Rue 56

Quand les souvenirs de notre prime enfance subsistent à travers le temps et, sans cesse nous renvoient au printemps d’une vie caractérisée par un suprême bonheur, nous fléchissons et nous retournons à nos premières amours, à l’inhérence de l’insouciance, aux joies et aux plaisirs. Alors, nous devons cultiver ces lieux de notre berceau de souvenirs comme un immortel sanctuaire.

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 Les habitants de la rue 56 exhibent fièrement l'emblème de leur vie.

Albert Camus a dit qu’il faut croire aux hommes avant les idées. Bien que l’on considère, à l’évidence, l’amour de l’homme par l’être qu’il est, il n’en reste pas moins vrai que l’on peut aussi, et parfois, croire et aimer les hommes par et pour leurs idées surtout quand elles sont richement généreuses et formidablement magnificentes. En voici un exemple parfait, une idée salutaire et bienfaisante.

Il s’agit en effet d’une initiative, inspirée par le cœur, d’une poignée de jeunes marocains expatriés en Europe, au Canada et aux États-Unis. Ils ont désiré faire cause commune avec les habitants de leur rue pour une réfection totale de celle-ci.

L’idée de la rénovation de la rue 56 est aussi l’ultime prétexte consciencieux pour rassembler ceux dont le destin a été daté par l’ère de ladite rue. Cette entreprise permet à certains d’exhumer le vestige d’un lointain souvenir et rompre avec une nostalgie lancinante. Elle permet aussi à d’autres, après tant d’années de pérégrinations, de revenir sur les premiers pas de leur enfance, le terreau de tous les apprentissages, de la première marche puérile au comportement juvénile.

La raison pour laquelle cette initiative de changer le visage d’une rue que le temps a excavé, c’est que cela permet, un pèlerinage aux sources, des retrouvailles marquées du sceau de l’amitié, d’aider et témoigner l’amour pour son prochain, somme toute un élan de ferveur patriotique.

La rue 56 est l’une des grandes artères du quartier de la gare, située dans l’ancienne médina de Kénitra au Maroc. C’est là que Ahmed Bennis, la cheville ouvrière du projet, et ses amis ont débuté dans le monde en faisant leurs premières marches. C’est au coin de cette rue qu’adolescents ils se retrouvaient pour discuter de tout et parfois de rien. A cette époque une solide fraternité rapprochait le voisinage et qui, après des décennies passées, n’a encore point défailli.

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 Place de la gare de Kénitra Médina

Tandis que l’on me parle de la rue 56, je me figure, malgré les innombrables familles et commerçants qui y résident, que tout le monde y vit en famille et sous le même toit, que les murs des maisons n’existent que pour aménager des conditions de respect et d’intimité, et non pour compartimenter les demeures en pièces et chambres, que les portes ne remplissent alors leur office que la nuit tombée, par souci d’éviter que des personnes extérieures à la rue s’aventurent à pénétrer dans les domiciles sans y être invitées par leurs dignes hôtes. Le jour, les portes sont en toutes circonstances ouvertes pour laisser libre cours aux entrées et sorties des voisins surtout des enfants qui vaguent en maîtres des lieux de maison en maison.

Monsieur Ouahid Taibi, immigré à Paris, ancien habitant de la rue 56, me raconte que, selon une louable coutume, les enfants pouvaient déjeuner chez une famille et dîner chez une autre sans que les parents se renfrognent. La rue 56 c’était une famille et ses enfants étaient empreints de son éducation. Les gens ne vivaient pas dans l’opulence, mais ils étaient heureux et respectueux au milieu des joies de cette rue. Les plus jeunes témoignaient, sans omission involontaire, la plus grande déférence aux plus âgés, de même qu’ils étaient toujours bien disposés à leurs égards.

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 Rue 56 avant les travaux

Pour initier ce projet de réfection de la rue 56 et sensibiliser les anciens habitants qui ont immigré à l’étranger, Ahmed Bennis a créé, via le web, une radio libre « Radio 56 ». Celle-ci a vite trouvé un auditoire approbatif qui, aux cours des échanges heureux et d’idées constructives a avalisé l’idée de diaprer leur rue flétrissante. Cette radio a dépassé, par surcroît, sa noble ambition de réunir les anciens autour d’un projet, elle a permis d’établir le contact entre des personnes qui se sont perdues de vue depuis belle lurette. Au cours des mois beaucoup de personnes se sont montrées intéressées par le projet qui, rapidement a été entériné par le comité organisateur.

À présent que le projet est bien affiné et que tout le monde est consentant, il revient, au demeurant, au comité organisateur d’enclencher la phase de réunion d’information. Le rendez-vous a été arrêté et une réception est organisée au domicile de Ouahid à laquelle tous les habitants et commerçants de la rue ont été conviés.

Une fois le projet exposé et explicité, une sollicitation de participation, pour financer les travaux a été demandé. Chaque membre de la rue a contribué dans une proportion appropriée à ses moyens.

Conséquemment aux souhaits des riverains de la rue 56, le coup d’envoi des travaux est donné sans différer. Et comme pour se rappeler le souvenir d’une bonne action et exprimer son amour pour sa rue chacun a mis la main à la pâte. On a ravalé les parois extérieures en grattant l’ancien enduit sur toute la longueur de la rue. Les façades des maisons ont été repeintes de couleurs très variées. En abord de la rue, on a planté des arbres et déposé des pots de fleurs. On a placé des poubelles à différents endroits.

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  La rue 56 pendant les travaux

 

 

A l’issue des travaux, la rue est transformée au plus grand bonheur des habitants et passants. Tous enchantés du travail accompli. On éprouvait enfin l’envie d’y vivre.

Et pour marquer l’heureux aboutissement d’un vaste rêve et d’un sentiment si généreux, Ahmed, Karim, Taibi, Hassan, Anouar, Mustapha, Rachid, Mansour et les autres ont savamment orchestré une soirée festive avec des défilés de musiciens en honneur de la rue 56.

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 La rue 56 après les travaux

Ces jeunes de la diaspora de la rue 56 se sont expatriés loin de leur pays d’origine pour des raisons essentiellement économiques et par une évidente magnanimité ils se sont résolus à user des retombées de leurs économies pour se révéler utiles à leur quartier qui avait tant besoin de leur service. Certains ont tiré d’embarras un voisin, d’autres ont financé de petits projets d’entreprises. Ils ont quitté leur rue pour aller vers d’autres mondes, et, ils reviennent toujours, chaque année au nombril et à l’Everest du monde. D’où ils partent, ils y reviennent, pour faire montre de bonté et de solidarité à l’égard de leurs voisins.

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 Les travaux se sont achevés dans la liesse.

Pour ma part je tiens à saluer l’initiative remarquable de ces jeunes qui ont mis du baume au cœur à toute une population.

Et si tous les jeunes d’ici et d’ailleurs prenaient modèle sur ce projet pour prêter secours à ceux qui en ont besoin ?

Pour recevoir des informations supplémentaires, vous pouvez visionner la vidéo « Reportage Radio Rue 56 Kenitra » sur YouTube

 

 

photo © HASSAN YASMIN photo © HASSAN YASMIN

 

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