Court hommage à Léon-Gontran DAMAS

 

 

                                                                                                                           Pointe à Pitre, Le Jardin des Délices, le 4 février 2012

 VERS LEON GONTRAN…MON CHEMIN DE DAMAS

 

Il est des nuits

                                      Pour Alejo Carpentier

Il est des nuits sans nom
il est des nuits sans lune
où jusqu'à l'asphyxie
moite
me prend
l'âcre odeur du sang
jaillissant
de toute trompette bouchée

 Des nuits sans nom
des nuits sans lune
la peine qui m'habite
m'oppresse
la peine qui m'habite
m'étouffe

 Nuits sans nom
nuits sans lune
où j'aurais voulu
pouvoir ne plus douter
tant m'obsède d'écoeurement

un besoin d'évasion

 Sans nom
sans lune
sans lune
sans nom
nuits sans lune
sans nom sans nom
où le dégoût s'ancre en moi
aussi profondément qu'un beau poignard malais

(Pigments, 1937)

Honneur et Respect à vous qui avez accepté de nous rejoindre, pour cette visite commune de l’œuvre de l’un de nos poètes les plus considérables, sans doute aussi, les plus troublants et les plus subversifs, Léon Gontran DAMAS.

Une œuvre modeste du strict point de vue quantitatif, mais quelle densité ! Quelle résonnance !

 Et ce pouvoir magique de remuer en tout homme, dans l’omission de sa banale réalité épidermique, ce qu’il a de plus authentiquement nègre, c'est-à-dire de simplement humain, et qui le fait reconnaître homme, par tous les autres hommes !

 DAMAS, cet esprit libre en marronnage, en plein cœur de ce Quartier qui en perd son latin !

 DAMAS comme un pieu qui se fiche dans une mauvaise conscience, une mauvaise conscience qui ne sait où donner de la tête !

 DAMAS comme une plume plantée dans la plate fesse d’un occident perdu !

 Lui qui n’aura réellement connu que l’université buissonnière, attachera définitivement son nom à celui de deux astres incontestés de la négritude, Aimé CESAIRE et Léopold Sédar SENGHOR.

 En effet ni l’Immense Baobab, ni l’Impérial Sablier n’ont étouffé ce bel arbre, bien de chez nous, vigoureux mais sans orgueil, parce que planté en bonne terre d’humanité.

 Et qui peut mieux que l’un et l’autre vous parler de DAMAS ?

 SENGHOR dans un lucide et bel hommage, dira de son vieux compagnon de cheminement poétique :

" DAMAS, c’était le modèle, parce qu’il vivait en nègre plus que nous. Il était plus spontané, je ne dirai pas moins intellectuel, mais moins professeur.

 Il était gai, il était fidèle. Il était nègre aussi.

Il avait ses crises de cafard.

C’est peut-être lui qui a le mieux chanté que le américains appelle le blues, c'est-à-dire une certaine tristesse, plus exactement, une certaine nostalgie noire.

Il a été un exemple, non pas en théorie, mais dans la pratique, par sa vie même."

 Et Aimé CESAIRE de renchérir :

 " Ce n’est pas du tout un homme de manifeste, un homme de théorie.

Mais la négritude en action, la théorie en sentiment, elle est née dans DAMAS.

 Ce qui fait son caractère poignant, c’est qu’on y retrouve, la grande angoisse existentielle nègre, le grand déracinement nègre, il est là, le grand hoquet nègre, il est là.

Et la grande nostalgie nègre, elle est dans l’œuvre de DAMAS, un certain désespoir, et puis on trouve aussi ce ton inimitable.

Comme on dit qu’il y a l’humour juif, il y a aussi l’humour nègre, il y a le sarcasme perpétuel, tout ça, c’est dans DAMAS.

 Et une chose qu’il faut ajouter d’ailleurs, et qui donne son caractère particulier à cette poésie, ce ne sont pas seulement les thèmes, il y a le ton, c’est sûr, et puis, il ya aussi le rythme.

Un rythme qui n’appartient qu’à lui, et qui le rythme du blues, le rythme du jazz."

