« ZONE DE SÉCURITÉ » AU ROJAVA, POUR QUOI FAIRE ?

Le Rojava, une utopie démocratique et écologique devenue une réalité, est une jeune démocratie laïque née au prix des sacrifices et du sang versé pour la liberté en plein chaos djihadiste en Syrie. Cette jeune administration écologique est perçue comme une menace par la Turquie. Depuis plusieurs mois, R.T. Erdogan réitère ses menaces de mettre fin à cette aventure kurde dans le nord de la Syrie.

« ZONE DE SÉCURITÉ » AU ROJAVA, POUR QUOI FAIRE ?

Sous le prétexte de vouloir sécuriser ses frontières avec la Syrie, dès la fin de 2018, la Turquie réitère ses menaces d’envahir militairement le Rojava dans le nord de la Syrie et de mettre en place une zone de sécurité d’une profondeur de 20 ou 30 kilomètres.

Rojava est la zone autonome kurde gouvernée par l’administration autonome kurde soutenue par le Parti de l’Union Démocratique (PYD) et de ses branches armées, les Unités de Protection du Peuple (YPG et YPJ).

Les soucis sécuritaires de R.T. Erdogan ne sont qu’un tissu de mensonges qui devait masquer les vraies ambitions expansionnistes, ottomanes et islamistes du Parti de la Justice et du Développement (AKP) au pourvoir en Turquie. Reprendre « les terres ottomanes » est un souhait que R.T. Erdogan a martelé à maintes reprises.

Avant la guerre syrienne, le Rojava, une région riche en ressources, contribuait à hauteur de 60% au BIP du pays. Elle produisait des millions de tonnes de blé et toute sorte de céréales. Elle fournissait également le pétrole et le gaz consommés en Syrie.

De 1948, date de création de l’État syrien, à 2011, date de début du printemps arabe en Syrie, et en raison de l’absence de projet de développement économique et d’une véritable distribution des richesses dans les zones peuplées par les Kurdes, la population se trouvait dans l’obligation de se déplacer et de vivre dans l’instabilité, une émigration interne à l’intérieur de la Syrie. Depuis l’avènement de l’administration autonome en 2012, et pour la première fois dans l’histoire moderne de la Syrie, les richesses et les ressources de la région du Rojava sont distribuées à la population locale dans le cadre d’une gouvernance laïque et démocratique. Une gouvernance basée sur l’égalité entre les hommes et les femmes dans la mesure où la parité est respectée aux différents échelons de la prise de décision.

Le Rojava, une utopie démocratique et écologique devenue une réalité, est perçu comme une menace par la Turquie de R.T. Erdogan. Dans un premier temps, la Turquie veut faire barrage à cette prospérité et détruire cette jeune démocratie kurde. Dans un second temps, sur l’exemple d’Afrine, mettre la main sur ses ressources afin de consolider son économie souffrante des sanctions américaines. Le but final, chasser les Kurdes de la région qui constitue une continuité géographique et démographique avec la région peuplée de Kurdes au sud-est de la Turquie.

L’invasion du Rojava et la zone de sécurité réclamée par la Turquie matérialiseront ces objectifs. Par ailleurs, cette zone permettra à R.T. Erdogan de renvoyer les réfugiés syriens majoritairement arabes dans la zone peuplée de Kurdes. La crise économique qui étouffe le peuple turc et la présence des réfugiés font monter la grogne. Se débarrasser de ces « hôtes », les trois millions de réfugiés, et les installer tout au long des frontières avec la Turquie fera baisser la grogne et réalisera le vieux rêve du fascisme arabe, et le nouveau souhait de R.T. Erdogan, le fameux projet de Gamal Abdel Nasser dénommé la « ceinture arabe ». Il s’agit de remplacer la population kurde du nord de la Syrie par une population arabe.

De prime abord sont deux zones de sécurité qui font l’objet de négociations en Syrie. Une dans le nord entre les Américains les Turcs. Une seconde dans le sud, entre les Israéliens, les Américains, et les Russes.

Afin de garantir la sécurité de ses frontières nord avec le Liban et la Syrie, tout en bombardant les positions des milices iraniennes dans les banlieues de Damas et au Beyrouth, Israël exige à Poutine une zone de sécurité de cinquante à cent kilomètres dans le sud de Syrie. Une zone préservant l’État hébreu des attaques des milices iraniennes de Hezbollah.

Dans le nord, au Rojava, Ankara négocie avec les Américains la création d’une zone de sécurité qui mettrait terme à ses préoccupations sécuritaires selon les prétentions de R.T. Erdogan. Les faits démontrent que cette zone de sécurité ne fait que monter les enchères et accentue la probabilité d’un affrontement entre deux alliés de l’OTAN. Courant juillet et août, les pourparlers à l’ambassade américaine à Ankara ont accouché d’une souris. « Il n'y a pas de feuille de route claire en ce qui concerne les négociations sur la zone de sécurité. Aucun accord n'a été trouvé » a déclaré Ilham Ahmad, ancienne coprésidente du Conseil Démocratique Syrien (CDS).

