L’électronique économe : une fausse bonne idée ?

Electroménager A+, A++, A+++ (!), processeurs énergétiquement performants (M1 d’Apple)… C’est bien connu, le progrès technologique sauvera la planète. Il FAUT remplacer votre [bidule que l’on veut vendre] par un nouveau pour sauver la planète. Mais à cause du lobby des Amish troglodytes (sans 5G) qui posent des questions embarrassantes, nous allons quand même vérifier…

Pour les adorateurs du progrès, la question ne fait pas un pli. Les technologies dites intelligentes, efficaces ou économes nous permettront d’épargner le climat des excès de notre société. Dans la maison (électroménager) au bureau (informatique) ou sur la route (automobile), il suffirait d’acheter du neuf pour échapper à la crise climatique.

La réelle consommation, c’est la production

S’il est louable de vouloir consommer moins d’énergies et de matières premières, il est plus important de se demander où se fait la consommation. Dans le cas de l’électroménager… elle se fait avant même que le produit n’atteigne le consommateur. C’est-à-dire dans la production et le transport des biens concernés.

Nous pouvons diviser l’impact climatique de nos équipements en deux parties (elles-mêmes subdivisibles) :

  • cradle to gate, du berceau à la porte (comprendre de la production au consommateur)
  • gate to grave, de la porte à la tombe (comprendre du consommateur à la déchèterie)

Commençons par la très classique télévision[1] qui reste en moyenne 8 ans dans le foyer :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Avant de regarder d’autres appareils, notons dès à présent qu’avec plus de 80% des émissions de CO2 (ou équivalents) concentrés sur la seule production, toute velléité de réduction des émissions de gaz à effet de serre devrait s’orienter sur la production plutôt que sur le fait de laisser ou non la télévision en veille.

Le simple fait de fait de garder la télévision 9 ans au lieu de 8 représente une économie de 44 Kg de CO2 soit 5 ans d’utilisation. Dit autrement, garder sa télévision 1 an de plus équivaut à ne pas l’allumer (ni laisser en veille) pendant 5 ans !

Si la télévision a une si longue durée de vie, il n’en est pas de même pour d’autres appareils comme par exemple l’ordinateur portable :

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Si l’usage les émissions de CO2 liées à l’usage sont supérieures (en pourcentage) à celles d’une télévision, la logique reste cependant la même : acheter un nouvel appareil moins énergivore ne saurait se justifier si l’objectif est de limiter les émissions de gaz à effet de serre. En effet, même la très économe nouvelle gamme d’Apple (M1) censée consommer jusqu’à deux fois moins d’énergie ne compenserait la production du dit appareil qu’au bout de… 22 ans et 4 mois. Et (très) rares sont les clients d’Apple (ou d’autres marques) à garder leur ordinateur portable 22 ans !

S’il est louable d’acheter un appareil moins énergivore, cela ne saurait donc se justifier dans une démarche écologiste tant que l’ancien appareil marche encore. Garder son appareil 1 an de plus équivaudrait à économiser le CO2 de 4 ans d’utilisation.

Le smartphone

Le smartphone, avec sa durée de vie moyenne de 2 ans, est un symbole de la consommation jetable. Chaque nouvelle itération est censée changer notre vie du tout au tout, prendre des photos encore plus incroyables (malgré les limitations techniques inhérentes à l’optique qui justifient qu’un téléobjectif soit toujours aussi grand et cher…), avoir enfin une batterie qui dure les deux tiers de la moitié de ce qu’étaient nos téléphones pré-smartphone, etc.

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Surtout, nos téléphones sont capables de tout. Ils nous renseignent sur tout. Et leurs applications nous rendent tous les services : informations, jeux, musique, santé, météo, vidéos, messageries… n’en jetez plus !

Mais justement, ces applications répondent à une logique contraire à celle de nos chers smartphones. En effet, si l’objectif du constructeur est que le consommateur achète tous les ans un nouvel appareil, rien ne dit que ce sera le cas. A l’inverse, les créateurs d’applications visent le public le plus large possible. Il serait pour le moins inefficace de se couper de clients potentiels. Aussi, les applications sont codées pour être compatibles avec des appareils anciens.

Dans les classements des 20 applications payantes et des 20 applications gratuites les plus téléchargées en 2020, aucune ne nécessite un téléphone[2] plus récent que l’iPhone 6S qui date de… 2015. Nombre d’applications (plus de 30 sur les 40) se satisferont des vénérables iPhone 4 et 5 datant respectivement de 2011 et 2012 !

Acheter un nouveau téléphone tous les ans, tous les 2 ans ou même tous les 3 ans en laissant l’ancien reposer en paix dans un tiroir auprès de ses prédécesseurs n’a donc aucune pertinence fonctionnelle. Certains rétorqueront que les appareils photos ou les écrans sont de plus en plus précis… Mais là encore, cela n’a aucun sens. Les appareils photos seront toujours limités par la physique (rendant l’achat d’un vrai appareil photo beaucoup plus logique) et les écrans n’ont pas besoin d’afficher des pixels que nous ne pouvons voir[3].

Tout ça pour quoi ?

Le tableau ci-dessous résume les impacts climatiques de différents produits électroniques que l’on retrouve la plupart des foyers[4]. La dernière colonne montre qu’en gardant lesdits appareils 1 an de plus, nous pourrions réduire leur impact climatique d’environ 15% en moyenne.

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Certes 50kg de CO2 par an, cela ne représente que 1% des émissions moyennes par français… Cela serait donc absolument insuffisant dans la lutte pour le climat. Mais d’une part ce 1% n’a pas besoin d’être tout seul : nous avons déjà parlé dans ces colonnes de l’aviation[5] ou de l’usage d’internet. Et bien d’autres sujets mériteraient d’être ajoutés. D’autre part, toutes les solutions qui consistent à décroitre d’un coup et sur tous les aspects de nos vies de façon uniforme sont peut-être souhaitables mais certainement difficiles à faire passer dans l’état actuel de l’opinion publique sur le sujet.

Enfin, en achetant moins souvent ce type de produit, ce qui ne nécessite pas un effort surhumain, nous aurions un impact très bénéfique sur notre balance commerciale, notamment vis-à-vis de la Chine dont la production d’électricité (pour faire tourner leurs usines) est parmi les plus émettrices de CO2 et donc la plus nuisible pour le climat.

Acheter moins souvent ces produits ne permettrait rien de moins que :

  • limiter nos impacts climatiques
  • améliorer notre balance commerciale
  • économiser de l’argent globalement mal dépensé

Mais la décroissance, ce n'est pas exactement le projeeeeeet.

 

[1]Source : ADEME.

[2] https://www.iphon.fr/post/best-of-2020-applications-les-plus-telechargees

[3] https://blogs.mediapart.fr/h-sabbah/blog/031220/achetez-ces-pixels-que-vous-ne-sauriez-voir

[4] Source : ADEME

[5] https://blogs.mediapart.fr/h-sabbah/blog/130620/grand-voyageur-grand-pollueur

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