Travail de mémoire et prévention des génocides ne peuvent se fonder sur l'occultation

La Suisse préside depuis le mois de mars et pour un an l’Alliance Internationale pour la Mémoire de la Shoah (International Holocaust Remembrance Alliance). Alors qu’elles ont une belle occasion, dans le cadre de cette présidence, de donner du sens à un projet éducatif de prévention des crimes contre l’humanité, les autorités helvétiques ont choisi d’occulter les problèmes du passé.

La Suisse préside depuis le mois de mars et pour une année l’Alliance Internationale pour la Mémoire de la Shoah (International Holocaust Remembrance Alliance, ci-après IHRA). Alors qu’elles ont une belle occasion, dans le cadre de cette présidence, de donner du sens à un projet éducatif de prévention des crimes contre l’humanité en Suisse et ailleurs, les autorités helvétiques ont choisi d’occulter les problèmes liés à l’attitude des élites politiques et économiques suisses face au national-socialisme.

« Il ne s'agit pas ici d’opposer naïvement une perception « réaliste » à une vision « idéaliste » des événements, mais d’être à la hauteur des principes moraux qu’un État s’est donnés et auxquels il a d’autant moins de motifs de déroger lorsque sa situation devient critique et menacée. Le tampon « J » de 1938 ; le refoulement de réfugiés en danger de mort ; le refus d’accorder une protection diplomatique à ses propres citoyens ; les crédits considérables de la Confédération consentis à l'Axe dans le cadre des accords de clearing ; la trop longue tolérance d’un transit énorme et suspect à travers les Alpes ; les livraisons d’armes à l’Allemagne ; les facilités financières accordées aux Italiens comme aux Allemands ; les polices d’assurance versées à l’État nazi et non à leurs détenteurs légitimes ; les trafics douteux d’or et de biens volés ; l'emploi de quelque 11.000 travailleurs forcés par des filiales d'entreprises suisses ; la mauvaise volonté et les négligences manifestes en matière de restitution ; l’asile accordé au lendemain de la guerre à des dignitaires du régime déchu qualifiés d’« honorables Allemands » ; tout cela n'a pas seulement été autant d'infractions au droit formel et à la notion d’ordre public si souvent invoqués. Ce furent autant de manquements au sens de la responsabilité - parfois dénoncés, mais en vain, au cours du dernier demi-siècle - qui retombent aujourd’hui sur la Suisse ; elle doit l'assumer. »

Cet extrait de la conclusion, page 499, du Rapport final publié en 2002 de la Commission internationale d’Experts Suisse-Seconde Guerre mondiale dirigée par le professeur Jean-François Bergier donne un premier aperçu des constats problématiques auxquels ont abouti plusieurs années d’enquête. Ce travail d’histoire et de mémoire avait été engagé fin 1996 sous la pression d’une crise internationale provoquée par le scandale desdits fonds en déshérence, des sommes ou des avoirs déposés en Suisse par des victimes juives du national-socialisme que les banques helvétiques avaient rechigné à restituer à leurs ayant-droit durant toute la période de la guerre froide. En 2002, la pression de 1996 était déjà retombée et les autorités politiques suisses avaient alors refusé d'emblée d’engager un débat de fond tout en faisant rendre documents et photocopies aux structures privées qui avaient dû ouvrir leurs archives aux chercheurs. Mais aujourd'hui, quinze ans plus tard, la situation est encore plus préoccupante puisqu'une une véritable tendance à l'occultation s'observe, comme si les enjeux de mémoire en question, et les exigences morales qui en découlent, s’étaient estompés.

