Le spectacle auquel les Afghans sont contraints d'assister depuis le 20 août dernier relève du grotesque.
Alors que les conditions politiques et sécuritaire n'étaient pas réunies et que, sur le plan démographique, le recensement n'a toujours pas eu lieu, la communauté internationale a imposé les élections. Le mandat de Karzai était, certes, arrivé à son terme mais personne n'a tiré les enseignements politiques ni de bilan des actions de l'ONU, de l'Amérique et de l'Europe ni de la gouvernance de Karzai.
Mais peut-on vraiment parler d'une gouvernance de Karzai quand on sait qu'il a été porté au pouvoir par les Occidentaux, que 100 000 militaires occidentaux assurent sa sécurité, que des milliards de dollars ont été injectés en Afghanistan et que, directement ou indirectement, les organisations internationales et les grands pays occidentaux ont tiré les ficelles pendant les cinq dernières années ?
On voit aujourd'hui que Karzai a perdu l'appui du gouvernement américain parce qu'il sait que ses partisans ont bourré les urnes en sa faveur... Les Américains expriment maintenant leur impatience et Karzai les accuse de le lâcher et de vouloir un second tour des élections.
Mais le peuple qui attend toujours un résultat franc et clair de ces élections pour avoir à sa tête un chef d'État légitime se sent manipulé et s'attend aujourd'hui à ce qu'on lui annonce l'installation au pouvoir soit d'un chef totalement discrédité soit d'une coalition imposée et funeste entre les deux « gagnants » des élections du 20 août, Karzai et Abdullah Abdullah qui fut son ministre des Affaires Étrangères. Aucun des deux n'a été capable de définir de politique pendant la campagne électorale. Aucun des deux n'est entouré d'un vrai parti politique. Aucun des deux n'a rendu de comptes au peuple sur leurs politiques antérieures. Seule compte la prise du pouvoir.
Le fossé entre le peuple et le pouvoir est devenu un goufre...
La situation sécuritaire du point de vue politique, économique et sociale sur l'ensemble du territoire est telle qu'aujourd'hui un Afghan travaillant à Kaboul et ayant une position sociale qui lui assure des revenus enviables ne peut pas aller rendre visite sans danger à sa famille, à seulement 30 km de là.. Il risque d'être enlevé, rançonné, voire exécuté. Pour les Occidentaux, l'Afghanistan est un « sujet d'actualité » parmi des milliers d'autres et surtout après des milliers d'autres : la grippe A, la crise financière, le procès Clearstream, l'élection de la ville qui recevra les jeux olympiques de 2016... En France, on ne parle de l'Afghanistan que lorsqu'un soldat est tué, ce qui est, malheureusement, trop fréquent.
Dans les G8, le G20, les conférences ministérielles, sur les plateaux de télévision, on parle « stratégie », « développement », « formation », « gouvernance », « corruption », « culture du pavot », « insécurité », « terrorisme », « sécurité des Afghans », « sécurité du monde », « démocratie », « élections », afghanisation ...
Pour les Afghans à 80% paysans et nomades, ces mots qui, pour la plupart, ont des racines latines ou grecques, n'ont pas d'équivalent dans les langues du pays, farsi ou pashtou. Les contresens sont fréquents, dans les deux sens, et pas seulement dans les rapports écrits, traduits par l'ordinateur.
Ainsi, il y a quelque temps, un interprète américain d'origine afghane qui accompagnait des militaires américains venus interroger un Afghan chez lui n'a pas su traduire le mot « rekât » qui signifie une partie de chacune des 5 prières quotidiennes ; le mot, non traduit, entendu dans un contexte anglais a alors été compris « rocket » (roquette) : l'homme qui déclarait avoir fait ses deux « rekât » a été emprisonné dans la sinistre prison de Bagram pour avoir tirer deux roquettes...
Cette anecdote illustre bien l'inadéquation et l'incompréhension qui existent entre l'attente des Afghans quant à la sécurité et la reconstruction et le travail effectué quotidiennement par des militaires sous tension, par des experts prisonniers de leurs termes de référence, par les ONG occupées à l'urgence et un État qui gère sa propre survie.
Pour les Occidentaux présents en Afghanistan, les élections se résument à mettre en place un nouveau chef d'État légitimé par le vote pour que le Président Obama déclenche sa nouvelle stratégie tant attendue.
Les nouvelles élections voulues par les capitales occidentales vont accoucher d'une souris : à Kaboul, il y aura un président, mais dans les 33 000 villages que compte l'Afghanistan, rien n'aura changé Le père de famille, paysan, attendait notamment de ces élections l'éradication du malek, chef traditionnel du village qui représente l'État dans son village mais qui bourre les urnes, détourne l'aide internationale et s'approprie l'eau et les terres . L'élection des maleks comme élus provinciaux le 20 août dernier va à l'encontre de cette attente et, au contraire, officialise leur pouvoir.
Dans le même temps, les talibans dans les villages qu'ils occupent font, eux, pression sur le malek. Ils l'obligent à être juste et à suivre leur politique de justice sociale : stabiliser les prix alimentaires, accorder des bourses aux familles qui envoient les enfants à l'école coranique, encourager les travaux collectifs pour entretenir les réseaux d'irrigation ou cultiver le pavot à des fins politico-financières.
La force des talibans c'est qu'ils savent faire naître chez les Afghans le sentiment d'appartenance à une communauté. Le danger c'est qu'ils substituent la religion à la politique et empêchent la modernisation.
Quand la stratégie américaine et occidentale, qui envisage la sécurisation du pays par l'envoi de militaires supplémentaires, prendra-t-elle enfin en compte cette réalité-là ?
La faiblesse de l'État afghan c'est qu'il n'a jamais su créer ce sentiment d'appartenance à un État-Nation chez l'ensemble des Afghans. Le fiasco des élections va exacerber cela.
Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali a récemment déclaré, dans un débat sur la chaîne Arte :« La crise actuelle est la crise de l'occidentalisation du monde ». On ne peut pas mieux décrire ce qui se passe aujourd'hui en Afghanistan. Les Afghans ont bien compris que leurs élections n'ont qu'un seul but : donner aux états occidentaux les moyens de rassurer leurs propres électeurs en justifiant leur présence militaire.
Si, pour une vraie reconstruction du pays, on allouait un dixième de l'aide internationale consacrée à la guerre en Afghanistan, si on élisait à la tête de l'État un chef soucieux du devenir du pays, qui s'entourerait d'une équipe restreinte, compétente, honnête et efficace et si, enfin, on exigeait de lui des résultats concrets quant à l'amélioration de la vie du peuple afghan, d'ici la fin du mandat du futur chef de l'État afghan, il pourrait y avoir des lueurs d'espoir.
Faute de quoi, dans 5 ans, on parlera à nouveau d'élections en Afghanistan, mais la situation risque d'être pire encore.