Khadija Chérif et l’égalité dans l’héritage en Tunisie. Entretien

Figure majeure du féminisme et de la société civile en Tunisie, la vie de Khadija Chérif est comme le poème de Maya Angelou, Still I Rise. Vous pouvez m’inscrire dans l'histoire/ Avec vos mensonges amers et tordus,/ ...

 …
Comme les lunes et les soleils,
Avec la certitude des marées,
Comme les espoirs qui jaillissent,
Encore je m’élèverai.

La révolte de Khadija Chérif est permanente, citoyenne, constamment collective, concrète et humble. Elle parle d’elle en associant toujours ses camarades. La liberté qu’elle veut d'abord pour les autres étend à l’infini la sienne. Son combat pour la démocratie et l’égalité hommes-femmes a commencé il y a 40 ans, sous la dictature et ses affres, et continue aujourd’hui.

L’égalité dans l’héritage, sa vieille bataille est à l’ordre du jour. Le projet de loi, initié par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, est en discussion à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Une loi qui pulvérisera le patriarcat en Tunisie et inquiétera profondément les autres pays musulmans.  Ces jours-ci, une urgence s’est ajoutée à l’agenda de Khadija Chérif; elle part en Algérie, accompagnée de la présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, Yosra Frawes et de La délégation de la société civile en soutien à la révolution algérienne. Elle manifestera aux côtés de Djamila Bouhired et de son amie Wassyla Tamzali. Elle m’écrit : « Je te réponds un peu tard, j’ai pas vu ton mail, trop perturbée et émue par l’Algérie, emportée et fascinée par ce qui se passe… »

 

Khadija Chérif Khadija Chérif
 

Tu es sociologue. Pourrais-tu me dire les débuts de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et ton implication dans sa fondation ?

Mon engagement a commencé à la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et dès qu’élue au comité directeur (1985), j’ai eu à présider la commission des droits des femmes, nouvellement mise en place dans la structure de la ligue. Cette période était marquée par la remise en cause du CSP (Code du statut personnel) par des islamistes du MTI (Mouvement tunisien islamiste, aujourd’hui Ennahdha), appelant à un referendum sous prétexte que le code a été imposé par le haut. Par ailleurs, le gouvernement tunisien a émis des réserves à la CEDAW au moment de la ratification sur la base de l’article 1 de la constitution (la religion de la Tunisie est l’islam). Le mouvement féministe autonome s’organisait pour créer des associations indépendantes pour défendre les droits des femmes et l’égalité entre hommes et femmes sans restriction aucune et dénonçant sa confiscation par le « féminisme d’État ». C’est dans ce contexte que deux associations féministes voient le jour : l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) et l’Association des Femmes Tunisiennes pour la recherche sur le développement (AFTURD). Je compte parmi les fondatrices de ces deux ONG qui ont été reconnues légalement en 1989 dans une période post- électorale ou les islamistes inquiétaient. C’est le mouvement féministe autonome et les différents espaces de débat comme la commission de l’UGTT, du club Tahar Haddad, du journal Nissa et la commission de la LTDH qui ont préparé la création de ces deux ONG féministes.

La lutte pour l’égalité dans l’héritage a commencé depuis les années 80 au sein de l’ATFD ? Tu as commencé ce combat depuis des décennies. Est-ce qu’au début, vous avanciez les mêmes arguments qu’aujourd’hui ?  L’égalité pleine et entière dans l’héritage sans disposition testamentaire ? Quelle est la différence avec aujourd’hui ?

