Chassez-les! La pression de la haine sur une longue durée

En Suisse, cela fait plus de 50 ans que des initiatives se succèdent pour s'attaquer à la population immigrée. La pression de la haine est maintenue durablement par une extrême-droite qui est désormais gouvernementale. Un livre de Concetto Vecchio rappelle les méfaits du parti de James Schwarzenbach.

En Suisse, cela fait plus de 50 ans que des initiatives populaires se succèdent pour s'attaquer à la population immigrée, la stigmatiser et limiter sa présence. La pression acharnée et cruelle de l'animosité identitaire est maintenue durablement par une extrême-droite qui est même désormais devenue gouvernementale au terme d'un double processus de mutation et de banalisation (malvenue). Il est donc salutaire qu'un livre de Concetto Vecchio nous rappelle les méfaits du parti de James Schwarzenbach il y a un demi-siècle. Il n'est malheureusement pas traduit en français, mais les électeurs et électrices suisses auraient dû le lire avant de se prononcer ce 27 septembre sur une nouvelle initiative xénophobe et haineuse de l'UDC de Christoph Blocher qui ne parvient pas à masquer ses noirs desseins par le sinistre euphémisme de son intitulé: limitation.

Publié en 2019. Traduit en 2020 en allemand, mais pas (encore?) en français. Publié en 2019. Traduit en 2020 en allemand, mais pas (encore?) en français.

Cacciateli! Chassez-les! Ce beau livre de Concetto Vecchio est à la fois un ouvrage d'enquête et de témoignage. Il est écrit à la première personne parce qu'il est la narration d'une investigation sur le passé, et le présent, mais aussi parce que ce remarquable reportage est en même temps une page d'histoire de la propre famille de l'auteur. C'est pourquoi figurent parmi ses sources des récits et des souvenirs encore pleins d'émotions, ceux que ses parents lui ont confiés.

Pour appréhender le livre, il n'est pas absurde de commencer par l'épilogue. En effet, y dit la mère de l'auteur, "n'écris rien de mal de la Suisse!" Pourquoi? "Parce que maintenant que je suis vieille, j'en garde un bon souvenir. Elle m'a émancipé. Tout ce que je suis, je l'ai appris au cours de ces années". "Ta mère a raison, confirme son père, ils nous ont toujours payés régulièrement. Pour nous, c'est bien allé". Ainsi, "au décompte final des joies et des souffrances, de ce qui a été donné et de qui a été reçu", c'est bien la gratitude qui prévaut (pp. 181-182).

Cette posture de gratitude est souvent présente parmi des immigré-es qui n'oublient jamais combien leur propre pays d'origine s'est montré incapable de leur assurer des droits fondamentaux ou qui ont pu s'intégrer dans leur pays d'accueil. Ainsi, les parents de l'auteur sont revenus assez vite dans leur pays natal, après un peu plus d'une vingtaine d'années, et ils sont restés maîtres de leur expérience migratoire. Ils n'ont été victimes ni de la double absence que vivent celles et ceux qui sont ballotés entre leurs deux pays, ni de ce cruel lâchage qui fait perdre tout droit d'existence en Suisse après quelques mois d'absence, de retour au pays, à celles et ceux qui ne sont pas naturalisé-es. En outre, d'autres vagues migratoires ont succédé plus tard à celles des Italien-nes, et malheur aux derniers arrivés...

Au fil des pages de Chassez-les!, les réalités de l'expérience migratoire et des tourments des Italien-nes en Suisse au cours des années 1960 sont pourtant fort bien relatées à l'échelle de l'histoire collective. Elles sont d'abord marquées par un statut inique, le statut de saisonnier, qui oblige les immigré-es à rentrer chez eux trois mois par année, qui leur impose des conditions d'exploitation exacerbées et qui empêche tout regroupement familial. Concetto Vecchio décrit ainsi les baraques, ces lieux d'hébergement sordides et insalubres situés dans des endroits improbables, avec des règlements internes coercitifs et d'insupportables conditions de promiscuité. Il évoque les visites médicales rituelles subies à chaque nouvelle arrivée, à chaque nouvelle saison, que "l'émigrant vivait comme une double peine, une double rancœur: envers l'Italie qui n'avait pas su lui offrir une dignité et un avenir, et envers la Suisse qui le traitait comme de la marchandise" (pp. 31-32). Mais il parle surtout de l'hostilité, de la froideur des Suisses, et de la stigmatisation, voire de l'humiliation, constamment éprouvées par ces exilé-es.

