Aïd-al-Adha : De la tradition prophétique à un usage contemporain

Les musulmans de France célebreront probablement mardi 21 août 2018 la plus importante des fêtes de l'islam : Aïd-al-Adha, aussi appelé Aïd el-Kébir, signifiant « la grande fête du sacrifice. Cependant il ne s’agit là que d’une date hypothétique puisque la célébration réelle ne démarre que le 10 ème jour de dhû al-hijja qui, lui-même est déterminé selon l’apparition conditionnelle de la lune.

Outre de ces désignations courantes, je nommerai aussi celle-ci dans cet article la fête de l’offrande. Car le fait de donner en oblation quelque chose constitue une offrande à Dieu. Quand tout musulman immole une bête « ud-hiyah » le jour du sacrifice, il effectue une offrande à Allah.
Mais il est très loin le temps où la célébration de cette fête revêtait tout son caractère symbolique lié à la foi musulmane. En effet cette tradition implique des règles que la loi islamique impose à tout musulman célébrant cette fête. Dans ce dessein et selon la tradition prophétique, il faut observer quelques préceptes fondamentaux ; lesquels guident le chef de famille dans sa tâche de sacrificateur et l'éclairent aussi sur la législation du sacrifice. Mais quelles sont ces règles qui régissent la célébration de cette fête ? À mon avis, elles sont établies dans toute leur essence, sur la base de quatre pôles législatifs afférents au temps (le jour du sacrifice), à l'animal (sa nature et ses caractéristiques), au sacrificateur (son statut), et au sacrifice (règles de l'acte).
Je vais résumer dans les grandes lignes (et en un paragraphe) ces quatre préceptes. Ils permettent d'asseoir mon analyse sur une pratique commémorative du sacrifice par l'observation, à l’occasion de la fête du sacrifice de l’année dernière, d'un cas nommé Ali. L'exemple de celui-ci, comme biens des musulmans en France, illustre une pratique qui ne se conforme plus à la tradition prophétique, mais qui acquiesce à une contrainte de contemporanéité et à une réalité d'ordre social et moral instituée du fait de notre société.
RÉSUMÉ DES QUATRE PRÉCEPTES :
Le temps de la célébration commence le Jour du Sacrifice (Yawm An-Nahr), le dixième du mois dhû al-hijja du calendrier musulman. Il marque la fin du « hadj » le pèlerinage traditionnel. Le sacrifice peut se perpétuer pendant les trois jours qui suivent l’Aïd « Tachriq ». L’animal : Toute bête immolée en dehors de ces jours n’est pas considérée comme un sacrifice (Ud-hiyah). Celle-ci n'est point valable pour le sacrifice si elle est borgne, malade, boiteuse ou chétive. Elle ne doit pas être étourdie avant la saignée. Celle-ci doit se faire avec un couteau dont la lame doit être parfaitement affilée. Le sacrificateur : C'est au chef de famille d'accomplir cette tâche sacrificatoire avec la consigne impérative de coucher l'animal sur son flanc gauche, la tête tournée vers La Mecque. Règles de l’acte : Tout sacrificateur ne doit surseoir au sacrifice qu'après la fin du prêche « El khoutbah » (le nom arabe du sermon), de l'imam célébrant la fête de l’offrande. Ce prêche est en général précédé par une prière solennelle et collective à laquelle assistent tous les fidèles. Elle a été vigoureusement recommandée par le Prophète aussi bien pour les hommes que pour les femmes.
Depuis le 1er août 2003, conformément à l'article R* 214-73 du code rural, l'abattage rituel est interdit en dehors d'un abattoir agréé à cet effet. Alors, certains musulmans à l'instar de Ali ne tentent en rien d’enfreindre la loi, ils commandent leurs moutons, soit aux boucheries certifiées halal, soit aux supermarchés soit aux abattoirs. Une démarche assurément avertie, mais qui s'achemine doucement vers une coutume qui s'apparente plutôt à une réalité sociétale qu'à un fait rituel.