 Mais qu’est-ce donc qui ferait l’originalité de la poésie de Léon Gontran DAMAS ?

 Quand paraît Pigments, recueil au titre non ambiguë, nous sommes en 1937, et si L’Etudiant Noir paraît depuis deux ans déjà, pour la revendication et la défense de la négritude, l’auteur est le premier à en assurer l’illustration.

 1937, c’est deux ans avant la publication du Cahier d’un retour au pays natal (1939), et huit ans (!!!) avant Chant d’Ombres (1945).

 On peut observer que l’essentiel de la production poétique de la négritude se développe entre la première et la dernière œuvre de DAMAS,  Pigments (1937) et Névralgies (1966).

 DAMAS, embrasserait-il toute la négritude, ou l’a-t-il seulement embrasée ?

 Avant de vous soumettre mon prisme particulier d’appréhension de cette poésie bouleversante, il n’est peut-être pas tout à fait superflu de vous confier l’esprit de ma démarche, celle d’un lecteur modérément averti, et qui ne vise aucunement à l’expertise universitaire.

 En somme, vous dire combien DAMAS m’émeut, davantage que comment il s’y prend, ce dont je serais bien incapable au demeurant.

 Nulle approche scientifique, mais démarche dilettante, impressionniste, subjectiviste…

 Et pour aller ainsi sur mon chemin de DAMAS, je veux me flatter de haut compagnonnages, dans cette flânerie inutile mais voluptueuse, j’ai effectivement accepté de me laisser guider par SENGHOR et CESAIRE, de m’engager audacieusement dans les directions qu’ils me pointaient du doigt.

 Le fruit de la docilité est à la hauteur de ce qu’un lecteur plus sensible qu’intelligent, pouvait espérer, et il découvre que la création poétique de DAMAS s’épanouit au carrefour de deux axes majeurs : l’insularité d’une part, le métissage d’autre part, l’une et l’autre problématique étant intimement liées, interdépendantes.

 C’est ainsi en tout cas, que je décode, le mot d’Aimé CESAIRE  : "Ce qui fait son caractère poignant (la poésie de DAMAS), c’est qu’on y retrouve, la grande angoisse existentielle nègre, le grand déracinement nègre, il est là, le grand hoquet nègre, il est là. "

 DAMAS est d’abord un insulaire qui, dit la souffrance d’un insulaire, sa poésie est généalogie de cette souffrance.

 Certes il est né en terre continentale  de Guyane, mais il arrive à douze ans en Martinique. Orphelin, il est encore déraciné de sa terre natale, et sevré de sa fratrie.

 La poésie de DAMAS illustre bien, s’il en était besoin, qu’on ne guérit jamais de son enfance, nous y reviendrons bientôt.   

 Donc, DAMAS, insulaire ?

 L’île est d’autant plus présente qu’elle n’est jamais nommée.

 Elle est terre d’où procède toute chose, l’unique lieu à partir duquel, la reconquête peut être envisagée.

 Ile, lieu d’échouage du grand déracinement.

 Ile, terre d’accueil de tout exil.

 Ile,  terre d’esclavage.

 Il y a véritablement entre l’île et l’exil un rapport, bien au-delà de la rime facile, un rapport d’intimité essentielle : dans son île, le nègre est en exil du monde ; mais hors de son île, en exil de son île,  il est  en exil de lui-même !

 Redoutable et apparente ambiguïté!

 Parce que l’île est indissociable de l’exil, sans île point d’exil !

 Et il y a des assonances spécialement parlantes : insularité, insolation, insolence, singularité !

 L’île hélas ! est aussi lieu d’isolement, d’enfermement, lieu ce de cantonnement bousculé par le grand cri nègre.

 CESAIRE disait que l’île appelle l’archipel, qu’il appelle un au delà

 Cette impression d’enfermement est parfaitement retranscrite dans la perception étrange du corps, traduisant ou trahissant, l’enfer d’un double enfermement, que nous livre Solde.

 Dans ce magnifique poème dédié à AIME CESAIRE, DAMAS nous présente un sujet, dont le moins que l’on puisse dire, est qu’il est mal dans sa peau, mal dans ce corps, lui-même prisonnier d’un réseau impératif de conventions sociales.

