Travailler moins pour vivre vieux

L’allongement de l’espérance de vie, entonnée inlassablement par une grande partie des médias soumis à l’influence de bon nombre d’élus politiques lesquels réagissent servilement aux préoccupations d’une poignée de grands patrons, donne à la dernière contre-réforme des retraites une dimension essentiellement démographique. Puisque nous vivons plus longtemps, nous devrons travailler plus longtemps !

L’allongement de l’espérance de vie, entonnée inlassablement par une grande partie des médias soumis à l’influence de bon nombre d’élus politiques lesquels réagissent servilement aux préoccupations d’une poignée de grands patrons, donne à la dernière contre-réforme des retraites une dimension essentiellement démographique. Puisque nous vivons plus longtemps, nous devrons travailler plus longtemps !

                Trahissant ses propres engagements et abandonnant de ce fait le peuple de gauche, le présent gouvernement laissera toute latitude aux marchés financiers en sacrifiant progressivement le principe de répartition généreusement assis sur la solidarité intergénérationnelle. Par la force des choses et des manœuvres politiques déshonorantes, la capitalisation, fruit d’un individualisme exacerbé, prendra le dessus et provoquera de la sorte un creusement brutal des inégalités économiques. Ainsi que le remarque Colin Crouch, « les lobbies patronaux, dont le pouvoir ne cesse de croître, demandent publiquement pourquoi ils ne pourraient pas prendre en charge les services publics et les politiques sociales dans un but lucratif, comme s’il s’agissait de n’importe quel autre secteur d’activité. »[1]

                Le rejet, début novembre, par le Sénat du texte de Marisol Touraine, laisse encore l’espoir (infime il est vrai) d’un abandon définitif de la loi lors de sa seconde lecture à l’Assemblée Nationale, si les députés qui s’étaient initialement abstenus votent, cette fois, contre ce texte.

 

Un autre partage des richesses

 

                Quel regard, un objecteur de croissance peut-il porter sur cette réforme désespérante dont les jeunes générations, encore inactives aujourd’hui, seront, aux côtés des futurs retraités, les principales victimes  et surtout quelles solutions entrevoir?

                En premier lieu, dénoncer, aux côtés du « collectif retraites 2013 », la baisse, au tournant des années 1980, de la part des salaires dans l’ensemble des richesses produites. Les revenus du capital ont en effet progressé plus rapidement que les revenus du travail et les ménages, matériellement favorisés, obtiennent désormais de leur épargne financière des revenus en constante augmentation. Aujourd’hui, les dirigeants des grandes entreprises, plus que jamais attachés à la croissance de leur outil de production, recherchent prioritairement un compromis avec les actionnaires. Sous leur pression, ils délocalisent l’activité vers de lointains ateliers débarrassés de toute norme sociale ou environnementale. Ils procèdent ainsi à des licenciements boursiers et octroient aux propriétaires des dividendes dont la valeur ne cesse de grimper. La montée du chômage, induite par une violente crise financière et une austérité fabriquée de toutes pièces au nom de la sacro sainte compétitivité, réduit drastiquement le montant des cotisations sociales déversées dans les caisses de retraite.

                En second lieu, réclamer l’émergence d’une autre volonté politique permettant de renverser le compromis des années 1980 en faveur des salariés. Alors, l’augmentation de la part des salaires dans le PIB engendrera mécaniquement une hausse du montant global des prélèvements sociaux. Quant à l’augmentation des cotisations sociales - jugée obsolète par la plupart des économistes puisque contraire au dogme libéral de baisse des prélèvements obligatoires – elle pourrait être  à nouveau envisagée et son étalement, sur plusieurs décennies, serait pratiquement indolore. Les salariés ne préfèreraient-ils pas augmenter imperceptiblement leur contribution plutôt que de subir la double peine : le recul de l’âge de départ à la retraite ajoutée à l’allongement de la durée de cotisation ? Deux intolérables contraintes qui les amèneront probablement à liquider, de manière incomplète, leur retraite. De surcroît, la fiscalisation des dividendes, indispensable au nom d’une éthique trop souvent délaissée, apporterait de précieuses recettes publiques.

 

Le droit à la paresse

 

                Mais la réduction du temps de travail (RTT), inscrite possiblement dans la proposition précédente, demeure, sans conteste, la piste la plus intéressante et la plus prometteuse puisqu’elle favoriserait, au grand dam du MEDEF, une redistribution du travail propice à la création d’emplois. Un partage des gains de productivité en faveur du travail permet d’en réduire la durée. Lorsque la puissance productive des travailleurs est améliorée, pourquoi faut-il que cet effort favorise, prioritairement, la baisse des coûts de production, celle des prix et la hausse des profits mis en réserve et distribués ? Les salariés, acteurs majeurs de cette hausse de productivité, encore présente aujourd’hui, doivent être récompensés sous une forme plus gratifiante. Pour l’heure, face au mur écologique qui se dresse devant nous, il s’agirait de produire autant, et même en deçà de ce niveau, en un temps plus court et donc de travailler moins pour que tout le monde travaille !

                Bon nombre de retraités découvrent, médusés, que leurs journées de "non travail" sont trop courtes pour mener à bien toutes les activités privées, à l’intérieur de la famille, mais aussi publiques au sein du mouvement associatif. Le labeur nous détourne bien trop souvent d’un ensemble de problématiques sociales, politiques, culturelles, écologiques étroitement liées au "bien vivre ensemble".

            L’action politique, au sens noble du terme, n’appartient pas qu’aux élus. Grâce à la RTT, il devient possible de se réapproprier l’ensemble des enjeux politiques, de bâtir un contre-pouvoir indispensable à l’éclosion de nouvelles revendications et d’obliger ceux qui nous dirigent de prendre les décisions qui s’imposent.

                Il nous faut aujourd’hui travailler moins pour vivre mieux et répartir au sein des couples les différentes tâches domestiques et éducatives.

                L’espérance de vie en bonne santé régresse ces dernières années. Nous parviendrons à l’âge de la retraite dans les meilleures conditions, que si les souffrances sur le lieu de travail et l’emploi du temps productif quotidien sont singulièrement allégés.

                Dans un monde rongé par le productivisme, n’hésitons plus à réclamer le droit à une certaine paresse et à faire l’éloge de l’oisiveté à la manière de Bertrand Russel qui écrivait en 1932 : « La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. »[2]

 

17 Novembre 2013. Didier Harpagès, auteur de Questions sur la croissance, mythes et perversités, Sang de la Terre, 2012.

 


[1] Post-démocratie, diaphanes, 2013, p 84

[2] Eloge de l’oisiveté ; Allia, 2012, p 38.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.