Monsieur le Président...

Réponse ouverte au Président de la République

Monsieur le Président,

 Nous sommes le 15 janvier 2019. Je viens de terminer la lecture de votre lettre dans laquelle vous proposez un grand débat national. J’ai surligné certains mots, annoté quelques phrases, relevé les références bibliques ici et là managériales. Votre formule de politesse m’interpelle. Elle est singulière. « En confiance » est une conclusion ni classique, ni formelle, ni amicale. Mais, elle sonne comme une chance, comme un espoir. Elle m’encourage à vous répondre.

Vous, le leader qui incarnez aux yeux du monde entier une France jeune, lumineuse, créative, énergique, battante et pleine d’allant. Et Moi, une « simple citoyenne », pour reprendre vos termes, à l’avis indicible pour être précisément traduit par la presse, transcrit dans les sondages ou représenté par un parti. Puisque vous attendez « l’expression personnelle » de chaque français « sans distinction de condition sociale », je me propose de vous dire comment je « vois les choses » et puisse l’inspiration faire de ces mots « œuvre utile » à comprendre le présent et appréhender le futur.

Pour apporter ma contribution au grand dialogue national, je pourrais « exprimer mes attentes » dans les cahiers de doléances ou les débats locaux organisés dans ma circonscription. Mes aïeuls l’ont fait au temps de la Révolution en se demandant déjà si c’était là une expérience démocratique inédite ou une manipulation du peuple. Mais, je n’ai pas cette sociabilité politique révolutionnaire. Alors réactionnaire pour réactionnaire, j’opte pour l’échange épistolaire.

Madame de Sévigné Madame de Sévigné
Je suppose qu’il faut être très française pour préférer écrire comme Madame de Sévigné au lieu de twitter comme Donald Trump. Il faut dire que le twitt s’accommode mal avec l’histoire de cœur et d’engagement dans laquelle vous avez emporté la France avec la volonté de pierre de « remettre les Français au cœur de la vie politique et à bâtir une société de l’engagement, dans laquelle chacun se sent capable de transformer le quotidien de son pays ». Votre ambition est devenue mienne. J’ai fait un premier pas en 2016 : j’ai adhéré à votre mouvement.

Depuis la ratification du traité de Lisbonne en 2007, les dirigeants tiennent pour acquis la foi des français dans le tout puissant libéralisme. Il y a ceux qui maîtrisent les implications de cet axiome et ceux qui les ignorent. Il y a aussi ceux qui s’interrogent, leur perplexité nourrie de proclamations ambiguës où vocable républicain et vocable religieux s’entremêlent comme ici « je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle. » J’ai lu qu’il n’y a pas de « questions interdites ». Alors, Monsieur, de qui êtes-vous l’élu ? 

En tout cas, depuis votre élection, vous accomplissez la volonté néolibérale et nous vivons selon les préceptes de l’Europe. Sans doute est-ce pour cela que votre humble consommatrice n’a pas perçu l’innovation de votre programme malgré la méthode « design thinking » appliquée par vos « guys » sortis de Harvard et du Massachusetts institute of technology, J’ai donc usé du pouvoir qui m’a été accordé. Je ne l’ai pas acheté. J’ai voté blanc pour signifier que l’offre politique, pourtant pléthorique, ne correspondait pas à mes attentes. Je crois qu’il était honnête de vous dire d’emblée que vous ne me comptez plus, ni parmi vos électeurs, ni parmi vos sympathisants. Mais comme vous avez déclaré qu’« il nous faut réapprendre la complexité du dialogue », j’ai confiance que vous y verrez un gage de qualité.

Encore faut-il trouver le ton juste. Ni « pression », ni « insulte », ni « agression » et vouvoiement de mise. Mais encore ? Comme le Wall Street journal a vu en vous la version 2.0 du Roi-Soleil, je me suis demandé si je devais me fier à La Fontaine qui écrivit qu’il ne fallait être « ni fade adulateur, ni parleur trop sincère » auprès du monarque. Je vais plutôt écouter vos conseillers qui se réjouissent d’avoir pour la première fois de notre Histoire un manager à la tête de l'Etat qui a su construire « une équipe qui se dit les choses car la vérité est l'essentiel de la méthode ». 

Pour vous dire les choses, ce genre de déclaration alimente ce que vous appelez dans votre lettre « la grande inquiétude et le grand trouble  qui ont gagné ls esprits. » Si vous êtes un manager, je dois en déduire que la France est devenu un business comme un autre. Être président de la République française, c’est manager le business France ; être citoyen c’est être un collaborateur dont il est attendu qu’il contribue au business France pour qu’il soit le plus florissant possible. Comme j’ai refusé le poste de citoyen/consommateur, je crois être obligée de prendre celui de citoyen/collaborateur.

