Gardiennes, gardiens de nos corps

Gardiennes, gardiens de nos corps

Ce texte s’adresse avant tout aux femmes, à toutes les femmes y compris celles à venir. Il s’adresse également aux hommes qui par leur réflexion personnelle, leur empathie et leur expérience, sont déjà convaincus que la cause des femmes en est une. J’aimerais aussi qu’il soit destiné aux hommes vivant confortablement dans l’obscurité intellectuelle que leur position dominante leur a toujours conférée.

Aussi loin que je me souvienne, ma vie a été jalonnée par la violence des hommes.

Par la violence de certains hommes, devrais-je préciser, car le manichéisme n’a jamais guidé ni mes pensées ni mes actes.

La première fois que j’ai eu une relation sexuelle, je ne savais pas de quoi il s’agissait. Je n’étais en effet pas en âge de comprendre et encore moins de consentir. C’était un jeune homme qui passait par là, jeune homme dont je me souviens parfaitement de tous les traits du visage, qui a trouvé que j’étais une bien jolie petite fille et qui s’est servi de mon corps pour la simple raison qu’il en avait envie. Cet événement traumatique s’est glissé parmi les éléments indicibles, car on n’évoquait alors pas ce sujet. D’extravertie, joyeuse et assurée, je suis devenue craintive et timide et le doute s’est mis à me ronger, parallèlement à cette impression très difficile à effacer que j’avais été plongée dans un océan de boue malodorante.

Mais les années ont passé. La conscientisation et la parole, les rencontres de personnes étrangères à toute violence de ce type m’ont guérie. Guérie, mais jamais complètement, parce qu’en commettant cet acte criminel, le jeune homme m’a placée malgré moi en victime de la misère sexuelle des hommes, en amont d’une vie qui n’avait pas commencé.

La violence était cependant toujours là, tapie, resurgissant régulièrement, chaque fois que des circonstances et des situations me mettaient en position de fragilité.

Elle était là, quand une relation amicale de mes parents me tapotait les fesses en disant d’un air ravi que j’avais « le cul de Marilyn »alors que je n’avais pas 10 ans.

Elle était là, bien plus tard, quand réveillée en sursaut en plein milieu d’un sommeil profond, je mettais quelques instants à réaliser qu’une relation amicale, insuffisamment satisfaite de ses ébats sexuels dans la chambre d’à côté, s’était allongée sur moi et était en moi, pour la simple raison qu’il en avait envie.

Elle était là, quand quelqu’un que j’aimais beaucoup et qui avait été mon amour, se jetait sur moi, pour la simple raison qu’il en avait envie. Mais cette fois, parce que cet homme avait une conscience et parce que je nourrissais de l’affection pour lui et que j’avais de ce fait trouvé la force de m’opposer, la violence naissante cessait avant d’avoir véritablement commencé.

Elle était là, quand des hommes, y compris costumés cravatés, se masturbaient sous mon nez dans le métro.

Elle était là, quand un homme me malaxait la poitrine en pleine rue, comme il eût tâté un fruit pour vérifier son degré de maturité, en me disant, un sourire radieux sur le visage « ça faisait tellement longtemps que j’avais pas touché une femme ! »

Elle était là, quand un ex amant -qui m’a à son insu vacciné contre les imbéciles-, alors que je lui exprimais ma grande colère parce qu’il avait diffamé une personne très chère, m’embrassait à pleine bouche avant de me dire que ma colère l’excitait.

Elle était là, quand un ami d’enfance me caressait la jambe (entraînant un réflexe de défense chez ma fille de cinq ans, qui en le regardant droit dans les yeux, lui dit « maman, elle est amoureuse de mon papa ») ou quand un autre ami d’enfance, lors d’une soirée à laquelle nos conjoints respectifs participaient, me passait la main sur tout l’arrière du corps, en s’attardant sur mes fesses, pour la simple raison qu’ils en avaient envie.

Elle est là, quand des hommes inconnus me hèlent, quotidiennement, pour me signifier que je suis une salope, une pute et une chienne, parce que mon image les heurte, parce que ce que je représente les renvoie à la frustration d’appartenir pour toujours à la société d’en bas, imperméable à une société riche, éduquée et irrémédiablement en dehors de leur réalité, que leur vie tronquée les a amenés à abhorrer et dont ils s’imaginent que je suis un symbole.

 

Elle a été là, enfin, quand une relation professionnelle amicale, une nuit, un peu avant l’été, a décidé de se servir de mon corps, pour la simple raison qu’il en avait envie. En niant les signes de refus pour cause de refuge malsain dans l’ivresse, cet homme n’avait certes pas imaginé alors que ces quelques instants de trop allaient mettre ma vie en suspens.

 

La violence est partout là où je vis, bien au-delà des violences physiques et verbales qui peuvent s’échanger entre personnes, elle s’insinue dans les bâtiments insalubres, les rues sales, le déni d’existence généralisé, la hiérarchie de la misère la plus profonde qui s’installe au détriment de celles et ceux qui survivent dans des tentes sales et minuscules, le malaise, la solitude et l’échec scolaire enfantins et adolescents qui constituent le ciment indestructible de toutes les frustrations à venir. Elle s’insinue dans mon métier, partout aussi. De la violence institutionnelle, émanant y compris des plus hautes sphères, aux carences en respect de ces adolescent.es et très jeunes adultes pour nos actes et nos paroles, mais aussi et surtout pour eux-mêmes, en passant bien évidemment par un sentiment d’impuissance lié à leurs difficultés d’apprentissage insolubles et à leurs situations souvent scandaleuses face auquel nos convictions et nos tentatives de rééquilibrage des criants déséquilibres sociaux sont vaines.