 Ce corps embastillé ne peut recouvrer la liberté que par la puissante intermédiation de la musique, musique qui vient animer le corps, au sens étymologique de lui redonner une âme et un souffle.

 La torpeur imposée est alors secouée par le roulis de la danse.

 Dans son île, perdu dans son île, le nègre renoue avec la terre première et régénératrice par la danse, dont la magie fait éclater le carcan dans lequel on a réussi, par la force et la duplicité,  à l’enfermer.

 C’est ce qui fait dire à Léopold Sédar SENGHOR dans sa Prière aux masques, Chants d’ombre :

 " Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur. "

 Cet enfermement insulaire est total au point de contrarier même les besoins physiologiques ou biologiques les plus élémentaires, les plus banals de l’homme, et jusque dans ses comportements réflexes comme le bâillement.

 C’est exactement ce qu’exprime Savoir-Vivre, petite pièce exquise.

 Soumis au supplice de l’enfermement, DAMAS refuse d’obtempérer à l’injonction du panneau "Parole barrée", dont la présence est signifiée par les Taisez-vous, Bouclez-la, fermez-la, silence...

 Le poète nègre triomphe de toutes les aphasies.

 Le nègre poète prend la parole comme on prend les armes, et il en crée de nouvelles, absolument létales.

 Il prend la parole pour reprendre possession de lui-même, en lui-même, face à l’autre.

 Mais, peut-être que le lointain pays dont l’insulaire conserve la nostalgie, la terre antique originelle, est spécialement manifestée dans l’évocation de l’enfance.

 La terre perdue est une enfance volée.

 Enfance volée comme fut volée au nègre même son humanité !

 DAMAS s’insurge contre l’éducation qui vient parachever la césure entre l’individu et l’arrière-pays ancestral et naturel, pour parfaire alors le déracinement.

 Peut-être d’ailleurs est-il possible de voir comme une continuité entre le mythe du primitif et la problématique de l’enfance perdue : il s’agit de remonter à cet état antérieur, cet état originel où tout n’était que liberté, rythme, mouvement et donc, beauté.

 Il ne peut échapper au lecteur que dans la préface à la réédition de Pigments et Névralgies, par cet ami du poète, Robert GOFFIN, il y a une allusion à APOLLINAIRE qui, disait-il, "retournait dormir parmi ses fétiches d’Océanie et de Guinée ", qualifiés de dieux d’une nouvelle espérance.

 Cet ardent désir de renouer avec l’état originel est aussi manifesté dans les Poèmes Nègres sur des airs Africains, entreprise poétique pour remonter à la parole première, à l’initium.

 Déconcertantes la simplicité et la spontanéité des textes de ce recueil, d’une part parce qu’ils ne sont pas conçus pour être lus mais pour être entendus, et d’autre part, parce qu’ils s’adressent bien davantage au cœur et aux sens qu’à la raison et à l’intellect.

 La forme naturelle de cette poésie est donc le chant.

 Ce chant que DAMAS dit avoir rencontré bien sûr chez ses amis les poètes de la négro-renaissance américaine Claude MAC KAY et Langston HUGHES, dans le blues et le negro-spiritual, mais surtout chez les peuples du Congo qu’il a visités.

 Il y a aussi, faut-il le dire, une évidente corrélation entre l’état d’enfance, et la race noire, l’un et l’autre soulignant combien l’état de nature fut malmené par la colonisation. Et la civilisation occidentale.

 On le voit bien notre poète est en quête de la parole immémorielle, cette parole perdue de l’insularité.

 Pour en venir à notre problématique seconde, nous dirons simplement que c’est peut-être le métissage qui fait de DAMAS un insulaire.

 Trois fleuves coulent dans mes veines dit-il, c’est beaucoup trop pour échapper à la singularité, au confinement.

 C’est plus que suffisant pour condamner à la quête de l’identité.

 Le lieu mythique où se mêlent trois fleuves et trois continents, s’appellera toujours une île !

 Et tant qu’il y aura des nègres, il y aura des îles !

