(tout a commencé ici)

 

espion
Le sabotage de l’I.N.A. et l’opération « Resistance Quantum Citizen » avaient attiré l’attention de nombreux services de renseignement du monde entier à la recherche de petits génies de l’informatique. Jérôme avait réussi à échapper aux polices. Pour trouver refuge, son choix s’était tourné vers l’Uruguay. Il lui avait semblé que ce pays était relativement indépendant et « honnête » avec une coalition socialiste au pouvoir digne de ce nom. Le gouvernement uruguayen lui avait prêté un appartement, lui avait permis d’enseigner à l’Université, lui avait donné une fausse identité contre quelques informations concernant surtout son tumultueux voisin, l’Argentine, mais aussi, contre quelques « menus services ponctuels » : « vous serez contacté en temps voulu ».

 

Il se passa ainsi plusieurs mois sous la quiétude du soleil uruguayen. Jérôme fit connaissance avec le peuple de ce pays pour lequel il eut très vite une grande affection. Il se sentait très proche de ces Uruguayens qui semblaient si naturellement intraitables devant tout ordre arbitraire et abusif. Ce peuple a connu de terribles dictatures et de cet héritage, il lui semblait qu’ils avaient conservé un sens fort de la critique sociale, de ce sens pratique, de cette chaleur humaine, que l’on ne trouvait plus chez les Parisiens. Il était éberlué par l’inventivité du pouvoir socialiste en place. La télévision nationale était située au rez-de-chaussée d’un immeuble. L’équivalent du « journal de 20 heures » se déroulait dans un studio dont la façade en verre était ouverte sur la rue. N’importe qui pouvait rentrer durant la diffusion du journal pour exprimer son désaccord, c’était un droit inscrit dans la constitution uruguayenne !

 

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Jérôme se réveilla un matin avec l’enthousiasme d’un jeune homme qui découvrait un Nouveau Monde. Il prit son journal, fit couler un café, s’assit à la table de sa cuisine, encore en slip. Il était remarquable de découvrir un nouveau Jérôme : il avait perdu du poids, il avait découvert une nouvelle vie et une autre vision du monde, il s’était rasé et il avait été rebaptisé : « Jesus Neruda ». L’homme qui lui avait fourni les faux papiers travaillait pour le gouvernement uruguayen, il lui avait dit comme ça : « Il nous a semblé que ça faisait une bonne synthèse pour un  héros de l’informatique : Jesus, parce que tu es le sauveur de l’humanité contre la menace quantique, et Neruda, parce qu’il n’y a qu’un poète qui pouvait faire ce que tu as fait, lui dit-il.» Jérôme avait ressenti la plus belle émotion de sa vie à ces mots. Il lui semblait vivre une fiction. « Jesus Neruda… c’est magnifique ! », pensait-il. « Je n’aurais pu mieux choisir que ce merveilleux pays. » « Maintenant, sache que tant que nous serons au pouvoir, tu seras protégé. Mais nous te prévenons que si la droite revient, la droite uruguayenne est une droite très dure. Il faudra alors te méfier. Nous comptons sur toi pour inventer ta propre histoire, nous t’aiderons pour la rendre crédible. Il faudra que nous puissions la trouver sur Internet, naturellement. Nous pensons que tu as les compétences pour faire ça, n’est-ce pas ?  » Jérôme avait acquiescé avec un sourire. « Je ne pourrai jamais trop vous remercier. Vous me sauvez la vie. » « Garde tes remerciements pour notre Président, c’est lui-même qui a encouragé la décision de répondre positivement à ta demande. » « Maintenant, nous ne pouvons pas te garantir que tu n’as pas été suivi, si ça se trouve le subterfuge a déjà été découvert par quelques puissances extérieures, mais tant que tu seras sur le sol uruguayen, tu seras en sécurité. Nous le garantissons. En revanche, si tu décides de sortir du territoire, nous ne pourrons rien faire pour toi. Je sais que tu as une famille en France, tu auras sûrement envie de les voir… Malheureusement c’est une très mauvaise idée. » Le regard de Jérôme s’assombrit à ces mots, il eut une soudaine pensée pour sa mère. « Ca fait si longtemps... », pensa-t-il.

