Le devoir d’ingérence de la France en Tunisie

 

Le 5 juillet au Bardo, François Hollande gravissait quatre à quatre les marches du perchoir de l’Assemblée Nationale Constituante de Tunisie. Geste sobre, paroles habiles, sourire complice, expression audacieuse : « La France sait qu’Islam et Démocratie sont compatibles » Ovation. Les députés se pressent pour lui serrer la main. Nombre d’entre eux sont des bi-citoyens. La France est leur seconde nation…

Trois semaines plus tard le député Mohamed Brahmi est assassiné…par un Français !

Car Boubaker ben Habib el Hakim, le désigné coupable est un parisien. Français de naissance, tunisien de parents.

Fabriqué, élevé, ensorcelé en France. El Hakim est un avatar de Merah. Le crime de Tunis est une réplique de Toulouse. El Hakim n’est pas plus tunisien que Merah n’était algérien. L’homme n’a jamais vécu sur le sol de ses ancêtres autrement qu’en touriste de passage. Il est en rien concerné par le devenir d’un pays auquel il a tourné le dos. Comme Merah, il n’est pas idéologue, ni partisan, il est sans cause et sans religion. El Hakim a lu le coran dans une langue étrangère ; il a tué Brahmi, un Hadj pendant le mois de ramadan ! C’est un terroriste multicarte, un mutant monstrueux de la République Française.

Boubaker et Mohamed sont frères de haine. Des paumés, des nini. Pas arabes, pas français. Incultes en tous genres. Ils ont grandi à l’école républicaine sans rien y apprendre. Ils ont voyagé sans observer ni comprendre. Qui leur a appris à tuer des enfants ou des représentants du peuple ? Qui leur a appris à tirer au 9mm ?

 

El Hakim est un « bon client » des services de renseignement. Fiché « terroriste » sa traçabilité ne  pose pas de problèmes aux spécialistes. Alors, il est stupéfiant que l’assassin de Belaïd et de Brahmi continue de se promener impunément depuis six mois. Le Tunisie n’est pas un pays de taiseux. Tous observent, tous rapportent, tout se sait. Il est surprenant que la police héritière de la dictature de « big brother »soit à ce point devenue incompétente ! Mais où donc se sont reconverti les barbouzes d’antan ? Ont-ils besoin de coopérants étrangers ? Ils n’ont qu’à demander, ils sont tous déjà sur place.

Car le Tunis de la post révolution ressemble à Casablanca sous l’occupation ; la ville fourmille d’espions et de comploteurs de toutes nationalités.

Les Américains sont sans doute les plus nombreux. Ils ont été victimes d’une attaque en règle de leur chancellerie, puis, ils ont perdu un ambassadeur dans la Libye voisine, alors on peut leur faire confiance pour avoir déployé des moyens d’information et de prévention à l’échelle de leur puissance.

Leurs alliés saoudiens sont aussi très infiltrés dans le paysage politique et ce n’est pas fortuitement qu’ils ont accueilli à bras ouverts l’ancien dictateur Ben Ali.

L’Italie qui a longtemps rêvé de coloniser la Tunisie détient des intérêts dans tous les secteurs. Rome a toujours su se montrer discrètement influente sur les rivages d’Hammamet et de Carthage.

Un autre pays historiquement très avisé est l’Algérie qui partage avec la petite Tunisie mille kilomètres de frontière poreuse.

La Russie, le Japon, l’Allemagne et l’Espagne tentent d’occuper les places  laissées « vacantes » après la révolution.

La Grande Bretagne, qui jadis donna l’asile aux militants d’Ennahdha boutés de France, cultivent les vertus du retour sur investissements. Les Libyens de toutes les tribus sont massivement présents, les Palestiniens sont seulement une poignée, mais parmi les meilleurs.

Quant aux Israéliens, depuis plus de trente ans ils se sentent en Tunisie comme chez eux ! Il est tout à fait singulier qu’après l’assassinat de Brahmi nul  n’ait avancé la thèse d’un complot du Mossad. C’est une première en pays arabe ! Les Tunisiens ont la mémoire courte, ils ont oublié le meurtre d’Abou Jihad et le raid sur la maison de Yasser Arafat.

 

Dans cette ambiance de guerre tiède, l’assassinat  d’un constituant par un binational est aussi un défi à la France. Après une trop longue période d’observation, Hollande a fini par miser sur le printemps du jasmin et sur la capacité des Tunisiens à faire émerger la première démocratie du monde arabe. Il s’est enfin positionné comme le protecteur du compromis entre les islamistes d’Ennahdha et les partis séculiers. Cette posture courageuse n’a pas été du goût de tout le monde. D’évidence, l’affirmation de sa doctrine sur la compatibilité islam/démocratie au lendemain du putsch du Caire est allée  à contre sens de la diplomatie d’Obama. Pareillement, le pouvoir algérien, toujours en guerre contre lui-même, n’a guère apprécié. Ces deux pays ont estimé que le comportement français était angélique et sans lendemains.

A Tel-Aviv, la formule de Hollande a été évaluée comme une menace sérieuse dont les perspectives étaient à combattre par tous les moyens. A Riyad, capitale du salafisme mondial, la monarchie saoudienne s’est sentie insultée par les propos du Chef français.  Enfin, et surtout, Ben Ali et ses dizaines de milliers de tontons macoutes revanchards ont hurlé à la trahison.

 

Lesquels de ces haineux ont envoyé le Français El Hakim tuer les députés tunisiens ? Car il s’agit bien d’un crime commandité que l’auteur « étranger »n’aura probablement jamais l’occasion  d’expliquer dans un prétoire. Il se pourrait qu’un jour l’Histoire révèle que ceux qui ont instrumentalisé Merah pour noircir la France sont les mêmes que ceux qui tentent de plonger la fragile Tunisie dans le chaos.

Pendant que  les théoriciens de la lutte contre le terrorisme tiennent de vains colloques dans toutes les capitales, la Maison Blanche s’est depuis longtemps arrogée le permis de tuer partout dans le monde. Suivant cet exemple, l’Elysée serait bien inspiré de proclamer un droit de suite sur ses ressortissants dévoyés et de s’ingérer dans la traque du tueur de Belaïd et Brahmi et de leurs commanditaires. Ce n’est pas seulement l’avenir de la démocratie tunisienne qui est en péril, mais aussi celui du devenir d’un espace commun de vie sur les rives nord de la méditerranée.

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