"Ce jour là, 18 Mars 1871, le peuple de Paris se proclamait indépendant, libre"

Nous reproduisons ci-dessous un texte commémoratif parmi d'autres, publié le 17 mars 1906 dans un journal libertaire publié à Genève. Son propos rend compte des préoccupations de son auteur dans le contexte de 1906. Il montre en quoi l'expérience de la Commune a ouvert des possibles.

Le texte de Jean Wintsch que nous reproduisons ci-dessous a été publié dans Le Réveil socialiste-anarchiste, à Genève, le 17 mars 1906. C'est un exemple parmi d'autres des longs textes commémoratifs qui se lisaient autour de chaque 18 Mars, dans la presse socialiste, syndicaliste ou anarchiste du temps où la mémoire de l'insurrection parisienne était encore rendue vive par la présence d'anciens témoins communards.

Le propos est évidemment bienveillant à l'égard de la Commune de Paris, puisqu'"un ordre merveilleux régna même dans Paris". Il va jusqu'à regretter que les communards aient été trop indulgents avec leurs adversaires: "à l’avenir le peuple doit se montrer plus décidé à reprendre ce qui lui appartient, ce qu’il a produit, et dès que l’occasion s’en présentera".

Le ton de ce texte commémoratif n'est pas étonnant. Il est l'expression des luttes sociales de son temps, celui de 1906 et de la posture politique et sociale de son auteur. Au moins ne relaie-t-il pas la légende noire d'une insurrection sauvage et destructrice qui s'étalait alors dans la presse dominante; nous permettant ainsi de tenter de faire véritablement l'histoire de ces 72 jours, des projets, des réalisations et des modes d'organisation de leurs protagonistes.

"Vive la Commune!"

Charles Heimberg (Genève)

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"18 Mars 1871

C’est avec un réel plaisir que chaque année, à pareille date, nous commémorons la Commune de Paris. Savoir, en effet, qu’il y a 35 ans, en un temps où le socialisme était encore dans sa jeunesse, une révolution put surgir, rester victorieuse, être faite par et pour le peuple, nous redonne de la confiance en l’action. Si, par un concours de circonstances qui peuvent se présenter à nouveau, demain, et que l’évolution capitaliste semble même provoquer, nos aînés ont su établir une Commune, les possibilités d’un tel événement demeurent donc dans le domaine de la réalité.

Et de même qu’un astronome prouva un jour le mouvement en se mettant à marcher, de même, nous anarchistes, aimons à montrer que le peuple peut et sait employer les moyens révolutionnaires, qu’il a intérêt à le faire, puisque la Commune en est un exemple grandiose.

Après une guerre atroce de plusieurs mois, on le sait, la reddition de Paris, du 28 janvier 1871, causa dans la population française une profonde stupeur, une indignation très patriotique, il faut le dire. Et tandis que cet événement paralysait les forces gouvernementales, la garde nationale, le peuple ne subit aucun désarmement.

Mais la déception des uns, les irritations des autres s’accentuèrent bien plus, après les élections générales du 8 février, alors que la République proclamée le 4 septembre 1870 trouva à l’assemblée de Bordeaux une troupe de sombres revenants de 1815, 1830 et 1848, actifs conspirateurs de province qui, après la conclusion de la paix, ne voulurent point venir siéger à Paris, ville trop républicaine à leurs yeux. Puis on exaspéra les commerçants et les travailleurs de cette ville, ayant vécu plusieurs mois du siège dans le plus grand froid et dans la plus grande famine, en ne prorogeant pas de quelques semaines les échéances des effets de commerce et le payement des loyers. On supprima en pleine période de misère la paie des gardes nationaux qui avaient tout abandonné travail, logis, famille pour aller défendre la Patrie, car la Patrie française où le soleil est le plus beau, comme il est le plus beau en Almagne (sic), en Suisse, en Russie, en Italie, en Amérique, la patrie existait déjà. L’État enfin prétendit reprendre à la population parisienne les canons qu’elle s’était procurés par les souscriptions volontaires.

Cette série de décisions vexatoires tombaient comme autant de tisons sur une poudrière, certains prétendent même que Paris avec ses socialistes a été comme à plaisir poussé à bout par Thiers et ses séides, les gouvernants ; il se peut, car en 1871, comme en 1848, comme après 1830, le vieil homme d’État, si tenace dans ses idées, voyait dans les insurrections un germe de révolution à étouffer.

Quoi qu’il en soit, l’idée progressiste de la république s’identifiait alors avec l’idée patriotique de revanche et devait régénérer le pays. Les chefs des bataillons et les prolétaires sentirent le besoin de solidariser leurs efforts divers, et ils fondèrent la « Fédération républicaine de la garde nationale » représentée d’une façon permanente par un Comité central. Il fut convenu que la forme fédérative en honneur dans l’Internationale serait acceptée dans l’organisation.