 

Il allait finir son petit déjeuner « bien français », lorsque l’on frappa à la porte. Jérôme n’avait pas l’habitude d’avoir des visites, il fut surpris. Il regarda par la fenêtre. Il vit une silhouette ronde, des cheveux blanchis… Il n’en croyait pas ses propres yeux. Il se mit à courir dans l’appartement. Tartine dans une main, pantalon dans l’autre, il posa l’un, mit l’autre à toute vitesse, se demanda s’il fallait qu’il rentre la chemise dans le pantalon ou s’il pouvait rester « à la cool », se coiffa en deux secondes devant un vieux miroir. On frappait à la porte pour la deuxième fois. Il était prêt, enfin... le pensait-il. Il était devant la porte, il ouvrit et il fit : « Pepe ! Pardon, Monsieur le Président…, Jérôme rougit. Je voulais dire, Monsieur le Président. Je ne m’attendais pas, je suis confus... » Pepe Mujica sourit. « Ne vous en faites pas, ce n’est pas la peine de faire tant de manières, je ne suis pas le Président de la République en France. » Jérôme ouvrit le chemin, un peu gauchement, il enleva rapidement de vieilles fringues et des classeurs qui traînaient sur le meilleur fauteuil, et il proposa à Pepe Mujica de s’asseoir. « Excusez-moi, je ne m’attendais pas à une visite ce matin… » « Ne vous excusez pas, monsieur Neruda, vous êtes le bienvenu en Uruguay, et je suis ravi de venir chez vous pour enfin faire directement votre connaissance. Je voulais voir de mes yeux à quoi ressemblait un mythique pirate informatique, dit-il en souriant. Je dois bien dire que je suis déçu. Vous êtes finalement un homme commun comme un Président de la République ou un ancien guérillero. »

 

Pepe Mujica parle  avec l’humour et la tendresse que Jérôme avait appris à apprécier dans cette ville. « Je suis un vieux monsieur, en mon temps il y avait des guérilleros, nous prenions des risques inconsidérés, parfois nous étions même inconscients du danger. Je l’ai payé très cher de ma personne. Vous comprendrez que je ne pouvais pas rester insensible à votre situation. », résuma-t-il.

 

Le Président uruguayen était une personne remarquable : il avait la réputation d’être le Président le moins bien payé de toute la planète. Il donnait 80 % de son salaire à son parti politique, un autre pourcentage à des œuvres sociales, et il conservait un salaire très modeste pour lui. Il roulait dans une vieille bagnole qui tenait avec des bouts de ficelle, et il vivait dans une maison très modeste à la campagne. Le peuple uruguayen le surnommait « Pepe Mujica ». Cet ancien militant d’extrême gauche avait été arrêté, enfermé, puis torturé durant des mois alors qu’il luttait contre la dictature dans les années 70.

 

