Bonheur aux vaincus! Justice et abstention au Sénégal à la veille du second tour

Le Sénégal regarde l'avenir avec sérénité, il a « montré au monde sa maturité », a prouvé que les machettes n'étaient finalement que du folklore et que les bavures policières ne sont qu'un dommage collatéral. Le pays a réussi son dérapage contrôlé, s'en sort avec les honneurs et crie « bisque bisque rage » aux mystérieux prophètes de la catastrophe.

Le Sénégal regarde l'avenir avec sérénité, il a « montré au monde sa maturité », a prouvé que les machettes n'étaient finalement que du folklore et que les bavures policières ne sont qu'un dommage collatéral. Le pays a réussi son dérapage contrôlé, s'en sort avec les honneurs et crie « bisque bisque rage » aux mystérieux prophètes de la catastrophe.

Plus de gaz lacrymogènes dans les écoles, le vent du Nord a arrêté de pressuriser les grandes artères de la capitale, même le froid nocturne n'a plus les mêmes allures de mise en garde. Les « oiseaux de mauvais augure » s'en sont allés au fur et à mesure que les résultats du premier tour sont sortis.

 

Vautours et oiseaux de mauvais augure

 

L'expression « oiseaux de mauvais augure » est du président Wade lui-même, président sortant accusé de toutes sortes de forfaitures pour garder dans son implacable main les rênes du pouvoir.

Comme si, lui, l'homme qui conseilla à Khadafi de quitter le pouvoir, avait pu avoir en tête l'idée absurde de faire un coup de force électoral. Vraiment, ces geignards de l'opposition, ces vautours de médias étrangers et ces imbéciles de l'ONU ne connaissent rien aux réalités sénégalaises. Et de se coiffer d'une petite auréole de chef d'état irréprochable et légaliste, digne représentant d'un peuple tout aussi pacifique et légaliste, face à une opposition non seulement divisée et incapable de battre campagne, mais également paranoïaque et obsédée par une querelle vieille comme le monde: celle de la validité de sa candidature. Querelle réglée non seulement il y a bien longtemps par le panel de juristes internationaux que Wade avait invité à venir prouver sa capacité constitutionnelle à briguer une fois encore la magistrature suprême, mais également par ce que les urnes ont prouvé: le peuple sénégalais n'a que faire de ces bisbilles de marchands de limonade.

 

Séduire les Inséductibles

 

Pourtant, le grand vainqueur du premier tour c'est l'abstention. Même le pouvoir ne s'en cache pas, et cette majorité silencieuse n'a pas encore dit son mot. Et si chacun tente de l'interpréter à la manière qui l'arrange (crainte de violence et confusion du jeu politique pour le pouvoir, lassitude face à un coup de force annoncé pour l'opposition), il reste que ce grand gagnant là jouera un rôle crucial pour le deuxième tour.Il est d'ailleurs le grand espoir d'Abdoulaye Wade, qui pourra difficilement se trouver des alliés dans les éconduits du premier tour.

Chacun y va donc de sa stratégie pour rallier les muets du 26 février à son panache blanc. Macky Sall axe tout son discours sur des données démagogiques; Abdoulaye Wade resserre le maillage de son parti, le mieux structuré du Sénégal avec le Parti Socialiste. En allant au coeur des régions remobiliser ses troupes, présentes sur toute l'étendue, et en tentant, avec une véritable audace de chef d'état, d'attirer dans ses filets les frustrés et les insatisfaits responsables des autres partis, moins bien construits, moins solides, et plus sujets à la transhumance. Tout est là pour décider les indécis. Les filets idéologiques comme les structures partisanes.

Du côté de Macky Sall, le challenger du second tour, on fait ce qu'il faut faire: on discute avec tous les influents du pays pour espérer un ralliement massif des perdants du premier tour. A n'importe quel prix, puisque l'important, c'est que l'histoire continue sa marche et que Wade quitte les pénates du palais présidentiel. Un exercice facilement exécuté par le candidat de l'Alliance Pour la République, qui s'est retrouvé, un peu par hasard, érigé comme unique rempart contre la continuité de la boulimie et de la folie du régime en place. Boulimie et folie considérée comme pathologique. Pour le pouvoir, la pathologie revient à voir de la folie dans un régime qui ne fait que respecter la loi, et se soumet, lors même qu'il pourrait certainement renâcler, au verdict des urnes.

Séduire les inséductibles, c'est ce que Macky Sall et Abdoulaye Wade veulent faire chacun à leur façon. Rien de mieux que la peur pour cela: peur que les choses empirent, il faut voter Macky. Peur d'un avenir incertain et des oiseaux de mauvais augure, il faut voter "celui qui rassure", Abdoulaye Wade.

Ce qui est le plus étonnant dans cette abstention du premier tour, c'est que pourtant le Sénégal a rendez-vous avec son histoire. Et cela on le sait du côté du pouvoir comme du côté de l'opposition.

 

L'histoire en marche, la justice en panne

 

L'attitude de la Coalition des FAL2012, qui soutient le président sortant, est sans équivoque: « C'est avec ou contre nous », et en cela sa lecture du scrutin ressemble paradoxalement assez à celle qu'en a fait l'opposition avec son slogan « Tous contre Wade ».