Les immigrés italiens sont en outre surveillés de près par les autorités policières qui traquent la présence clandestine de compagnes ou d'enfants et n'entendent tolérer aucune activité politique, surtout de la part de communistes. C'est le cas par exemple pour cet ancien maire sicilien qui se plaint d'être harcelé dans une lettre à l'Unità, le journal du Parti communiste italien. Par ailleurs, les ressortissants de la communauté italienne subissent des violences, avec notamment trois cas d'homicides. Et ils sont constamment accusés de tous les maux.

L'ouvrage de Concetto Vecchio nous rappelle également que l'un des tout premiers mouvements d'extrême-droite xénophobes à émerger en Europe a été l'Action nationale de James Schwarzenbach, ce dandy de la grande bourgeoisie zurichoise qui a fait d'une prétendue surpopulation étrangère l'obsession de sa vie, notamment avec l'initiative constitutionnelle de 1970 qu'il a lancée, qui porte encore son nom dans les esprits et qui a fait véritablement trembler tous les immigré-es qui craignaient d'être chassé-es sans autre forme de procès. L'histoire de cette extrême-droite helvétique est une histoire inscrite dans la durée. Elle aboutit aujourd'hui à ce que le plus grand parti du pays, un ancien parti traditionaliste et conservateur radicalisé qui a intégré cette mouvance xénophobe tout en demeurant un parti gouvernemental, continue d'exercer sans relâche cette pression de la haine.

Il faut lire cet ouvrage sur l'immigration italienne qui met à jour un pan de l'histoire sociale de la Suisse qui n'est ni suffisamment connu, ni suffisamment enseigné. A Genève, par exemple, une récente et éphémère exposition sur l'histoire des saisonniers n'a malheureusement pas débouché sur l'existence dans l'espace public d'un lieu d'histoire et de mémoire permettant de rappeler durablement leur apport décisif à la construction de la société helvétique telle qu'elle est.

Pour conclure l'épilogue que nous avons déjà évoqué, Concetto Vecchio revient dans son livre sur un film documentaire et quelques images marquantes qui ont été tournées à l'époque et qu'il regarde en s'interrogeant sur le sentiment de gratitude de ses parents.

"SIAMO ITALIANI", capture d'écran de la bande-annonce "SIAMO ITALIANI", capture d'écran de la bande-annonce

Le film documentaire d'Alexander J. Seiler, Siamo italiani, sorti en 1964, est un véritable chef d'œuvre qui a marqué l'histoire du cinéma helvétique.Il montre concrètement l'expression de la xénophobie, mais il fait aussi et d'abord parler ses victimes. C'est en préfaçant un ouvrage qui l'accompagnait que le grand écrivain Max Frisch a eu cette formule fameuse et tellement vraie: "On avait appelé des bras et voici qu'arrivent des hommes." Il ajoutait qu'ils "ne dévorent pas nos richesses, au contraire, ils leur sont indispensables" (à lire ici, p. 97).

L'ouvrage de Concetto Vecchio nous rappelle combien les milieux xénophobes et d'extrême-droite usent depuis longtemps en Suisse de la démocratie semi-directe pour exercer une pression des plus malsaines sur la société à travers de multiples initiatives qui conditionnent largement l'agenda politique du pays. Le plus grave, peut-être, ce sont les affiches et les dépliants tout-ménages nauséabonds que cela produit sans cesse, auxquels la population risque de finir par s'habituer même s'ils sont toujours mensongers, parfois vulgaires et jamais dignes. Contrairement à des référendums lancés par des milieux progressistes contre des durcissements de la législation sur le droit d'asile, ces initiatives de l'extrême-droite ont longtemps été repoussées, comme celle de 1970. Mais depuis quelque temps, rien n'est moins sûr. Une initiative contre la construction de minarets (2009) et une autre sur le renvoi desdits "criminels étrangers" (2010) ont été approuvées, ainsi qu'une plus récente initiative contre la libre circulation (2014) dont l'application modérée a fait enrager l'extrême-droite. Une initiative dite d'autodétermination qui aurait pu mener la Suisse à renier ses engagements en matière de droits humains auprès du Conseil de l'Europe a par contre été repoussée (2018). Et c'est aussi une défaite qui était annoncée par les sondages pour ce 27 septembre et qui vient de se confirmer. Toutefois, le ton défensif de cette campagne menée surtout par les milieux économiques laisse songeur. En particulier la manière insidieuse qu'elle a eu de souligner que les accords de libre circulation avec l'Union européenne permettaient quand même à la Suisse de n'accueillir que des immigré-es utiles à son économie, sans jamais oser dire un mot sur le fait que la libre circulation est en réalité un droit humain, le véritable combat progressiste consistant à développer autant que faire se peut des législations sociales et des conventions collectives qui puissent garantir des droits égaux à chaque salarié-e.

Tout cela demeure donc préoccupant, parce que, quand il s'agit de droits fondamentaux, il n'est jamais bon de louvoyer.

Charles Heimberg (Genève)

 

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