Nurit Peled-Elhanan, une autre voix israélienne

Vu de France, Israël semble parfois offrir un paysage politique certes pluriel mais qui demeure soudé sur l’essentiel : un mélange étonnant et détonnant de nationalisme, qu’il soit politique, religieux ou les deux à la fois, comme les deux faces d’une même réalité idéologique. Pourtant il est des voix qui s’élèvent de plus en plus pour faire entendre un autre son que celui habituel.

Nurit Peled-Elhanan est de celles-là. Et il est des interviews qui restent longtemps à l’oreille tant l’exigence d’honnêteté raisonne de façon évidente. Née en 1949, cette universitaire israélienne est la fille de Mattityahou Peled, général qui, après la victoire de la guerre des Six Jours dont il a été pourtant l’un des artisans, s'est élevé contre la politique de colonisation israélienne. Le Général Peled fondera  avec Uri Avneri, figure bien connue de la gauche israélienne, le Gush Shalom, ou bloc de la Paix,  organisation pacifiste militant pour la paix entre Israéliens et Palestiniens en vue de la reconnaissance mutuelle des deux peuples.

Etonnant atavisme donc pour Nurit Peled-Elhanan qui mêle une histoire familiale étroitement liée à la construction et à la défense d’Israël et la défense des droits nationaux des Palestiniens. Cette intellectuelle symbolise ainsi à elle seule toute l’étendue et la complexité du drame israélo-palestinien. Pourtant Nurit Peled-Elhanan ne réclame que la justice, « rien » que la justice comme unique solution et viatique. Elle obtiendra pour son combat le Prix Sakharov pour les Droits de l’Homme en 2001 en tant que représentante de « tous les Israéliens qui prônent une solution négociée du conflit ».

Son action publique prendra deux formes. Au plan national, Nurit Peled-Elhanan est membre du Cercle des Familles Endeuillées pour la Paix. Singulière organisation pacifiste israélo-palestinienne qui réunit des parents qui ont le deuil en commun mais aussi la volonté de transformer leur tragédie personnelle en combat pour la paix. Ce deuil, Nurit Peled-Elhanan et sa famille le connaîtront hélas quand, en 1997, sa fille Samarder, alors âgée de 14 ans sera tuée dans un attentat suicide perpétré par un Palestinien à Jérusalem. Après cela, Nurit Peled-Elhanan déclarera pourtant : " Cette attaque démontre combien mon père avait raison : seule la formule de deux Etats pour deux nations séparées par une frontière et incluant la partition de Jérusalem constitue la solution. Ces attentats sont la conséquence directe de l’oppression, de l’esclavage, des humiliations et de l’état de siège imposé par Israël au peuple palestinien. Ces attaques sont des réponses à nos actes. (…).Bien sûr, le terrorisme auquel ils se livrent paraît plus atroce que les bombardements perpétrés par notre armée sur les camps de réfugiés mais, au fond, les dommages que nous causons sont pires".

Nurit Peled-Elhanan est également l’une des promoteurs, au côté notamment de la palestinienne Leïla Shahid, du Tribunal Russell sur la Palestine. Inauguré en présence de Stéphane Hessel, l’objectif de ce Tribunal est de « réaffirmer la primauté du droit international comme base du règlement du conflit israélo-palestinien ». Il constitue une initiative intéressante de membres de sociétés civiles aussi différents que le réalisateur britannique Ken Loach, l’avocate française Gisèle Halimi, le diplomate suisse Jean Ziegler et tant d’autres encore qui souhaitent simplement poser la question de l’occupation de façon concrète. Le Tribunal Russell a ainsi pu pointer « les manquements et complicités de l’Union européenne  dans la prolongation de l’occupation des Territoires palestiniens et les violations par Israël des droits du peuple palestinien ». Il a également souligné la complicité de certaines entreprises qui coopèrent de facto à la pérennité de l’occupation donc  à la violation des droits des Palestiniens. 

Mais Nurit Peled-Elhanan est également universitaire puisqu’elle enseigne les sciences de l’éducation à l’Université de Jérusalem. A ce titre, elle a analysé la représentation des Palestiniens dans les manuels scolaires israéliens. Selon ses travaux, les Palestiniens y sont ainsi appelés systématiquement « Arabes ». Loin d’être anecdotique, cette dénomination revient tout simplement à nier le peuple palestinien en tant que Nation particulière et à suggérer que les Palestiniens peuvent simplement se fondre dans d’autres pays arabes. C’est tout le sens d’ailleurs de la célèbre phrase de Golda Meïr, ancienne Premier ministre israélienne: « «Il n'y a pas de peuple palestinien. » 

L'universitaire dénonce la représentation des Palestiniens comme raciste. Elle affirme que leur seule représentation est comme des « réfugiés, des agriculteurs primitifs et des terroristes », tout sauf « une personne normale » : « Ils sont décrits comme vils, déviants et criminels. Des gens qui ne payent pas leurs impôts, qui vivent en dehors de l’Etat et n’aident pas au développement. » ; Elle ajoute : « Vous ne verrez jamais représenté un enfant palestinien ou docteur ou enseignant, ingénieur ou fermier moderne ».  Elle estime ainsi que “les enfants israéliens sont nourris, depuis la petite enfance avec des thèmes nationalistes. ». Ainsi les cartes d’Israël représentent non pas « L’Etat d’Israël » aux frontières définies  mais «Eretz Israel», expression qui découle tout droit de la terminologie religieuse. Ses travaux s’inscrivent ainsi dans la droite ligne d’un Edward Saïd qui a pu démontrer dans L’Orientalisme comment ‘L’Orient’ a été de fait la création factice et fictionnelle d’une Europe colonisatrice. Justifiant ainsi la conquête des pays arabes par les Européens puis par les Américains en leur fournissant des schémas de civilisation légitimants.

