L’affaire Fillon ou «Le crime de l’Orient-Express» revisité

La « tentative d’assassinat politique » de François Fillon à l’occasion de cette campagne présidentielle rappelle « Le Crime de l’Orient-Express », célèbre roman policier d’Agatha Christie.

Souvenons-nous de l’intrigue : à bord d’une voiture de l’Orient-Express transportant 12 passagers, un homme est assassiné de 12 coups de couteau. Tous les passagers disposent d’un solide alibi à l’heure du meurtre, et plus particulièrement ceux qui ont un mobile pour le crime. Ils mènent Hercule Poirot, le renommé détective belge, sur une fausse piste : à les entendre, le coupable serait un drôle d’individu à la voix fluette, habillé en contrôleur de la Compagnie des wagons-lits, qui aurait mystérieusement disparu après les faits. Le détective, pas dupe, démêle finalement avec succès l’affaire dont nous allons devoir ici dévoiler le fin mot. Le crime a en réalité été commis par les autres passagers du wagon et le conducteur du train, qui ont chacun asséné un coup de couteau à la victime en ayant tous une raison de le faire.

Dans « L’affaire Fillon », les détectives que nous sommes devenus malgré nous pour cette stupéfiante campagne présidentielle se demandent avec curiosité qui tente « d’assassiner » le candidat de la droite et du centre. Qui se trouve derrière ces fracassantes révélations hebdomadaires ayant bouleversé la campagne ? Chaque semaine jusqu’à présent, un coup a été porté au candidat de la droite et du centre : si les prochaines semaines ressemblaient aux précédentes, on arriverait à un total de 12 coups, comme les 12 coups de couteau du roman d’Agatha Christie ! Dans notre affaire aussi, les suspects qui auraient un véritable mobile pour « tuer » le candidat ont également le meilleur alibi. Le jovial hôte de l’Élysée, qui aurait voulu désigner lui-même son successeur à la fonction suprême, serait-il la clé de l’énigme ? Il est aussi la clé de voûte des institutions : nos soupçons semblent donc déplacés. Son sémillant héritier aurait-il voulu par-là s’assurer qu’il allait bien lui succéder ? Il passe tant de temps à marcher qu’il est difficile de l’accuser avec certitude. Les fiers justiciers qui fouillent dans le passé de la victime, redorant leur blason par la même occasion, seraient-ils complices ? Ils affichent un professionnalisme si zélé que notre esprit républicain nous en fait douter.

Hercule Poirot note pourtant : « Tout cela paraît si fou que j’ai en permanence le sentiment que tout, en réalité, est d’une simplicité biblique. Mais je reconnais que ce n’est là qu’une de mes petites lubies… »[1]A l’instar du fameux détective belge, nous remarquons que les coups donnés au candidat à la Présidence de la République sont trop dissemblables pour qu’un seul agresseur en soit à l’origine. Nos suspects auraient-ils, comme dans le roman policier, agi de concert ?

Nous devons garder notre sang-froid et procéder pas à pas : l’affaire ne peut être résolue si précipitamment. Les meurtriers du roman d’Agatha Christie se vengent par leur crime, en tuant un ignoble individu qui avait assassiné de nombreux enfants. Comme François Fillon n’a pas tué d’enfant, demandons-nous : de quoi les agresseurs du candidat à la présidentielle, ceux qui officient contre lui en coulisses, souhaitent-ils se venger ? Ils ne peuvent pas lui en vouloir d’avoir employé sa femme ou ses enfants comme assistants, ni même de s’être fait payer par des amis pour quelques conseils, puisqu’ils l’ont également fait. Les passagers de son wagon, qui mènent tous grand train, ne lui tiennent-ils pas plutôt rigueur de vouloir mettre un terme à la gabegie générale ? Il veut prendre le contrôle de l’Orient-Express pour en maîtriser la folle course aux excès qui menace de le faire dérailler : ses agresseurs, enivrés, sont prêts à tout pour l’en empêcher. Les risques qu’ils font courir aux autres passagers leur importent peu, pourvu qu’ils puissent finir leur voyage en première classe. 

Pour le moment, la victime n’est pas morte et se défend avec force même si les coups l’ont affaiblie. La « tentative d’assassinat politique » continue de se dérouler devant nos yeux. Il reste encore 4 semaines avant les élections et si cette affaire devait effectivement être la réplique de celle du célèbre roman d’Agatha Christie, François Fillon recevrait encore 4 « coups de couteau » additionnels pour que le compte y soit. Y survivra-t-il et reprendra-t-il finalement le dessus sur ses agresseurs ? La question reste en suspens.

De notre côté, si nous ne voulons pas apprendre à nos dépens à qui aura profité cette affaire, continuons de « faire travailler nos petites cellules grises » pour découvrir qui se cache derrière tout ça, en nous souvenant d’une autre maxime d’Hercule Poirot : « un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de loups »[2] !


[1] Agatha Christie, Le crime de l’Orient-Express, 1934

[2] Agatha Christie, Les dix petits nègres, 1939

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