Mais, comme nous l’avons vu, le gouvernement, qui détestait l’élément ouvrier, ne se sentait pas en sûreté tant que cet élément restait armé. Aussi dans la nuit du 18 Mars, Thiers, l’ancien ministre de Louis-Philippe, envoya-t-il des troupes de ligne pour enlever les armes de la garde. A son réveil, de bon matin, la population parisienne apprend le coup de main. C’en est trop. On s’arme. Les fédérés descendent par bandes dans Paris, reprennent les canons et se portent sur l’Hôtel de ville que le gouvernement, désemparé par ce soulèvement rapide, évacue complètement. En chemin on rencontre le général Clément Thomas, qui s’est distingué pendant le siège par ses proclamations insultantes et calomnieuses, et en 1848 par ses fusillades sur le peuple. Un coup de feu le couche à terre. Un autre général, Lecomte, qui, le matin, commandait à quatre reprises, avec sang froid, avec calme, le feu sur la foule, est exécuté également.

A 11 heures, le peuple a vaincu l’agression sur tous les points.

La Commune est née.

Ce jour là, 18 Mars 1871, le peuple de Paris se proclamait donc indépendant, libre, s’appartenant à lui-même. Dans la soirée, le Comité central prit une direction morale du mouvement, qu’on ne lui avait d’ailleurs pas demandé. En face de Paris en ébullition, le gouvernement et l’assemblée nationale récemment élue, s’enfuirent. Le premier soin de ces messieurs, ça va s’en dire, fut d’ameuter la province contre Paris et d’appeler à Versailles, avec le consentement des Prussiens, tout ce qu’il y avait en France d’armées disponibles, évidemment prêtes à servir la réaction. Mais enfin on vécut là, pendant 10 jours, du 18 au 28 mars, date officielle de la proclamation de la Commune, sans gouvernement aucun. Inutile de dire que la fameuse « lutte de tous contre tous » - argument cher à nos adversaires - ne se produisit pas ; un ordre merveilleux régna même dans Paris, comme Claude, l’ancien chef de la sûreté sous l’Empire, n’en avait jamais vu. Pas un pillage, pas une seule caisse forcée, pas un domicile violé. Rien, malheureusement, pourrions-nous dire, ne fut touché des magnifiques réserves d’habits, de meubles et d'aliments qu’avaient laissés les riches propriétaires bourgeois fuyant devant la révolution ; et alors que les communards manquaient d’asile, on respecta d’une façon ridicule les superbes logis abandonnés par les aigrefins de l’Empire et de l’autorité, comme si ces habits, ces meubles, ces aliments, ces logis n’avaient pas été fabriqués/préparés, travaillés, édifiés par le peuple essentiellement ouvrier qui composait la Commune. Mais on ne refait pas l’histoire. Tout ce qu’on peut en conclure c’est qu’à l’avenir le peuple doit se montrer plus décidé à reprendre ce qui lui appartient, ce qu’il a produit, et dès que l’occasion s’en présentera. Sa victoire définitive est à ce prix.

Bref, pendant dix jours, et même pendant les deux mois qui suivirent l’instauration de la Commune, les habitants de Paris vécurent dans une indépendance complète qu’ils n’avaient jamais connue et dont ils profitèrent merveilleusement. Durant ces journées il n’y eut pas d’assassinat, pas de rixe, pas de tapage nocturne dans la vaste cité. Si bien même, que les bourgeois qui étaient restés dans Paris, sympathisèrent en bonne partie avec ce mouvement nouveau et paisible, bien propre à l’expansion des mœurs de solidarité.

Vallès, d’ailleurs, l’immortel vengeur de L'Enfant, en un style chaud, coloré, ardent vous en donne une idée puisque de son côté il burinait l’admirable page que voici :

Quoiqu’il arrive, dussions-nous être de nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée ! Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d’angoisses.

Clairons ! sonnez dans le vent ! Tambours ! battez aux champs !

Embrasse-moi, camarade, qui a comme moi les cheveux gris ! Et toi, marmot, qui joues aux billes derrière la barricade, viens que je t’embrasse aussi !

Le 18 mars te l'a sauvée belle, gamin ! Tu pouvais, comme nous, grandir dans le brouillard, patauger dans la boue, rouler dans le sang, crever de honte, avoir l’indicible douleur des déshonorés !

C’est fini !

Nous avons saigné et pleuré pour toi. Tu recueilleras notre héritage.

Fils des désespérés, tu seras un homme libre !

J.W."

Le Réveil socialiste-anarchiste, 17 mars 1906, par Jean Wintsch.

Ce que dit de Jean Wintsch le Maitron, Dictionnaire des anarchistes.

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