Ses positions politiques et universitaires ont valu à l’intellectuelle israélienne une mise au ban académique : « On a cessé de m’inviter à des colloques ou des conférences dans mon domaine d’expertise». En s’attaquant directement à l’autofiction nationale israélienne, elle s’est heurtée non pas à une stratégie frontale d’opposition mais une stratégie d’étouffement universitaire, comme Jérémie au fond de la citerne. 

Si Nurit Peled-Elhanan dénonce la situation faite aux Palestiniens, elle souligne également que la société israélienne n’en sort pas indemne, que ce soit moralement et politiquement. « Les Palestiniens sont contrôlés par Israël, privés de leurs droits élémentaires. Mais par ailleurs la société israélienne emprunte de plus en plus un chemin de restriction de la liberté d’expression : pas moins de 25 propositions le loi ont été déposées ces dernières années pour criminaliser la critique de la politique israélienne ; que ce soit le soutien à BDS (Boycott, désinvestissement et Sanction, action internationale, campagne internationale qui vise aux boycottage d’Israël, économique, sportif, culturel et universitaire tant que durera la colonisation), la simple référence au terme Nakba, ou les lois visant les organisations de droits de l'homme qui défendent les droits des Palestiniens. ».

Si le discours et les positions de l’universitaire israélienne ne font certes pas l’unanimité dans son pays, beaucoup se reconnaissent dans ses prises de positions. Et ce qui est intéressant dans ce discours est la façon qu’elle a d’inscrire la nécessité de justice pour les Palestiniens et de vérité pour les israéliens dans une vision plus large que le Sionisme. Le Sionisme dès ses origines a présenté l’État d’Israël comme le garant et le porte-étendard de la continuité juive. Pourtant les valeurs qu’il induit constituent aussi une rupture dans la continuité historique du judaïsme. Ainsi, Nurit Peled-Elhanan déplore que le Sionisme, dans sa volonté de créer « l’homme nouveau hébreu », ait tenté d’effacer toute trace d’un passé diasporique pourtant riche culturellement. Des langues, comme le Yiddish, le Ladino ou encore le Judéo-arabe ont été ainsi mis sous le boisseau national au profit de seul hébreu. Tout se passe comme si en Israël la période diasporique (ou l’Exil selon la terminologie religieuse) n’avait été qu’une longue plage sombre à laquelle la création d’Israël serait venue mettre fin, selon la construction idéologique nationale.

La vision de Nurit Peled-Elhanan a aussi ceci d’intéressant en ce qu’elle s’oppose frontalement à la doxa nationaliste et religieuse qui pose que la Paix avec les voisins arabes et les retraits qu’elle implique a forcément une dimension « holocaustique ». L’oppression quotidienne du peuple palestinien en est venue à constituer l’état d’esprit d’Israël, la norme, dans une sorte d’anesthésie morale et d’irresponsabilité. C’est contre cette anesthésie que ses écrits et engagements s’inscrivent, tentant de démontrer que c’est justement le refus de la Paix qui délite  la société israélienne de l’intérieur et pèse cruellement sur la vie des Palestiniens. En posant de façon frontale la question de « l’Autre » et de sa responsabilité envers lui, Nurit Peled Elhanan inscrit pourtant son message dans la tradition juive humaniste.

Alors quoi, quel avenir pour cette région dont la centralité semble telle que les conflits irradient vers d’autres points de la planète ? Selon elle, « le changement ne viendra que quand les Américains cesseront de fournir leur aide pour maintenir ce régime d’occupation et de racisme ».

 En effet, Israël s’est tellement amarré à la politique américaine que la détestation de l’impérialisme américain est devenue pour beaucoup l’équivalent automatique de la lutte contre Israël, alimentée par l’indignation qui monte devant le traitement infligé au Palestiniens.  Or le désengagement américain du Proche Orient qui se dessine et la montée de nouveaux acteurs tels la Chine ou le regain impérial russe peuvent priver à terme Israël du soutien du « Rocher » américain (expression étrangement religieuse de Benjamin Netanyahou pour qualifier les Etats-Unis). Le risque est grand alors qu’Israël, qui a longtemps été perçu comme le bélier fonceur de la Pax Americana devienne le seul bouc émissaire de ces politiques erratiques. Le paradoxe serait alors que l’Etat d’Israël qui s’est voulu pour la défense du peuple juif et prétend agir au nom de tous les Juifs du monde puisse devenir, au bout du compte, ce qui pourrait les mettre en danger.   

 

 

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