Ali quant à lui a commandé en ultime espoir son mouton à un supermarché de la région bordelaise. Au départ, il voulait sacrifier un agneau mâle, mais il s’est trouvé devant le constat qu'il y a bel et bien une pénurie de cette catégorie. Les mâles ont été réservés, il y a bien longtemps et tous les producteurs de moutons de la région autant que les boucheries musulmanes ne peuvent pallier ce manque. Eu égard à cette manne tombée du ciel, certains abattoirs trompent leurs clients, par des affirmations les plus effrontées, sur l'origine des bêtes qu’ils vendent à cette occasion et à des prix exorbitants. Le prix de la carcasse a dépassé chez certaines boucheries les treize euros le kilo.
Ali se résigne à un choix cornélien, partagé entre le devoir d'appliquer à la lettre les règles du sacrifice et la célébration de cette fête d'offrande en toute conformité aux usages que la loi française lui recommande. Il a utilisé tous les ressorts possibles et disponibles pour exécuter ce projet de l’Aïd comme un acte de foi et une pérennité d’une tradition familiale à laquelle il ne doit en aucun temps faillir sinon sa fierté ne sera guère légitime aux yeux de ses parents. En effet depuis des générations sa famille ne sacrifie que des agneaux mâles ou des béliers. Jusqu'à présent, aucune femelle de l'espèce ovine n'a été élue offrande sacrificielle.
Cette idée de fierté qu’exalte l'Aïd chez Ali et chez tant d’autres devrait à mon sens toujours tenir compte d’une situation d’équilibre entre l’harmonie des coutumes sacrées et une vie communautaire de progrès où le religieux ne doit servir aucune prérogative d’aucun ordre. Il faut accepter le fait d’être citoyen d’une société et ce qu’il implique d’y être étranger ou non. N’oublions pas que dans toutes les sociétés qu’elles soient modernes ou traditionnelles, il existe toutes sortes d’astreintes liées à leurs valeurs sociales et morales et au principe desquelles, pour vivre en harmonie, tout le monde doit s’y adapter.
Après le sermon, Ali se rend en compagnie d'autres amis au supermarché où chacun récupère son agneau respectif, une carcasse emballée dans un film en plastique.
Il inspecte la carcasse à la recherche de l'identité sexuelle de l'animal. C'est bien un mâle tous les organes qui le révèlent sont apparents. Non pas pour une future préparation culinaire aux animelles, mais pour être sûr que le vendeur a bien rempli son engagement. Ali n'aurait pas accepté d'être lésé sur le sexe de la bête.
Sur la carcasse, il appert une étiquette de traçabilité. Celle-ci indique : la provenance : UK ; date d'emballage : 30 08 2017 ; date d'abattage : 28 08 2017 ; lieu d'abattage : IRLANDE ; numéro du lot 87 355 568 ; poids : 23,00 kg.
Il embarque la carcasse dans le coffre de sa voiture et part. Il n'a que la matinée pour dépecer son mouton et profiter de savourer quelques brochettes avant d'aller travailler. Cette façon dont Ali accomplit les rites du sacrifice est, somme toute, semblable à celle de beaucoup de musulmans français ou résidents en France.
Ali allègue qu'une agnelle de plus de six mois ou une jeune brebis n'est pas admise au sacrifice. C’est une idée saugrenue. L’animal éligible au sacrifice est le camélidé, le bovin, l’ovin et le caprin. L’essentiel est que la bête soit bien portante. Cela fait partie de la sounnah ( chemin : tariq ou sirah : conduite, manière de vivre).
Selon Abou Oumamah ibn Sahl :
« Nous avions pour habitude à Médine de sacrifier des bêtes bien portantes et les musulmans aussi sacrifiant des bêtes bien portantes »
Et prétendre que l'agneau mâle est une condition première et sine qua non pour que le sacrifice soit valide c'est afficher des prétentions excessives. Il n’y a aucune transcription dans les Écritures saintes musulmanes qui mentionne la nécessité de sacrifier un animal mâle. En revanche il y a obligation d'âge bien qu'il y ait eu divergence entre les savants du fiqh concernant l'âge minimal des ovins. Mais l'âge recevable est celui de six mois révolus pour les ovins.
