L’épidémie de coronavirus : insigne symptôme de la mondialisation néolibérale ?

Si d’aucuns s’escriment encore à considérer la pandémie de coronavirus comme un événement exogène (conjoncturel), une analyse plus approfondie dévoile au contraire les failles structurelles de la globalisation néolibérale, dont la légitimité est clairement remise en question. En ce sens, le Covid-19 se présente bien comme le symptôme d’une crise systémique, dont les causes sont multiples...

            Bien que la pandémie du Covid-19 puisse apparaître comme un événement difficile à prévoir rétrospectivement, et que ses effets dévastateurs ne cessent d’inquiéter les décideurs politiques, prisonniers d’une rhétorique à côté de la plaque[1], force est de reconnaître que son surgissement intempestif ne saurait masquer la profondeur structurelle de la crise. Si, comme le note judicieusement Michel Husson[2], il existe bien une dimension conjoncturelle à son avènement – le « gel d’une bonne partie de l’activité économique » et la perturbation « des chaînes d’approvisionnement » découlant de l’extravasation du virus –, elle n’est point en mesure d’expliquer à elle seule l’ampleur de ses conséquences économiques, ni d’élucider la gravité exceptionnelle de la situation sanitaire.

            Et Jean-Marie Harribey d’enfoncer le clou avec lucidité : « la rapidité et la facilité avec lesquelles le coronavirus s’est répandu comme une traînée de poudre en 2020 sont l’aboutissement [prévisible] du processus de production de valeur économique dans une "chaîne" dont les maillons sont unifiés par la circulation mondiale du capital ». Cette dernière s’appuie sur une telle intensification de la division du travail que « la moindre rupture dans cette chaîne » entraîne une paralysie quasi intégrale des échanges commerciaux à l’échelle planétaire[3]. En d’autres mots, une analyse un tant soit peu poussée démontre sans détours que la véhémence de la crise (de plus en plus imminente) s’inscrit dans un contexte précis (post-2008), où la vulnérabilité croissante d’un système fondé sur la spéculation tous azimuts est exposée au grand jour. « La poudre financière est là, n’importe quelle étincelle peut la faire sauter »[4].

            L’étincelle menace désormais nos sociétés... et les effets pyrotechniques risquent d’être particulièrement dramatiques...

              

            Cette présentation sommaire de l’instabilité inhérente au capitalisme tardif (d’après la pertinente locution de Frederic Jameson) paraît avoir sonné le glas théorique de la mondialisation néolibérale (de moins en moins heureuse, faut-il croire) – quoique, comme le confirment les nombreuses prises de position (plutôt préoccupantes en l’état) des « élites politiques », un approfondissement autoritaire et sécuritaire de sa rationalité mortifère ne doive point en toute vraisemblance être écarté[5].

            L’apparente tranquillité de la situation antérieure, en ce sens, trahissait bel et bien, malgré les artifices statistiques et les justifications ad hoc, un « fonctionnement pathologique » du capitalisme globalisé, où le fléchissement historique des gains de productivité le condamnait fatalement à accaparer un « maximum de valeur » par le renforcement du taux d’exploitation et l’augmentation concomitante des inégalités socioéconomiques[6] – le tout sur fond d’épuisement de ce qui lui sert de base matérielle : la nature (Harribey). En dévoilant ainsi les contradictions insolubles (sociales, écologiques, démocratiques...) de la mondialisation néolibérale, fruit d’une dérégulation institutionnalisée et poursuivie avec acharnement, le Covid-19 ne fait que révéler les failles structurelles d’un mode historique de production et d’échange « depuis longtemps à bout de souffle ».

            Dans un texte publié en mars dernier[7], Léo Charles, maître de conférence à l’Université de Rennes, en donne un éloquent aperçu. Si les ramifications de la crise sont de toute évidence complexes (ce qui, en revanche, neutralise toute explication simpliste dérivant d’un choc exogène...), deux axes de compréhension (complémentaires) peuvent cependant être dégagés : une architecture de l’économie mondiale basée sur les chaînes de valeur globales (1) et une rétraction, antérieure à l’épidémie, de la production industrielle (2).

À rebours de la théorie classique...

            Bien que la mondialisation actuelle soit le produit d’une histoire sinueuse, où des périodes de repli succèdent à des phases d’expansion, sa légitimation théorique – malgré les critiques qui ont pu être formulées depuis deux siècles – repose essentiellement sur les vertus du libre-échange, pivot de la pacification des mœurs dérivée du « doux commerce » si cher à Montesquieu... Se référant, plus ou moins explicitement, aux œuvres d’Adam Smith et de David Ricardo, leurs partisans (notamment au FMI et à l’OCDE) mettent souvent l’accent sur la notion d’avantage comparatif. Par ce dispositif, chaque nation en viendrait à se spécialiser dans la production de marchandises précises, en fonction de ses aptitudes spécifiques (et naturelles). Ainsi, par le jeu des échanges internationaux, le libre-échange assurerait-il spontanément l’utilisation et la distribution optimales des ressources (et des marchandises), ce qui serait bénéfique à tous les consommateurs, forcément heureux d’accéder, grâce à la dextérité de la main invisible du marché, à de nombreux « produits à bas coûts ». 