La zone de sécurité, une vraie fausse idée, n’est qu’un moyen de pression politique visant à obliger un belligérant enlisé dans la poudrière de la guerre syrienne à s’asseoir à la table des négociations. Vis-à-vis des Américains, l’Iran, avec l’appui de Poutine, et fort de sa position militaire et sa main mise sur le régime syrien, a adopté la politique de « Je répliquerai si vous m’attaquez ». Tout affaiblissement des milices iraniennes en Syrie et au Liban en mettant en place un « Buffer Zone » contraindrait les Mollahs de Téhéran à revoir leur stratégie guerrière. 

2018, Afrine, dans le nord de la Syrie, a été envahi par l’armée turque et ses supplétifs djihadistes lors de l’opération cyniquement appelée « Rameau d’olivier ». Les soucis sécuritaires furent l’argument qu’Ankara a martelé sans relâche et par lesquels Erdogan a convaincu l’opinion publique qu’une zone de sécurité tout au long des frontières turques avec Afrine est nécessaire pour se prémunir des prétendues attaques de l’YPG, et de garantir la sécurité nationale turque. L’opération militaire avait pour conséquence la destruction d’Afrine, sa spoliation par les supplétifs djihadistes d’Ankara et un changement démographique où plus de deux cent cinquante mille Kurdes étaient contraints de quitter leurs foyers et terres. Afrine et ses villes et villages, depuis l’invasion turque, se sont transformés en zone de non-droits où les djihadistes sous l’œil bienveillant de l’armée turque se livrent à toute sorte de tortures, de kidnappings et de meurtres. La zone de sécurité voulue par Ankara n’a jamais vu le jour. Une occupation militaire durable a été imposée et Afrine est officieusement annexé au district turc d’Antioche. La mise en place de cette prétendue zone de sécurité a déclenché une guerre d’usure entre l’armée turque, les djihadistes et les combattants kurdes qui leur infligent régulièrement des pertes importantes. Des pertes pour lesquelles Ankara se garde de toute déclaration.

Au Rojava, sans une implication forte et une présence sans failles des forces de la coalition internationale, la zone de sécurité disputée par Ankara transformera la région en seconde Afrine.

Les zones de sécurité étaient et seront un terrain propice à de futures guerres, à minima d’usure. Elles n’ont jamais apporté le bénéfice espéré. L’histoire du Moyen-Orient démontre que l’établissement d’une zone de sécurité, sous différentes appellations, a toujours été un vecteur de guerres plus importantes. 1991, le « Iraqi no-fly zones » au Kurdistan irakien, a préparé le terrain à l’invasion de l’Irak par l’armée américaine en 2003. La création de la « zone isolée » en 1998 dans le sud du Liban en vertu de la décision 425 du Conseil de Sécurité a donné lieu à l’invasion du sud du Liban par l’armée israélienne en 1982. Cette « zone isolée » n’a jamais garanti la sécurité d’Israël. Tout au contraire, elle est devenue la scène d’affrontement entre l’armée israélienne et les milices de Hezbollah.

Les ambitions d’Erdogan de dominer et d’annexer le nord de la Syrie devaient passaient par des zones de sécurité qui lui ouvrent la voie vers une occupation durable. L’exemple d’Idlib qui connaît une guerre sans merci entre les djihadistes armés par la Turquie et les forces du régime syrien soutenues par l’aviation militaire russe n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’inefficacité de ces « Buffer Zone ».

Le prétendu souci de sécurité de la Turquie n’est qu’un jeu de façade qui lui permet de négocier avec les Américains et d’honorer les promesses que Erdogan a fait à Poutine en contrepartie de l’annexion d’Afrine. Affaiblir l’influence américaine au Moyen-Orient. Les aventures militaires turques à Jarablus et à Idlib sont des manœuvres visant à contrecarrer l’hégémonie américaine source d’inquiétude pour les Russes et les Iraniens. Soutenir le régime syrien désavoué sur la scène internationale, et idéalement, le reconnaître en tant que représentant légitime du peuple syrien. Promesse tenue, aider le régime syrien à se débarrasser des djihadistes de la Ghouta orientale devenus plus que menaçants en les déplaçant à Afrine offerte par Poutine à Erdogan. La Turquie a promis le passage sur son territoire des gazoducs russes South Stream. Pour atteindre l’Europe, Poutine n’avait d’autres choix que de passer par le territoire de son ennemi l’Ukraine. Enfin, l’achat du système S400 qui marque le divorce entre les deux principales puissances de l’OTAN. Grâce à R.T. Erdogan, Poutine sort victorieux de cette bataille diplomatique.

Faute de pouvoir régler pacifiquement et durablement la question kurde en reconnaissant l’existence légitime du peuple kurde sur ses terres ancestrales, le sultan Erdogan veut en finir une fois pour toutes avec les Kurdes. Il exclut toute solution pacifique et fait le choix d’une solution militaire. Quoi qu’il advienne, il veut en finir avec les Kurdes « Si on ne le fait pas aujourd’hui, ça sera un problème plus important plus tard » a-t-il déclaré.

Cette fois-ci, les Kurdes dans leur bataille pour la subsistance ne sont plus livrés à leur sort.  Un puissant allié américain négocie avec acharnement le sauvetage de ce peuple qui a tant donné pour la sécurité des Occidentaux et des Européens. Des Européens qui nous font cruellement défaut « la Turquie veut sécuriser sa frontière » a déclaré Jean-Yves Ledrian.

Espoir Afrîn

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.