Le combat pour l’égalité a toujours intégré la question successorale, elle est même au fondement des revendications du mouvement féministe à ses débuts dans les années 80. Elle a été soulevée avec insistance suite aux réserves faites à la CEDAW. Les raisons invoquées par les autorités sont relatives au respect de l’égalité y compris dans l’héritage, question à ne pas soulever tant elle est sacralisée et considérée comme intouchable. L’ATFD décide dans les années 90, d’en faire une question prioritaire. En collaboration avec l’AFTURD, un plan d’action est mis en place en 2000-2006: recherches, sensibilisation dans les régions, travail avec les ONG partenaires comme la LTDH, ect. Deux études, sur le plan historique et sociologique, sont menées par l’AFTURD et constitueront la base de notre argumentaire (15 arguments pour l’égalité dans l’héritage en 2006). Cet argumentaire démontre l’évolution des rôles des femmes dans la famille et la société, leur participation à l’économie du ménage, à l’acquisition des biens immobilier, etc. Notre plaidoyer auprès des partis de l’opposition démocratique et de la société civile a été l’objet d’une campagne médiatique virulente. Question taboue, la soulever nous a valu les accusations les plus incroyables : obéir à un agenda étranger, coupées de notre réalité, contre notre identité et contre la religion, préoccupation bourgeoise, etc. Après la révolution et parallèlement à notre revendication de la levée des réserves à la Cedaw,  celle de l’égalité dans l’héritage reprend avec force. L’objectif premier de la commission de l’ATFD est d’actualiser notre argumentaire sur la base des nouvelles recherches sur la condition des femmes, leurs vécus, et autres et nous inscrire dans le nouveau contexte politique et la promulgation de la constitution. Notre détermination est la même et obéit à la même fermeté et exigence, c’est à dire l’égalité pleine et entière sans aucune restriction. Nous subissons les mêmes critiques que les années 90, mais restons mobilisées pour gagner cette bataille, (plusieurs activités sont menées : manif, plaidoyer, tribunal fictif…) en ce moment où le projet de loi, déposé à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) par la présidence, est en discussion. Ces débats sont menés dans un contexte de désengagement de l'État, de crise économique et politique et des répressions des libertés individuelles. 

 Les 20 arguments dans le document de l’ATFD, Tawa Waqtou (Maintenant plus que jamais) sont pertinents : un travail de terrain et de réflexion avec une dimension historique. Ils donnent un éclairage sociologique et politique sur la Tunisie. Mais cette évolution des comportements et le rôle incontournable des femmes dans l’économie de la famille et de la société ne sont-ils pas mis à mal par la montée des conservatismes, du religieux ? Ce qui va rendre encore plus difficile l’accès des femmes aux droits et à l’égalité dans l’héritage ? Ce qui me fait dire tawa waqtou: il faut profiter de ce président qui est favorable à l’égalité dans l’héritage (même s’il le fait un peu par calcul politique). Et comme tu dis : adoptons les lois, les mentalités et la pratique suivront même si c’est long.

En effet notre argumentaire tire sa force du travail mené sur le terrain et de l’impact de cette discrimination sur le vécu des femmes. Cette persistance à vouloir maintenir l’inégalité successorale est ébranlée par les contradictions que nous relevons aussi bien à travers l’histoire que sur le plan juridique et sociologique, mais la résistance des politiques est redoutable, en premier, chez ceux qui s’autorisent à parler au nom de dieu. Ce qui est en jeu est la domination masculine et la culture patriarcale, et notre document le démontre bien. L’enjeu est un enjeu de pouvoir, pouvoir économique et pas un problème de religion, le combat est difficile, certes, mais il est déterminant pour l’avenir des femmes et de notre société et nous irons jusqu’au bout. Nous sommes conscientes de l’importance du projet présidentiel qui vient après des décennies de combat sur cette question et que nous considérons comme une réponse à nos revendications de toujours. Sachant que ce projet de loi ne répond pas à nos attentes, il est l'objet d'une lecture critique que nous proposons afin de garantir l'égalité pleine et entière. L’adoption de la loi sera une avancée qui viendra rétablir une injustice qui n’aura que trop duré, et participera au changement des comportements et des mentalités. Une vraie victoire.

Tu es confiante sur l’adoption de la loi sur la succession. Est-ce que ta confiance est une conclusion politique? Ou parce qu’après tous ces acquis, après toutes ces années vécues avec le CSP, le fruit est mûr dans l’inconscient des Tunisiens même les plus réticents; ils ne pourront pas contester frontalement l’égalité successorale? Ennahdha dit qu’ils vous confronteront avec la constitution et non avec la religion.