En évoquant le sexe, Ali ne sait apparemment pas que sa carcasse provient du Royaume-Uni où l'on pratique la castration d'une manière systématique. Ainsi, l'être vivant de sa carcasse fut un agneau, certes mâle, mais que l'on a dépouillé de sa virilité pour agir sur certains caractères de sa carcasse pour une couleur plus claire, une tenue et une couleur des graisses, une odeur moins forte... afin d'avoir une viande qui a les mêmes singularités gustatives que l'on trouve chez l'agnelle. De toute façon, la castration est nécessaire pour les agneaux qui sont destinés à la boucherie, car la rentabilité d’une exploitation en dépend.
Passons, maintenant de l'autre côté du miroir pour analyser un autre extrait du matricule de cette carcasse, et non des moindres : la date de l'abattage. La bête a été abattue en Irlande quatre jours avant l'Aïd, alors que le temps du sacrifice, selon la tradition prophétique commence le jour de l'Aïd et court jusqu'au jour de tachriq soit le 11ème, le 12ème et le 13ème jour du mois de dhû al-hijja qui, pour cette année 2018 seraient les 22,23,24 août si le le 10ème jour dudit mois se produisait le 21 août.
Le prophète a dit : « Celui qui a égorgé sa bête avant d’avoir prié qu’il en égorge une autre à sa place. Et celui qui n’a pas égorgé jusqu’à ce que nous ayons prié qu’il égorge au nom d’Allah » [ Al Boukhary 5500 / Mouslim 1960].
« Toute bête immolée en dehors des jours susmentionnés (tachriq) n’est pas une ud-hiyah (sacrifice) non plus, pas plus que celle immolée pour un autre dessein que celui de se rapprocher de Dieu. »
Par ailleurs, sur cette étiquette aucun mode d'abattage n'est spécifié. En tout état de cause, celui-ci devrait être conforme au rite sacrificiel prescrit par les Écritures saintes musulmanes. Ce n’est sans doute pas le cas pour tous les ovins importés depuis l'espace économique commun.
En raison d'une forte demande, plus de 100 000 ovins sacrifiés tous les ans, la filière ovine française ne peut faire face, car elle vit une situation dramatique, entre crise économique nationale et concurrence européenne. De nombreuses exploitations sont touchées de plein fouet par cette situation affligeante à laquelle peu d’agriculteurs résistent et sont de façon désastreuse poussés à la faillite. C'est pourquoi il faut développer une politique agricole intérieure en faveur des produits nationaux et locaux. Il faut rappeler que la France a importé en 2016, plus de la moitié de la viande ovine qu'elle consomme. Une petite partie nous provient à plus de 11 000 kilomètres de Paris, depuis la côte pacifique de l'Amérique du Sud.
Au regard des enseignements que je peux tirer de cette observation, je constate qu'il y a un profond éloignement entre les prescriptions rituelles traditionnelles proférées jadis par les compagnons et les savants de l'Islam et la célébration d'usage actuelle en France. Quelle que soit la manière, de laquelle on fête l'Aïd-al-Adha en France et ailleurs où la religion musulmane n'est pas déterminée comme une pratique innée, quiconque ne peut prétendre accomplir religieusement le rite sacrificiel tel qui il eut été opéré d'antan. Sachant que le sacrifice est un rite des plus importants de l'Islam, de quelle manière et dans quelle mesure les croyants s'en acquitteraient tout en s'accommodent à des règles de conduite d'un pays dont la confession religieuse vernaculaire n'est pas l'Islam ? Mais il y a d’autres moyens de s’acquitter de ce sacrifice. La tradition prophétique puise ses recommandations dans un code qui chérit la vertu dont la sage législation offre un éventail d'alternatives qui peuvent suppléer aux contraintes de notre société et de notre temps.
Par ailleurs, nous vivons dans un monde qui évolue d'une manière frénétique où nous devons faire diligence pour tout accomplir et nous accoutumer à nous passer de tout ce qui n'est pas vital. C’est pour cela que toutes les pratiques cultuelles qui viennent des temps immémoriaux n'arrivent plus à se mettre en train par rapport à l'évolution de notre temps.

Auteur : Hassan

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