Mais alors, quand vous m’accordé la « liberté d’expression », est-ce au nom de la démocratie ou sommes-nous déjà passés à la méthode de management « Feedback is a gift » développée par l’université américaine de Stanford ? Tous les grands dirigeants de nos jours s’y réfèrent pour inciter les leaders à créer un environnement propice au dialogue pour le bon développement des business dont ils ont la charge. Selon Warren Buffet, il est salutaire aux leaders du monde entier d’être très ouverts aux feedbacks, même inopinés comme le mien car les hommes et les femmes de talent sont trop souvent entourés de béni oui-oui. A en croire l’homme aux 80 milliards de dollars, l’honnêteté est « a very expensive gift. Just don't expect it from cheap people », en français un cadeau tombé du ciel.

N’en déplaise à votre conseillère communication, toute à vous protéger en assumant mentir et faire pression sur les médias « en cas de divergences d’interprétation“, il n’y aurait pas meilleure manière de faire preuve de bienveillance que la franchise radicale. L’exercice n’est aisé ni pour vous, ni pour moi. Vous avez la réputation de ne pas écouter et je reconnais que ma bienveillance est parfois teintée d’ironie, résultat d’une colère mâtinée de civilité. Mais, dixit Kim Scott, ex-Google, la franchise est, pour celui qui veut atteindre ses objectifs, une opportunité d’évoluer, de s’améliorer, de changer et vous êtes homme de changements.

 Votre foi dans le Changement est aussi vaste que le champ lexical que vous utilisez pour en parler. Des verbes : repenser, inventer, remettre en cause ; des adjectifs : inédit, nouveau ; et aussi une kyrielle de noms : transition, progrès, progressisme, transformation, réforme, modernité. Après tout, sans doute n’y-a-t-il rien de plus normal quand on est né dans les années 70, à l’époque où le forum économique de Davos s’est donné pour mission « d’improving the state of the world ». Vous êtes le fils de tous ces hommes de talent qui se sont penchés sur notre berceau en promettant d’améliorer l'état du monde comme d’autres en leur temps voulaient l’évangéliser. Quelle plus fabuleuse raison d’adorer le Changement de façon inconditionnelle !

Alerte sur la banquise ! Alerte sur la banquise !
Dans la vie, quand on ne croit pas un orateur, on dit que c’est un affabuleur. Pourquoi opposons-nous les fables à la réalité ? Peut-être parce qu’on les lit quand tout va bien pour se préparer aux temps où tout va mal. En tout cas, en cette période de contestation, c’est à la fable de Kotter, « Alerte sur la banquise ! Réussir le changement dans n’importe quelles conditions », que vous vous référez. Même si écrire ce texte me demande des efforts, permettez à la plus ouvrière des managers bretonne, que je suis et que vous imaginez illettrée, de vous prouver qu’elle est non seulement pas trop manchote dans l’art de l’écriture mais aussi apte à lire entre les lignes et à interpréter vos paroles sibyllines.

Je vous accorde que les français partagent avec la petite colonie de manchots, imaginée par le grand professeur de Harvard, quelques analogies. Pareillement, ils sont confrontés à l’éventualité de voir leur pays englouti et « leur modèle social mis en cause ». Pareillement, ils sont fiers de leur « chez nous ». Ce « chez nous » où la retraite récompense les vies de travail, où l’impôt sert à réduire les inégalités, où l’éducation, la santé, la justice sont accessibles à tous indépendamment de sa fortune et où l’on vote pour ses représentants.

Ce « chez nous », c’est le contrat social des Trente Glorieuses qui avaient développé une administration pour « œuvrer à notre service », financée par « l’impôt, cœur de la solidarité nationale ». On y est fidèle au point de ne pas pouvoir imaginer cette période achevée il y a près d’un demi-siècle. Dans l’esprit français, elle continue de briller telle une étoile après sa mort alors que le paradigme actuel, changement-compétition-discipline est un trou noir, né des années 70, oppressant les âmes et inapte à illuminer les visages.

Cité à trois reprises, j’ai bien compris que ce « chez nous » n’est pas votre « chez vous ». Une merveilleuse anaphore pour une méchante antiphrase. Dans l’entre soi néolibéral, cette triste histoire doit beaucoup plaire. Pensez ! La mise au pas de la petite colonie gauloise, avec son cœur de gilet jaune, à qui on impose un nouveau mode de vie, une nouvelle culture, de nouvelles valeurs : changement-compétition-discipline.