 On retrouve ce syndrome du métissage chez un autre poète monumental, qui se rattache lui-même à la négritude : Edouard Jean MAUNICK, dernier géant vivant, qui m’est si cher.

 MAUNICK confie lui aussi qu’il est de veine plurielle, qu’il sent en lui parler tous ces sangs, mais qu’il a choisi d’exalter sa part de sang nègre.

 MAUNICK est nègre de préférence, et c’est une bonne idée !

 Ce choix est justifié par des considérations socio-historiques, et est exercé au nom d’un idéal de justice et de dignité.

 Ces mots du poète mauricien, pourraient être mis dans la bouche de DAMAS.

 CESAIRE disait que l’Afrique lui apparaissait comme une sorte d’au delà de son île étriquée.

 De la même manière on pourrait dire que la négritude est l’au-delà du métissage de DAMAS, la terre où il peut renouer avec l’humanité.

 Il y a tant de choses à entendre dans ces mots.

 CESAIRE comme SENGHOR, chacun à sa façon, a eu à conceptualiser la négritude.

 Aucune tentative de théorisation chez DAMAS, qui n’est pas un penseur.

 Il ne crie pas sa négritude…il ne la chante pas seulement. Il la danse et la vit.

 Me vient à l’esprit une objection majeure formulée à l’endroit de la négritude par Wole SOYINKA,  Prix Nobel de littérature en 1986, inventeur du concept de la tigritude :

 "Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore." 

 DAMAS s’est contenté d’être nègre…de bondir sur la vie et de la croquer !

Sa négritude est puits profond d’où remonte en jaillissement d’or noir, une poésie cinglante, fulgurante, véritable arme d’un combat qui engage le poète.

 L’exaltation de sa part nègre, de sa négritude, permet à DAMAS de se connecter à l’universel combat.

 Pour lui, bousculer les aliénations dont est victime le nègre, c’est remettre en cause toute les aliénations.

 Il est impliqué sur un triple plan :

 -       Sur le plan du drame existentiel métis

-      Sur le plan du combat contre l’aliénation du nègre

-      Sur le plan du combat contre toutes les formes de l’aliénation bourgeoise.

 Comme chez tous les auteurs de la négritude, revendication culturelle et revendication politique sont intimement liées.

 A la relecture des textes de Pigments, on peut se demander si ce n’est davantage œuvre d’un poète tourmenté que d’un révolté, d’un poète inquiet plus que d’un rebelle, l’angoisse étant à ce point palpable.

 Au cœur de la négritude, le métissage est revendiqué comme authenticité nouvelle, avec sa charge propre de souffrance, une certaine singularité.

 Ainsi, outre le poids de chair vraie, DAMAS apportera à la négritude la coloration blue d’une certaine anxiété, et parfois, la noire tonalité de la désespérance.

La révolte Damassienne, est en fait une détresse qui ne s’avoue pas, qui refuse de baisser les bras et de capituler.

En ce sens, DAMAS est bel et bien le chantre de l’angoisse nègre, veine qui incontestablement le relie à la poésie universelle et essentielle.

 Robert DESNOS, ce grand ami qui préfaça la première édition de Pigments en 1937, ne s’y était guère trompé qui disait :

 "C’est un chant d’amitié offert par mon ami le nègre DAMAS, à tous ses frères blancs.

Un don de la savane à l’usine, de la ferme ou de la fabrique tropicale à l’atelier européen."

 Difficile de mieux dire.

 Si CESAIRE est un nègre fondamental, comme il l’a dit lui-même, Léon Gontran DAMAS lui, est un nègre définitif, définitif et total.

 CESAIRE nègre laminaire, DAMAS nègre magmatique.

Cette différence essentielle peut aider à comprendre bien des différences au plan de l’écriture.

 DAMAS, plus que tous les autres, poussera la révolte jusque dans la langue, cette langue française que SENGHOR disait "d’honnêteté et de gentillesse".

 Révolte dans la langue, révolte contre la langue, mais surtout, révolte par la langue (déstructuration, recours à des niveaux de langues variés et inattendus)...

 Merci, Léon-Gontran DAMAS…

 

 

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