mieux rendu compte. La Méditerranée n'est pas le lave-pieds de l'Europe. C'est le contraire. De là doit venir pour le futur une énergie dont la France a grand besoin

Vous le savez comme moi : c'est par milliers, dizaines de milliers, peut-être millions, que nous avons en commun des familles, des enfants, des parentèles, avec les peuples du Maghreb, de l'Algérie, de la Tunisie, du Maroc, qui sont les civilisations et les pays frères et sœurs de l'Italie, de l'Espagne, de la France, de la Grèce.

Voilà : la France ne peut prospérer, la France ne peut occuper sa place en Europe et dans le monde si elle tourne le dos à la Méditerranée. Mais si elle noue avec elle, alors, elle donne le sens de sa participation singulière à la vie des peuples et notamment ceux du Nord et de l'Est, qui ne comprennent rien à ce qui se passe ici, et notamment Mme Merkel, qui est sans doute la plus attardée sur le sujet.

J'ai dit ce que j'avais à dire. Je l'ai fait peut-être avec trop de passion, mais quoi! il en faut. La politique n'est pas ce plat insipide que trop souvent on nous appelle à consommer. Je suis le cœur plein de l'enthousiasme de ce qui va se passer.

Je sais combien notre peuple souffre aujourd'hui. Vous êtes à Marseille, et ce n'est pas seulement le port, qui, situation unique je crois en Europe, entre jusqu'au centre-ville. C'est la misère et la détresse la plus absolue, de pauvres gens qui font ce qu'ils peuvent pour assurer la dignité de leur existence, jusque dans le cœur de la ville, le quartier le plus pauvre d'Europe. La France souffre. Elle souffre parce qu'elle est asservie à des traités brutaux. La France souffre parce qu'elle est confrontée à des phénomènes dont elle voit bien qu'on ne lui permet pas de les affronter.

Les vagues d'immigration sont rendues quasiment incontournables du fait des politiques de l'Europe. Et il faut le rappeler, ce sont les traités commerciaux inégaux qui vident les campagnes des agriculteurs, des pêcheurs, ceux qui vivaient autour du lac Volta, ceux qui vivent sur le littoral du Sénégal, et du reste de l'Afrique. A qui l'Europe achète d'un seul coup des prises par millions de tonnes qui deviennent inaccessibles aux pêcheurs, qui inondent de marchandises qui tuent les agricultures vivrières, et vient nous dire d'un air faraud qu'ils sont entrés dans l'économie mondiale, qui dorénavant se compte en dollars.

Mais les pauvres gens qui fabriquaient des choses qu'ils pouvaient manger ont disparu entre-temps, et sont partis. La première cause de l'immigration, ce sont les politiques injustes. Et je rappelle à tout le monde – à bon entendeur salut – que « Vivre et travailler au pays » ne doit pas être seulement un slogan réservé aux gens des pays du Nord développé. Parce que les gens ne partent pas chez eux par plaisir ou pour faire du tourisme économique.

Et cela, les peuples européens le savent: 400 000 jeunes Grecs sont partis de chez eux, 500 000 Espagnols. Quand vous allez à l'université Complutense à Madrid, sur la première pancarte que vous voyez sur le mur, il est écrit: « L'exil est une souffrance ». L'exil est une souffrance, le pied-noir qui vous parle le sait, et vous le dit. Les gens ne demandent pas mieux que de chercher leur bonheur et leur pauvre vie là où ils se trouvent, avec leurs enfants, sans les voir partir en mer risquer leur vie, et attendre les nouvelles qui ne leur arrivent pas. Dès lors, je n'ai jamais cru que la libre circulation serait en quelque sorte un idéal de vie pour les peuples. Ce n'est pas vrai. Et la liberté d'installation est une fausse liberté si elle a été précédée d'une telle barbarie.

Voilà ce que nous avons à dire. Ce n'est pas un point de vue « équilibré », nous ne sommes pas « à mi-chemin » entre deux délires. Nous sommes sur la position de la raison, nous sommes raisonnables. Et que quelqu'un vienne nous démontrer que ce que je viens de dire est autre chose que la raison mise en œuvre, qu'une politique raisonnable.

Après quoi, face à ceux qui sont en détresse, le devoir d'humanité et de fraternité humaine est indépassable. Quand le Président me dit: « Moi je n'ai pas voulu accueillir l'Aquarius, parce que ça serait donner raison à Salvini », je lui réponds que peu nous chaut de savoir si c'est Salvini, un récif ou quoi que ce soit. Nous ne permettrons pas que ces pauvres gens meurent en mer, nous ne permettrons pas que vous leur infligiez trois jours de supplices supplémentaires comme vous l'avez fait, en les prenant en otages de vos règlements de comptes avec les Italiens.

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