« Vous savez, vous êtes dans une situation délicate…, reprit-il. Les services de renseignement français nous ont contactés, ils vous ont repéré et souhaitent que nous vous expatriions. Bien entendu, il est hors de question de vous laisser tomber. Mais nous sommes au bord d’un incident diplomatique majeur alors que nous entretenons déjà des relations difficiles avec la France. » Jérôme ressentit un terrible sentiment d’effroi, comme une douche froide. « Je suis venu moi-même parce que je ne dors plus depuis deux jours en pensant à vous. Vous êtes un gentil jeune homme, j’ai beaucoup entendu parler de vous, je sais que vous êtes quelqu’un de bon, je ne veux pas que vous reviviez ce que j’ai vécu moi-même à votre âge. Je sais que les services français n’hésitent pas à utiliser les mêmes « méthodes » qu’utilisait la dictature militaire ici, en Uruguay. Par conséquent, j’ai directement appelé le Président de votre pays, je sais qu’il dispose du pouvoir de décider de votre sort. Le Président, en France, dispose d’immenses pouvoirs, trop sans doute, mais c’était la meilleure solution pour vous éviter le pire. Je ne suis pas très fier de cet accord, mais je n’ai pas pu faire mieux. Je voulais vous le dire moi-même. » « Dites-moi, de quoi s’agit-il ? » « Vous travaillerez pour le gouvernement français et pour le mien, mais ça, ils ne le sauront pas. Vous aurez la double nationalité, ce qui vous permettra, quand ce sera nécessaire, de revenir vivre en Uruguay. Mais vous devrez remplir une double mission. Pour tout vous dire, vous serez ce que l’on appelle dans les romans, un « agent double ». » « Un agent double ? » répéta béatement Jérôme. « Oui, très officiellement, vous travaillerez pour les services de renseignement français. Ils vous emploieront pour une mission très spéciale de politique interne. Nous savons ce qu’ils veulent. Ils vous demanderont d’infiltrer le mouvement social « la marche des losers », en particulier la « marche de l’Ouest », le groupe le plus important et le plus abouti du mouvement. Ils tiendront à tout connaître des principaux artisans de ce mouvement. » Jérôme s’emporta : « Après avoir démoli le projet quantique, vous voulez que je devienne une taupe du gouvernement français pour sauver ma peau ? Mais qu’est devenu Mujica le guérillero, le héros de la révolution uruguayenne ? Que... » « Calmez-vous, Jésus Neruda ! Sachez que sans nous, vous seriez peut-être déjà en prison en France ! Nous vous avons fait confiance, je vous fais confiance. Beaucoup de gens, autour de moi, vous suspectaient d’être un agent à la solde d’un pays mal intentionné. En lisant votre histoire, j’ai aussitôt compris qu’il y avait du romantisme dans votre acte de résistance. Je ne sais pas ce que sont devenus vos amis qui travaillaient avec vous. Mais vous avez réveillé beaucoup de conscience en faisant émerger de nombreuses informations secrètes. Le mouvement des « marcheurs », en Europe, vous est aussi profondément redevable. De nombreuses informations révélées ont eu des effets considérables sur la mobilisation des peuples européens. J’en suis conscient, et c’est pour ça que j’ai accepté ce compromis avec la France, car vous allez continuer à servir le mouvement social à l’insu des services de renseignement français. Sachez que tout ce que je vous dis là restera entre vous et moi. J’ai connu la clandestinité, je ne vous laisserai jamais tomber. En êtes-vous convaincu ? » « Vous, peut-être, mais... » « Mais... Si jamais je disparaissais ? Ne vous en faites pas, dans notre parti politique, nous sommes plusieurs à partager nos secrets en confiance. Vous serez protégé par le parti. Concrètement, la France veut vous utiliser pour infiltrer le mouvement social, et nous, nous voulons que vous serviez le mouvement social à l’insu des services de renseignement français. » « Mais ils vont me demander des noms pour effectuer des arrestations. C’est impossible, je ne veux pas faire ça ! C’est totalement dément. Qui me dit que vous êtes sincère ? Je ne vous crois plus, ça ne tient pas debout ! » « Écoutez… je ne peux pas vous convaincre de mes bonnes intentions. Pour ce qui est des « noms à donner », donnez-leur des noms de personnes aux activités insignifiantes dans le mouvement social, faites-leur des rapports en mettant en exergue des faits sans importance, accentuez ces faits comme s’ils étaient vitaux, trompez l’adversaire en leur indiquant de fausses routes, vous saurez le faire, je n'en doute pas… Nous avons au cœur de la marche des losers, des « amis » très engagés. En réalité, vous serez là pour les protéger en orientant les services français vers des fausses-vraies pistes. Vous sèmerez de faux indices mais aussi de vraies preuves. » « Faux, vrais, que voulez-vous dire ? » Le cerveau de Jérôme était dans un crescendo d’excitation neuronale. « J’ai compris. Vous voulez dénoncer certaines personnalités qui parasitent le mouvement à la place de ceux qui le soutiennent en réalité. » « C’est à peu près ça. Et vous allez nous aider aussi à révéler qui sont les agents français infiltrés pour saboter le mouvement social. Par chance, d’anciens formateurs français sont venus nous expliquer leur méthode de travail. Et en outre, les révélations de votre piratage quantique nous ont offert de nombreuses informations sur leurs pratiques, voire des noms. Nous avons une liste et un descriptif que nous vous fournirons. Ils ne sont pas si forts que l’on croit. Il y a beaucoup de mythologies sur les services d'espionnage : une réalité bien plus « humaine » que le mythe. Parmi ces personnes « révélées », il se peut qu’il y ait des « agents » piégés, comme vous. Votre mission sera de leur faire savoir que nous pouvons leur offrir notre protection s’ils le désirent. Mais il vous faudra avoir des informations de première main sur ces potentiels candidats à l’exil. C’est l’objectif suprême de cette mission. Ici, en Uruguay, dans mon parti, nous disons depuis les années 2000 que la gouvernance française est une « dictature douce », mais nous avons observé depuis quelques années qu’elle glisse vers les mêmes pratiques que toute dictature, et nous savons ici de quoi nous parlons. La « marche des losers » est un mouvement social inespéré, plus personne ne croyait qu’en France il y avait encore des ressorts pour s’opposer aux forces libérales. Ce mouvement a pris une ampleur internationale. C’est pour cette raison qu’ils nous intéressent. Nous savons que l’avenir de l’humanité est en péril avec le réchauffement climatique et les tensions guerrières croissantes. Ce mouvement social représente un espoir et nous devons le soutenir. »