Sur ces territoires dont l’évocation provoque le plus souvent du dégoût, de la gêne ou de la pitié, il faut survivre. Il faut se défendre ensemble contre cette violence sociale généralisée en tissant des liens invisibles qui peuvent s’avérer salvateurs. Ces liens permettent d’affronter le plus difficile, ils se nouent au-delà du travail et se prolongent souvent dans le rire et l’ivresse collective, lesquels permettent d’oublier ce que le quotidien nous fait ingérer d’insupportable. On comprendra alors pourquoi subir la pire des violences au sein d’un groupe qui avait jusque là eu pour vocation de respirer ensemble et d’agir en tant que refuge contre toutes les formes de violences a revêtu un caractère insoutenable.

L’alcool comme excuse. Cela revient si souvent. Comme si les excès de boisson se dotaient d’un pouvoir magique et faisaient de nous des personnes que nous ne sommes pas. Comme si l’excuse de l’éthanol était suffisante pour s’amender d’un viol. Et si l’homme qui m’a volé un peu de ma vie et beaucoup de mon corps a prétendu par la suite qu’il avait été convaincu de mon consentement, c’est simplement parce qu’il se mentait à lui-même, car il n’a fallu que quelques instants d’explications pénibles de ma part, entrecoupées de sanglots et de bégaiements inédits, pour qu’il se mette à pleurer.

Au lendemain de cette nuit maudite, je me suis réveillée avec le sentiment que j’étais en train de mourir, que j’étais brisée, vidée de toute mon énergie, de toute ma vie. J’ai traversé de multiples épreuves au cours de ma vie, j’ai compris il y a longtemps ce qu’était la douleur, mais je ne m’étais jamais trouvée face à un désespoir de ce type. Dévastée par une mélancolie très sombre et une détresse intense, j’ai cherché des moyens de survivre et j’ai trouvé de l’aide auprès de proches formidables qui m’ont apporté toute leur force et leur affection, qui m’ont aidée à sortir du déni dans lequel je me trouvais et à poser les mots justes sur ce qui s’était produit. J’ai pleuré pendant des semaines, me cachant de mes proches qui ne peuvent pas savoir, et surtout pas l’homme avec qui je vis, qui s’était déjà trouvé désemparé et incapable de m’aider lorsque j’avais été agressée physiquement il y a quelques mois (agression dénuée de caractère sexuel, sans commune mesure avec ce qui a suivi).

Fort heureusement pour moi, mon expérience, mes lectures, le cheminement que j’ai suivi me permettent, contrairement à beaucoup trop de victimes de viol de vivre ma souffrance sans culpabilité. Je ne suis pas responsable de ce qui s’est passé. Comme cela a été dit et écrit des milliers de fois, on n’est jamais responsable d’un viol ou d’une agression sexuelle en tant que victime. Encore faut-il s’en convaincre, le décalage entre la théorie et le vécu personnel étant souvent immense. Je l’ai expliqué, parfois, aux jeunes filles qui engageaient un débat sur ce sujet, rien, ni la tenue, ni les paroles, ni les actes, ni les attitudes, n’excuse jamais la violence.

Rapidement, dans ma détresse, ont émergé des angoisses pour les autres, pour mes collègues, pour les femmes en général. Car dans ce groupe de collègues à l’apparence joyeuse se cachent des comportements et des pensées inacceptables. Quand la parole se délie, quand on analyse rétrospectivement certaines situations à l’aune d’expériences nouvelles, l’effroi peut naître. Le non respect des femmes, le non respect de leur corps, ne semble en effet pas être un problème pour certains.

Si pour moi il est trop tard, il n’est pas trop tard pour beaucoup d’autres. Si certaines consciences masculines se dérobent éternellement, les consciences féminines demandent encore à s’associer et se renforcer au sein d’une solidarité invisible mais puissante.

Il n’est pas trop tard pour se solidariser, pour former des chaînes continues dans toutes les circonstances où elles sont nécessaires. Quand l’une d’entre nous n’est pas en mesure d’être gardienne de son propre corps, quelle qu’en soit la raison, les autres peuvent et doivent prendre le relais. Un regard collectif vigilant, toujours, sans être paranoïaque, pourrait éviter bien des drames. Le terme bienveillance est galvaudé, mais il peut reprendre tout son sens s’il s’habille d’une forme concrète.

Soyons gardiennes du corps des autres, quel que soit le moment, car aucune situation n’exclut a priori et systématiquement la possibilité d’un drame.

Si les liens de solidarité entre les femmes, notre protection collective réciproque, notre conscience commune constituent -comme beaucoup de personnalités remarquables l’ont dit- une évidente nécessité, je crains qu’ils ne suffisent pas toujours.

Comme face à tout phénomène à dimension sociale dont les effets aussi directs que délétères se mesurent au nombre de vies brisées, bien au-delà de la théorie et de la prose, il faut savoir se positionner et prendre cause.

Les hommes ont le droit et le devoir d’être des gardiens et non des agresseurs.

Et dans un élan optimiste de foi laïque qui me pousserait presque à croire que notre espèce n’est pas vouée à s’auto-détruire, j’en appelle à la solidarité masculine, j’en appelle à la conscience des hommes.

 

Merci infiniment à celles et ceux qui par leur soutien sans faille et leur pensée éclairée, m’ont aidée et m’aident encore à enrichir ma pensée et surtout à affronter cette épreuve.

 

 

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