Il n'y a pas d'équivoque dans la grille de lecture de ces élections. Elles sont bel et bien historiques et non anecdotiques, elles représentent un tournant. Et par un tour de passe-passe digne d'un président de la République, Abdoulaye Wade veut bien faire croire que l'histoire est de son côté, victime d'une opposition féroce qui ne veut que déstabiliser le pays. Sans lui, le Sénégal est aux prises avec cette opposition paranoïaque qui ne sait pas ce qu'elle veut, qui dit « non » mais accepte en dernier recours, qui n'a pas battu campagne parce qu'elle n'a pas d'idées et qui l'a pris comme bouc-émissaire pour tous les problèmes du Sénégal. Problèmes qu'Abdoulaye Wade se propose de résoudre si seulement on lui en laisse le temps. 12 ans, quand même, c'est peu pour réaliser le changement et la développement. Il ne faut pas s'étonner que le pays parte à vau l'eau.

Mais les hostilités électorales n'ont pas vraiment commencé. Et à dire vrai, on dirait que les acteurs politiques sénégalais n'ont plus vraiment l'habitude du débat d'idées. Non qu'il n'y ait pas d'idées, au contraire, le pays n'a jamais autant foisonné de propositions. Les chercheurs n'ont jamais été aussi impliqués politiquement, et les intellectuels de toutes sortes y vont de leurs contributions dans la presse. La liberté de penser, d'écrire et de rêver n'a jamais été en danger au Sénégal, et le dynamisme des médias y est sans doute pour quelque chose. Seulement, c'est justement dans la presse que les confrontations se font, pas dans l'arène politique.

 

Car depuis l'indépendance du Sénégal, le jeu politique a toujours été verrouillé par le pouvoir, qu'il soit socialiste ou libéral. Les opposants toujours réduits à leur plus simple expression, soit de martyrs emprisonnés de temps en temps, en tous les cas enfermés dans les geôles de la contestation inique, soit de braillards ridicules et d'oiseaux de mauvais augure. Le pouvoir s'est souvent borné à rester bien au dessus des accusations dont il a toujours fait l'objet, prétendument arbitre, toujours coupablement silencieux. Il n'y a pas eu de belles heures de la justice au Sénégal, même lorsque le travail d'investigation avait été fait, et bien fait. Citons simplement Abdoulatif Coulibaly et le duo Mamadou Dia-Léopold Sédar Senghor, quand le fameux journaliste d'investigation a prouvé que Mamadou Dia n'avait pas fomenté de coup d'état contre Senghor. Pas de suite. Ou bien le procès des assassins du vice président du Conseil Constitutionnel Babacar Sèye, qui furent grâciés dès qu'Abdoulaye Wade arriva au pouvoir.

 

Si le pouvoir est donc habitué à être « harassé » par l'opposition, parfois à tort, parfois à raison, il est peu prompt à prendre ces accusations en compte. Et l'opposition elle-même, si inutilement volubile dans la presse, est-elle vraiment prête à solder les comptes et à sévir lorsque la roue tournera? Finalement, le pouvoir de fer que la constitution sénégalaise a bâti autour de la personne du président de la République, ne supporte pas l'attaque. Tout au plus accepte-t-il, comme Abdou Diouf l'a fait en 2000, de céder la place lorsqu'il est trop en danger. Avec les applaudissements et la promesse d'un avenir radieux, à l'OIF ou à l'académie française, ou pourquoi pas comme médiateur de l'Union Africaine, un rôle qui semble faire de l'oeil à Wade.

 

Pas de justice, de la paix!

 

C'est peut-être là tout le paradoxe du Sénégal, ces 13 millions de citoyens qui ont montré leur maturité au monde, en restant une terre de paix et de légalité. C'est peut-être au prix de la mémoire courte et du pardon facile que cette stabilité est garantie. Peut-être que le pouvoir qui arrive se sent toujours un peu reconnaissant vis à vis de l'ancien pouvoir de n'avoir pas fait couler le sang. Et celui qui a coulé auparavant sèchera vite. La justice ne vient pas sur les pas triomphants des vainqueurs. Pas de justice pas de paix, dit-on habituellement. Le Sénégal semble prouver le contraire.

 

Avec ses propositions de réduire le coût des denrées de première nécessité et de résoudre le problème de l'école, mais également de réaliser des audits financiers et de régler certaines affaires concernant par exemple le fils du président, Karim Wade, Macky Sall se pose en continuateur de l'esprit politique de l'opposition qui arrive à coup de promesses électoralistes, mais aussi en apôtre de la justice. Tiendra-t-il cette position?

Tout l'avenir du Sénégal se joue dans cette classe d'abstentionnistes, qui ont dit « niet » au premier tour. Malheureusement, on ne peut guère s'attendre à ce que cette partie du peuple soit une et homogène, et donc encore moins à ce qu'elle exprime ses revendications. S'agit-il d'épris de justice, lassés de la « politique politicienne », qui ne croient plus en un avenir électoral? Ou bien sont-ils simplement des oubliés et oubliants, pour qui la politique est quelque chose de très lointain et ne demandent qu'une chose: l'amélioration de leurs conditions de vie, qu'importe ce qui se trame au sommet de l'état? Mais à force de ne pas voter, la majorité silencieuse pourrait bien passer de grande gagnante au premier tour à grande perdante au deuxième.

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