 

Jérôme se sentait abasourdi par ce flot d’information. Il ne savait plus s’il devait être en colère, être admiratif, ou encore étrangler le Président uruguayen. « Je comprendrais que vous refusiez. Je ne vous cache rien. Il est encore possible de vous naturaliser uruguayen. Il vous sera ainsi possible de rester parmi nous et de vivre une vie tranquille. Mais nous savons que le gouvernement français et ses complices économiques ne vous pardonneront jamais. Vous leur avez fait perdre au moins 10 ans sur la conception d’un terrible outil de contrôle, de surveillance et de gouvernance. Votre vie est en danger. Mais, quelle que soit votre décision, je la respecterai et ferai tout pour vous protéger. »

 

Jérôme lisait dans la tête du Président : « Pepe Mujica sait qu’en faisant appel à mon esprit romantique et aventurier, il obtiendra ce qu’il veut. C’est vraiment un homme politique intelligent, il connaît l’âme humaine, il sait s’adresser à elle avec habileté et tendresse à la fois. » Jérôme n’arrivait plus à contrôler le flot d’idées et de sensations qui le submergeait, et il dit sans vraiment le comprendre : « J’accepte ».

 

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« C’est ainsi que, je vous rassure, à quelques exceptions près, mais je n’y suis pour rien, les « leaders du mouvement » qui ont été arrêtés pendant les dernières manifestations par les services de police belge, ne sont en vérité que des agents français, infiltrés que nous avons pu identifier. Ils ne sont pas nombreux, ils sont au nombre de cinq. Nous avons réussi à tromper les services de renseignement français en utilisant les faiblesses de leur fonctionnement cellulaire. Ce sont leur propres services qui ont dénoncé leurs propres agents au gouvernement belge. En bref, la police belge a arrêté les complices de la police et des gouvernements. Ils n’étaient en rien des militants bien intentionnés. Vous aurez les noms. Il y en a quelques autres, dans le mouvement. Ceux-ci, ce sont des « agents piégés par chantage ». Certains parmi eux ont reçu une invitation d’asile politique du gouvernement uruguayen. Cela explique leur soudaine disparition, en réalité, ils sont partis pour bénéficier d’une protection. Vous en aurez les preuves bientôt. Pour finir, je pense que nous avons bien identifié les personnes de confiance de la marche des losers. Sachez que nous vous donnerons, à vous et seulement à vous, toutes les informations dont nous disposons. Le gouvernement uruguayen, entre autres gouvernements d’Amérique Latine, vous soutient, et notre action n’a été calculée que pour protéger et soutenir la marche des losers. Pepe Mujica lui-même vous le confirmera bientôt. Car évidemment, maintenant, il n’est plus question d’avancer masqué. Et j’en suis heureux, même si je dois craindre pour ma vie. En ce qui me concerne, ma mission est terminée. »

 

Graziella et Abdelslam écoutaient ce récit la mâchoire pendante avec des yeux tout ronds.

 

(la suite est ici)

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