Je suis confiante à plus d’un titre, le débat autour de cette question révèle que la société est mûre pour changer l’ordre des choses dans ce domaine parce que le vécu des femmes parle de lui-même (nombreux témoignages …). Les derniers sondages nous disent que 48% des femmes sont pour l’égalité et quand on sait la pression qui s’exerce sur les femmes pour céder leurs parts aux frères, on ne peut qu’affirmer qu’il y a une vraie prise de conscience. Par ailleurs une majorité des partis politiques se sont déclarés favorables au projet de loi. Si leurs députés sont fidèles à leurs déclarations, on ne peut que se réjouir et espérer (un revirement pour des calculs électoraux n’est pas à exclure). En dernier lieu, il n’est pas étonnant que des députés d’Ennahdha sur la base de calculs inavoués, votent en faveur de la loi (je me réfère à leurs déclarations parfois contradictoires et leur appel au respect de la constitution …). Donc on peut rêver et affirmer que le débat suscité autour de ce sujet est d’une importance capitale. Il a fait l’objet d’un échange de vues au sein des familles et dans tout le pays. C’est déjà une avancée. En revanche ce qui est inquiétant, c’est que des voix s’élèvent depuis quelques jours pour proposer le report du vote sur une loi qui divise, prétextant la période électorale. Cette attitude est regrettable et pourrait nous faire rater une occasion historique.

Beaucoup  croient que le problème qui reste à régler pour les femmes tunisiennes, c’est l’égalité dans l’héritage qui est certes, une question primordiale. Mais quand je lis le rapport de la Coalition des libertés individuelles et de l’égalité (COLIBE), je me dis: il reste énormément à faire.

Nous ne pouvons pas avancer que tous les problèmes des femmes seront réglés suite à l’adoption de la loi relative à l’égalité dans l’héritage. Il est vrai qu'il reste beaucoup à faire et que les réformes relatives aux droits des femmes tardent à venir dans tous les domaines (exemple: réforme du CSP: l'homme est chef de famille, la dot, la garde des enfant et autre). Mais on peut affirmer que l’on aura fait sauter un des derniers verrous qui participe au maintien du système patriarcal avec son privilège de masculinité, qui est le plus résistant et le plus symbolique parce que longtemps considéré comme sacré et intouchable. En réalité, ce qui se joue est le référentiel à l’universalité des droits dans un contexte où l’on cherche à nous enfermer dans une identité figée qui fait appel à la culture religieuse pour maintenir les femmes dans un statut de mineure et de soumission. À un moment particulier de l’histoire de nos sociétés et dans un contexte de mondialisation qui favorise le populisme, le rejet de l’autre et où différentes formes de féminismes (islamiste et autre) émergent pour mettre à mal l’universalité des droits, il est important et crucial de revenir aux fondamentaux. Comme l’écrit notre amie Wassyla Tamzali : «rendre à l’universel qui fut longtemps confisqué aux femmes son sens plein. » Dans cet esprit, lui tourner le dos c’est nous conduire vers la régression et l’enfermement d’où l’importance de gagner cette bataille. L’espoir nous vient maintenant de l’Algérie avec cette prise de conscience d’une jeunesse déterminée à faire tomber le régime et qui appelle à la construction démocratique sur la base de l’égalité hommes –femmes. Nous avons donc le droit d’être optimistes pour l’avenir de la région maghrébine.

Khadija Chérif avec Wassyla Tamzali en Algérie © Les Ateliers Sauvages Khadija Chérif avec Wassyla Tamzali en Algérie © Les Ateliers Sauvages
 

En 2015, tu as été nommée ministre de la Femme, de la Famille et de l'Enfance mais les islamistes et aussi d’autres politiques ont refusé ta nomination et t’ont écarté du pouvoir. J’étais choquée par la nouvelle. J’ai eu la preuve que le ministère de la Femme est le ministère le plus politique, celui qui contient le plus d’enjeux. Nommer une féministe, laïque, éthique, sans compromis, sans concessions, indépendante de tout parti, était trop beau pour nous ! Je ne suis pas la seule à le penser : Tu leur as fait peur. Avec le recul, quel est ton sentiment, ton analyse de cette histoire ? Ils ne t’auraient pas contesté si tu étais nommée ministre du tourisme ?