            Or, cette vision idyllique résiste difficilement (c’est le moins que l’on puisse dire) à sa concrétisation réelle, a fortiori à l’époque néolibérale. D’une part, l’affaiblissement volontaire des différentes législations protectrices a permis aux firmes multinationales de prendre progressivement le pas sur les nations, en prescrivant dans la foulée, au moyen du pouvoir démesuré qu’elles ont acquis[8], les principes qui régissent l’organisation effective du commerce entre les différentes zones économiques du globe. D’autre part, au nom d’une course effrénée au profit, l’éclatement de la production orchestré et aménagé par ces sociétés transnationales – ce que les économistes appellent justement chaînes de valeur globales – a conduit les différentes contrées à se spécialiser graduellement, non pas dans la fabrication et la commercialisation de produits finis (trade in goods), mais dans l’exécution de tâches spécifiques (trade in tasks). La confection d’un smartphone constitue sans doute l’idéal-type de cette étrange configuration.

            Comme le récapitule L. Charles, « là où jadis les pays se spécialisaient dans la production d’un bien dans son intégralité [selon la conception classique esquissée au XVIIIe siècle], ce sont désormais les [firmes multinationales] qui dictent et contrôlent la production des différentes étapes d’une marchandise, production qu’elles organisent et répartissent au niveau mondial ». Cette nouvelle donne, qui s’est amplifiée à partir des années 90, n’est pas étrangère au renforcement d’une concurrence débridée, où le dumping sous toutes ses formes devient la règle : dumping social, où la compression des coûts salariaux permet une captation accrue de la plus-value ; dumping écologique, où certaines régions de la planète sont considérées comme des « havres de pollution » (sic) ; dumping fiscal, où l’optimisation exacerbée se traduit par une taxation de moins en moins élevée (voire nulle) des profits. 

            Si ces répercussions délétères (aggravation des inégalités, détérioration des écosystèmes, etc.) sont aujourd’hui abondamment documentées et dénoncées, y compris par des penseurs mainstream (Krugman, Stiglitz...) qui en pointent opportunément l’aberration économique et le caractère antidémocratique, elles ne tombent évidemment pas du ciel. Plus exactement, si la pandémie du coronavirus les a expressément remis sur le devant de la scène médiatique, révélant au passage les apories d’une mondialisation éclatée, elle a par ailleurs exposé au grand jour la dangereuse (inter)dépendance des pays, laquelle a davantage consolidé, semble-t-il, les mécanismes pernicieux de la concurrence (libre et non faussée) que dessiné les contours d’une politique efficiente de coopération.

            Qui plus est, la dépendance grandissante de l’Europe en général et de la France en particulier vis-à-vis de la Chine[9] – qui, au cours des dernières décennies, a singulièrement su tirer « son épingle de jeu de la fragmentation des chaînes de valeurs » – corrobore parfaitement les propos de J.-M. Harribey : la moindre défaillance provoque sur-le-champ un court-circuit qui suspend (ou, du moins, ralentit significativement) « les échanges, les transports et les approvisionnements en produits vitaux »[10]. La pénurie des masques de protection en est une triste et funeste illustration.

            En outre, si nous pouvons certes discuter des enjeux géopolitiques (conjoncturels), dont les implications seront sans doute colossales dans les années à venir (d’où la nécessité de les prendre à bras-le-corps sans tarder...), les rouages propres à cette hyper-dépendance qui les sous-tendent confirment sans ambages que nous sommes bien confrontés à « une crise endogène au système ».

Une production (industrielle) en berne... à l’image de la consommation

            Ce n’est guère un mystère : pour pouvoir prospérer, le capitalisme a besoin de débouchés pour écouler les marchandises qu’il met en circulation. Si le Covid-19, comme le soulève à juste titre L. Charles, a jeté une lumière crue sur son fonctionnement, c’est sans doute parce qu’il a mis en exergue, par la force des choses, deux phénomènes qui se contredisent, lesquels renforcent à leur tour les tensions d’un système visiblement en faillite idéologique : une crise de la production, jumelée à une sous-consommation endémique.

            Derechef, s’il a assurément servi d’accélérateur (ou de décélérateur selon le point de vue adopté...), le coronavirus n’est pas à l’origine de ces deux tendances antinomiques. Comme l’attestent les dernières statistiques, le ralentissement de la production industrielle – tant au niveau européen[11] qu’au niveau mondial – est perceptible dès la fin de l’année 2017 (soit deux ans avant la pandémie), lequel ralentissement témoigne par ricochet d’une stagnation généralisée du commerce international depuis quelques années (nonobstant les imbrications systémiques)[12]

            Aussi, quoique relativement récente, cette involution paraît-elle de nouveau transcender son caractère circonstanciel, en exprimant toute l’amplitude des impasses de la mondialisation néolibérale. La « course effrénée à la réduction des coûts de production, résume l’économiste atterré, a poussé la majorité des pays à faire pression sur les salaires [...]. Combinées à des politiques d’austérité limitant les investissements publics, ces baisses de salaire engendrent une baisse de la demande [solvable], tant de la part des entreprises (investissements) que de la part des ménages (consommation) ». L’endettement privé et public (par un recours compulsif au fameux effet de levier) prend ainsi le relais hasardeux du financement de l’économie[13], soulignant une fois de plus l’instabilité intrinsèque du capitalisme financiarisé (Minsky)[14].