Le président de l’IHRA est actuellement l’ambassadeur Benno Baettig. Il se réjouit de cet engagement de la Suisse, mais de quel engagement ? Par exemple, à propos de la Journée de la mémoire du 27 janvier, il a été écrit que la Suisse s’y est pleinement associée parce qu’elle « constitue un rappel important des enseignements universels de l’Holocauste, du respect des droits de l'homme et de l’engagement commun contre le génocide, l’épuration ethnique, le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », autant de principes qui sont bien sûr bienvenus. Quant au communiqué annonçant la présidence suisse, il stipule notamment que « la Suisse a fait de l'éducation et de la formation, de la jeunesse et des médias sociaux les priorités de cette présidence. Les moyens de communication modernes doivent permettre de transmettre aux jeunes des connaissances sur l’Holocauste et d’entretenir le souvenir des crimes perpétrés par le régime national-socialiste contre les populations juive, rom, sinti et d’autres minorités. Ainsi que l’a souligné l’ambassadeur Baettig, nous avons pour responsabilité et pour mission de doter les jeunes du bagage nécessaire leur permettant de distinguer entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas, et entre la réalité et ce qui est virtuel. » Vaste et beau programme. Sauf que dans la mesure où il n’est pas dit un mot sur ce qui s’est passé en Suisse à cette époque, ce projet éducatif rate ses objectifs en passant à côté de ce qu’est l’enseignement d’un fait historique depuis un territoire donné, c’est-à-dire en tenant compte de ce qui relie ce territoire aux faits dont il est question.

Une conférence de l’IHRA s’est déroulée fin juin à Genève sans écho particulier au sein des médias et de la population locale. Le président du Conseil d’État genevois François Longchamp y a prononcé un discours qui pose le même problème.

« Genève, vous le savez, est une ville de paix. La Croix-Rouge est née à Genève. Le droit humanitaire est né à Genève. La Société des Nations est née à Genève. L’Organisation des Nations Unies aussi. Et même, avant cela, la Société de Paix, qui fut au XIXe siècle la première à prôner l’abolition universelle de la peine de mort.

Genève a pour devise Post Tenebras Lux, « Après les Ténèbres, la Lumière ». Ce que dit notre devise, c’est que les ténèbres peuvent mourir, pour autant que l’on veuille bien entretenir la flamme.

On peut combattre l’ignorance. C’est ce que vous faites. C’est ce que nous faisons. C’est ce que nous avons le devoir de continuer à faire. »

Là encore, si des mythes bienveillants sur la Genève de la Croix-Rouge et de la paix sont invoqués, rien n'est dit qui permette de combattre l’ignorance à propos du fait que la frontière franco-genevoise a été un lieu de drames, avec des sauvetages de réfugiés juifs, mais aussi des refoulements et des renvois vers la mort. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le plus emblématique, comment ne pas évoquer le destin de la jeune Rosette Wolczak, une adolescente expulsée par les autorités suisses et genevoises pour un motif disciplinaire douteux, puis assassinée par les nazis dans les camps de la mort ? Dès lors, comment combattre sérieusement ladite ignorance quand on y contribue de fait par des silences ?

Aujourd’hui, quinze ans après la publication du Rapport Bergier, dans une atmosphère politique marquée par le poids constamment exercé par une extrême-droite gouvernementale (l’UDC) qui n’a pas d’autre horizon d’attente que le déni de l’histoire et des aspects sombres du passé helvétique, le travail de mémoire qui avait sérieusement progressé est potentiellement entravé par une forme de régression intellectuelle et civique. Des tentatives de minimiser la gravité des errances et des responsabilités des autorités suisses de l'époque se font jour et sont largement relayés dans les médias, alors que des auteurs des travaux de la Commission Bergier doivent rappeler la nature exacte de ces travaux et de leurs constats. Il est donc préoccupant d'observer que la présidence suisse de l’IHRA ne fait qu’y contribuer alors qu’elle aurait été une fort belle occasion de relancer une réflexion collective de la société suisse sur son passé. Une réflexion qui, à l'époque, lui avait fait honneur. Et un passé d'ailleurs et d'ici qui, vu depuis la Suisse, n’est pas seulement constitué de l’horreur de la destruction des juifs d’Europe là où elle a été effectivement perpétrée, mais aussi de la manière dont les autorités et élites économiques suisses ont agi au cours de cette période sombre. Un passé que la Suisse institutionnelle ne peut donc pas aborder sans tisser de liens, comme s’il ne concernait pas aussi, dans une certaine mesure, sa propre histoire.

Charles Heimberg (Genève)

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