Dans le rôle du Grand Chef Pingouin, vous écoutez les français jaboter pour exprimer leurs inquiétudes, leurs préoccupations, leur scepticisme. En orateur génial,  vous avez dit « marcher sur la glace » pour signifier que votre foi vous permettra de continuer à tracer votre route malgré les vents violents de l’opposition. Vous les regardez se débattre, trop accrochés à leurs traditions. Vous les jugez trop dépourvus d’imagination au point de voir en vous, cinq cents ans plus tard, une réincarnation de Charles Quint écoutant Bartolomé de la Casas défendre la cause des plus humbles

Bartolomé de la Casas Bartolomé de la Casas

 Premier sujet : impôts, dépenses et action publique

Comme dans la fable, les ressources doivent supporter la cause centrale de la société. Comme vous dites que « l’impôt prive notre économie des ressources qui pourraient utilement s’investir dans les entreprises », on déduit que l’entreprise est devenu le cœur de la société. L’imposition négligeable des GAFA comparée à celle des des TPE, la suppression de l’ISF pour les plus riches et l’augmentation des carburants et autoroutes impactant fortement les plus pauvres deviennent logique. Même les revenus disproportionnés deviennent concevables.

Deuxième sujet : organisation de l’État et des collectivités publiques

Comme dans la fable, il revient à chacun de se définir en fonction de sa position vis à vis de la cause. Avec l’entreprise au centre du système, on est propriétaires, actionnaires, consommateurs, fournisseurs, collaborateurs ou gouvernement. Voilà pourquoi vous considérez d’emblée qu’il y a trop d’échelons dans le système démocratique et que les corps intermédiaires comptaient si peu. Dans le nouveau système, le rôle du gouvernement est uniquement d’implanter et d’évaluer l’impact territorial de décisions prises ailleurs. Il lui revient aussi d’initier la transformation de l’école qui n’a plus à instruire des citoyens mais à développer les compétences utiles à l’entreprise.

Troisième sujet : transition écologique

Comme dans la fable, il n’est pas question de réparer ce que notre époque a abîmé. Il nous faut accepter que ce qui nous fait vivre ne puisse pas durer éternellement. Ca explique l’obsolescence programmée des choses et des hommes ainsi que le manque de volonté manifeste à maintenir les équipements nationaux ou à prendre des mesures drastiques contre le réchauffement climatique. Il suffit d’envisager les problématiques comme des opportunités d’ouvrir de nouveaux marchés.

Quatrième sujet : démocratie et la citoyenneté

Comme dans la fable, les individus sont incités à devenir des adeptes du nomadisme de la vie. Pour être de bons nomades, on nous détache de notre filiation, de notre patrie, de notre maison, de notre identité sexuelle, de notre travail…Au nom de liberté-égalité-fraternité, au service de changement-compétition-discipline, la taxe d’habitation est supprimée, les actions sont moins taxées que la pierre, les personnes transgenres sont mises sous les lumières, la PMA est élargie, la rupture conventionnelle des CDI a été voté, le congé parental unique dans les cartons pour permettre aux mâles de couver leurs petits…Dans le nomadisme, il n’y a surtout ni citoyenneté, ni démocratie mais des clans dirigés par des leaders qui s’imposent ou qui sont choisis par leurs pairs.

Tout cela n'est pas très original. Votre modèle est un mythe littéraire des années 70 : « Leadership Secrets of Attila the Hun » où la société n’avait pour seule valeur que l’argent soutiré aux sédentaires, d’étape en étape, par la violence. Une éducation anticléricale m’a rendue rétive à toute conversion et encline à la controverse. Alors à juste titre, vous pourriez dire qu'il n'est pas dur de n'être qu'un contradicteur et donc je pose sur la table une œuvre des années 70, « Small is beautiful ». Listé parmi les 100 livres les plus importants publiés depuis la seconde guerre mondiale par The Times, il s’agit de défendre une société à taille humaine en symbiose avec son environnement.  

Un mois est passé. "Pour que la vie ait l’unité d’une mélodie, il paraît qu'il faut vraiment que chaque note retienne les précédentes et engendre les suivantes." Vous avez rencontré des milliers de français qui, tel Bartimé, acquis ou convaincus, retirent leur gilet.

De votre lettre, s’est bâtie aussi une dualité, tel Bartolomé de la Casas contre les méfaits de la colonisation espagnole en Amérique du sud.

A l’avenir, à construire ensemble

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