            Ces dernières assertions entérinent in fine l’antécédence de la crise de la globalisation : « la multiplication des politiques néolibérales dans les pays développés (austérité, baisse des investissements publics...) et le quadruple dumping (écologique, fiscal, social et démocratique) sur lesquels s’est construite la mondialisation ont entraîné la dépression de la demande effective dans la majorité des pays et, par conséquent, le ralentissement de la production industrielle depuis 2017 ».

            Dans cette optique, si le Covid-19 n’est point la cause (malgré les terribles dégâts économiques, sanitaires et humains qu’il provoque) ; il en est néanmoins l’insigne « accusateur »[15]...

*          

            Alors que de nouveaux modes de régulation, s’appuyant sur des impératifs écologiques (protection des écosystèmes, réduction des émissions de gaz à effet de serre, etc.) et des conditions sociales bénéfiques au plus grand nombre (réduction des inégalités, réinvestissement massif dans les services publics, etc.), apparaissent de plus en plus essentiels et souhaitables aux yeux de la majorité de la population afin d’enrayer la mécanique infernale, il importe toutefois d’insister sur le fait qu’il soit peu probable de voir le capitalisme suivre une « évolution spontanée » et se satisfaire par enchantement d’une « rentabilité plus faible du capital pour l’actionnaire »[16].

            En d’autres termes, bien que ses contradictions soient chaque jour de plus en plus manifestes (et dévastatrices), ce mode historique de production et d’échange s’organise toujours autour de rapports sociaux asymétriques, qu’il sera impossible d’ignorer indéfiniment...

 

[1] GODIN, R., « Face à la crise, Bruno Le Maire à côté de la plaque », Mediapart, 9 mars 2020.

[2] HUSSON, M., « La crise, fin de partie de la domination capitaliste ? », L’Humanité (des débats), 3 avril 2020. Voir aussi : HUSSON, M., « Le néo-libéralisme contaminé », Alternatives économiques, 30 mars 2020.

[3] HARRIBEY, J.-M., « Capitalovirus », Alternatives économiques, 16 mars 2020.

[4] BOCCARA, F. et TOURNEBISE, A., « Le coronavirus précipite la crise, il ne la cause pas ! », Les économistes atterrés, Mars 2020.

[5] Voir notamment sur le sujet : ALLIES, P., « Crise sanitaire et crise démocratique », Mediapart, 7 avril 2020.

[6] Voir : HUSSON, M., « Le néo-libéralisme contaminé », Alternatives économiques, art. cit.

[7] CHARLES, L., « Le Covid-19, révélateur des contradictions de la mondialisation néolibérale », Les économistes atterrés, 23 Mars 2020. Les prochains développements s’inspirent en grande partie de ce texte. Les citations, sauf mentions contraires en sont tirées.

[8] Voir aussi sur le sujet : COVA, H., « Pour lutter contre les épidémies, luttons aussi (et surtout) contre les inégalités... », Mediapart, 27 mars 2020.

[9] Pour une analyse plus exhaustive (et, d’une certaine manière, plus contrastée), voir : HUSSON, M., « Le développement, la crise et la mondialisation », Hussonet, 2014. Si l’auteur ne remet évidemment pas en question l’interdépendance croissante des nations, il émet néanmoins l’hypothèse d’une éventuelle « fin de l’émergence », ce dernier terme ayant qualifié, pendant de nombreuses années, l’« Empire du Milieu ».

[10] HARRIBEY, J.-M., « Capitalovirus », art. cit.

[11] Ainsi, de décembre 2018 à décembre 2019, la production manufacturière a-t-elle reculé dans l’Union européenne d’environ 4 % (Source : Eurostat ; cette statistique provient de l’article de Léo Charles).

[12] Cette contraction des échanges internationaux est appelée par certains théoriciens la slowbalisation. (CHARLES, L., art. cit.)

[13] Voir sur le sujet : KEEN, S., Pouvons-nous éviter une nouvelle crise financière ?, traduction de E. Roy, Les Liens qui libèrent, 2017.

[14] Voir : COVA, H., « Coronavirus : à l’aube d’un nouveau "Moment Minsky" ? », Mediapart, 20 mars 2020.

[15] BOCCARA, F. et TOURNEBISE, A., « Le coronavirus précipite la crise, il ne la cause pas ! », art. cit.

[16] HUSSON, M., « Le néo-libéralisme contaminé », Alternatives économiques, art. cit.

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