Le ministère de la femme est un ministère éminemment politique et au-delà de ma personne, c’est le symbole d’une femme démocrate (ATFD) féministe laïque convaincue, faisant de la question des femmes une question centrale qui a inquiété plus d’un. L’enjeu était important, le travail contre toutes les discriminations pour la réalisation d’une société moderne ou la revendication à l’égalité implique l’égalité dans l’héritage , cela ne pouvait que déranger, et la peur a gagné les islamo-conservateurs et au-delà. C’est un fait, le ministère du tourisme n’a pas le même impact dans l’édification d’un projet politique et de société où le statut des femmes est déterminant. Les alliances politiques et les calculs partisans sont donc à l’origine de ma mise à l’écart, ce n’est pas plus mal, c’était plutôt un soulagement au niveau personnel (parce que je suis plus à l’aise dans mon espace de combat habituel) mais envoie un signe fort des limites que le gouvernement donnait à ce ministère.

Pendant la dictature, tu étais une grande opposante laïque, de gauche -en plus tu étais la secrétaire générale de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH)-. Par principe de justice, tu as défendu et pris des coups pour beaucoup de monde : les progressistes, les conservateurs, les islamistes. Est-ce que la lutte est plus facile maintenant après la révolution? Est-ce que les camarades progressistes sous la dictature se sont tous avérés progressistes et féministes après la révolution ?

Je me revendique comme féministe, laïque, de gauche et universaliste. A la LTDH  comme à la FIDH, nous défendions, dans le respect des principes et des valeurs universelles, sans distinction d’appartenance politique ou et idéologique, toute personne qui subissait les violations de ses droits ( torture, procès inique…) ce qui nous a valu , sous la dictature, les plus grandes difficultés à mener notre mission, voire même risquer de voir disparaitre la LTDH. Après le 14 janvier, la situation est bien différente et plus complexe, le combat est plus facile en terme de libertés et de liberté d’expression sans aucun doute, mais de nouvelles difficultés émergent; nous faisons face à la résistance des autorités mais aussi  aux forces conservatrices  et  partis politiques , en lieu Ennahdha dont le projet de société est à l’opposé du nôtre. Mais ce combat est exaltant, passionnant, il participe à la construction démocratique, aux changements des mentalités… Nos camarades progressistes et féministes sont restés fidèles après la révolution et ont apporté leur soutien à nos revendications plus d’une fois, d’où le vote en faveur de la parité, la constitution (égalité hommes- femmes …), la loi contre les violences à l’égard des femmes, ect. Mais parfois les calculs politiques et électoraux prennent le dessus sur les principes et engagements féministes.

Militer sous la dictature, c’est d’abord combattre le régime; ce qui met la cause féministe au second plan. Comment s’est articulée votre lutte féministe sous la dictature qui pratiquait le féminisme politique et se servait de la cause des femmes pour embellir son image ?

Pour moi le combat pour l’égalité hommes- femmes était indissociable du combat pour la démocratie. Les féministes tunisiennes ont, dès le départ inscrit dans la charte de l’association (ATFD), cette articulation entre la revendication des droits des femmes et de l’égalité à la revendication démocratique. Il était d’autant plus évident que les autorités sous la dictature tout en réprimant violemment toute voix discordante, toute critique du régime y compris bien sûr celles des femmes, instrumentalisaient la question des femmes vis-à-vis de l’étranger pour embellir leur image et affirmer leur engagement pour une société moderne et démocratique

Militer en faveur des femmes et pour la justice en général : est-ce que c’est dans ton histoire familiale ? Ou est-ce qu’il y a un événement qui a déclenché cela ? Comment est venue cette prise de conscience jusqu’à consacrer une grande partie de ta vie au militantisme, avec tous les risques et les violences politiques que tu as vécus?

Je crois les deux à la fois, j’ai vécu dans une famille où les souvenirs de l’engagement au mouvement national pour l’indépendance et les débats politiques ont nourri mon enfance. Mais je dois avouer que ma vie privée et mon expérience personnelle ne sont pas absentes de ma révolte et de cette prise de conscience relative au statut des femmes et du rôle qui leur est assigné. Cette préoccupation a pris tout son sens en classe de philo et lors des premières années à l’université (années 70). C’était l’époque ou la répression sévissait envers les étudiants qui revendiquaient le respect des libertés et un régime démocratique…

 

Khadija Chérif et Djamila Bouhired © La révolution algérienne Khadija Chérif et Djamila Bouhired © La révolution algérienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.