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Billet de blog 20 oct. 2021

Les toilettes de luxe de la startup Trone ont chamboulé ma vision du ruissellement

Je vous révèle comment j’ai revu ma position vis-à-vis de la théorie du ruissellement grâce à une expérience transcendantale garantie sans ayahuasca (mais avec trauma crânien).

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Incubateur de startups Station F. Toilettes du restaurant italien la Felicità. 12 h 30.

« Un sèche-main installé, un arbre planté ! ». Sticker engagé, l’écologie au cœur du centre de l’ADN des préoccupations de notre entreprise, j’apprécie. Pourvu que les mines chinoises regorgent de suffisamment de terres rares pour reboiser l’Amazonie. Je fourre mes mains dans la machine. On ne parle pas assez de ce fléau des sèche-mains dysfonctionnels.

Qu’à cela ne tienne, je me rabats sur le papier des toilettes design que je viens d’utiliser. Le modèle « Arc-en-ciel » conçu par la startup française Trone. Créée en 2018 par un ancien d’HEC, la jeune entreprise a bouclé fin 2020 une levée de fond à hauteur de 2 millions d’euros. J’ai scrollé le site web de la marque, encore mis en abyme sur leur création :

« Enfin des toilettes design

Issu de la collaboration de designers, d’ingénieurs et d’artisans français, Trone est né d’une mission : réinventer l’expérience aux toilettes. Une expérience moins monotone, plus singulière. Mémorable. »

Mission remplie avec brio. De mémoire, je n’ai jamais connu expérience moins monotone, plus singulière. Mémorable que celle offerte par ces deux cylindres entourés de néons multicolores. La vision de la cuvette en porcelaine émaillée noire façonnée près de Maubeuge, le contact de la lunette en bois de frêne de la forêt écoresponsable de Marœuil dans le Pas-de-Calais, a réenchanté mon quotidien comme une émission patrimoniale de Stéphane Bern.

Mais alors que je jette ma boule de papier humide, mon contentement se trouble tel un fond de cuvette après un coup de brosse. Des WCs à 2000 balles ne relèvent-elles pas d’un Veblen vaguement sanitaire ? J’actionne la chasse, l’eau du réservoir transparent tourbillonne. De la défécation ostentatoire ? Ma pizza va refroidir. Je tourne les talons, fissa.

Dans ma révolution à 180 degrés, ma Veja droite glisse sur une flaque. Je chute, mon front percute le réservoir glougloutant, tiens c’est drôle je réalise que Trone est l’anagramme d’étron, ma vue se trouble. Je m’évanouis.

Je sens qu’on secoue mon épaule. La chaleur m’écrase au sol. Je cligne des yeux, peine à les ouvrir ébloui par un soleil au zénith. Je roule sur le côté, crois apercevoir un crâne de vache blanchâtre complètement cuit, glauque, dépourvu du mysticisme de Georgia O’Keeffe à Pompidou jusqu’au 6 décembre, au milieu d’un désert aride au gris brun infini. La Somalie. Oui, j’ai poncé GeoGuessr au point d’identifier en un clin d’œil l’arrière-pays somalien.

— Tu es réveillé !

Un gamin en haillons me surplombe. Quelques secondes me suffisent à le reconnaitre. Bon sang, c’est bien lui.

Nous avions fait connaissance en 1992, dans un VSD de la salle d’attente de mon dentiste. Bernard Kouchner lui remettait un sac de riz en double page. Sa présence rassurante m’accompagna de nombreuses années, à chaque visite. Une ultime carie sonna le glas de notre relation imaginaire.

L’enfant pince ma joue.

— Pourquoi tu es là ?

Ma gorge est obstruée, aucun son n’en sort. Il relève ma tête et porte à mes lèvres une cruche d’un liquide à la fraicheur étonnante sous ce soleil thermostat 12. Une toux m’étrangle. La boule de papier humide que je recrache grille instantanément sur le sable.

— Si je suis là, petit bonhomme… (le sobriquet paternaliste conforte ma position duale d’ainé et d’Occidental), c’est à cause de Trone.

— De Trone ? Tu veux dire la startup qui réinvente l’expérience aux toilettes ? La rends moins monotone, plus singulière. Mémorable ?

J’agite ma main à travers son corps à la consistance éthérée. Pris d’un bégaiement soudain sans doute provoqué par la chaleur, je tente de le raisonner. Des toilettes design à plusieurs milliers d’euros, n’est-ce pas là le ca-ca-pi-pi-talisme à son apo-po-gée ? Il doit détenir la réponse lui qui, comme 2 milliards de personnes sur le globe, n’a pas accès à des toilettes.

Le visage de mon jeune ami s’anime. Il siffle le bruit de l’eau qui coule, ses doigts pianotent au-dessus de son crâne, puis descendent doucement le long de ses tempes, de ses joues.

— Le ruissellement.

Le ruissellement ? Je reste bouche bée. M’évoque-t-il un rituel ancestral de type danse de la pluie ? Mes connaissances de la Somalie se limitent aux démarcheurs en K-way d’Unicef postés à l’entrée du métro et au storytelling postcolonial des brochures d’agences de voyages alternatives. Il éclaire ma lanterne.

— Mon père est le plus fidèle conseiller du chef de mon village. Chez toi, on dirait que mon père est le Chief of Staff du CEO.

Je le remercie de me traduire sa sagesse en des termes intelligibles. Tout de suite plus clair. Je l’invite à poursuivre.

— Le jour où, par exemple, le CEO de mon village récupérera un lit, il cèdera le tapis sur lequel il dormait au Chief of Staff, où mes frères et moi pourrons dormir plutôt que sur le sol nu.

Mon front me fait un mal de chien. Je redouble d’attention, essaye de comprendre ce qu’il me transmet.

— Mais le CEO de mon village, son lit, il le récupère de quelqu’un qui s’en débarrasse. Peut-être du CEO des CEOs de villages. Et ce quelqu’un qui s’en débarrasse l’a récupéré lui aussi, à un moment donné. Tu vois les implications ?

Je crois avoir compris. Si en haut, certains s’enrichissent, c’est au profit de ceux en dessous. Cette grande chaine de solidarité serait le ruissellement. J’ose la comparaison.

— Ça veut dire que si quelqu’un, en haut de la pyramide, se paye une création de Trone, un jour ton CEO recevra des toilettes et ton père héritera d’un seau, par le ruissellement des acquisitions ?

Ses petits iris noirs me fixent, malicieux. Il semble apaisé. Ses contours s’estompent, je cherche à les rattraper, mes doigts griffent son bras qui disparait en volutes. Le désert tourne autour de moi, le soleil grossit, jusqu’à occuper mon regard en totalité.

À mon réveil sur le marbre des toilettes de la Felicità, le sens du message m’apparait limpide. Je dois suivre la voie de Trone. Contribuer au ruissellement en créant ma startup.

Tout ce qui manque à mon jeune ami, je vais m’efforcer de lui faire ruisseler. Dès demain, promis, j’ouvre mon école Montessori-Freinet-Steiner pour enfants de cadres dynamiques, je mets en bouteille la fonte des derniers glaciers, je lance ma marque de slip en coton biosourcé du Kirghizistan. 

En attendant, la seule chose qui ruisselle grâce à moi, c’est l’eau du réservoir fendu par mon crâne.

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