Erythrée : La vérité est ailleurs

L’Erythrée est sujette depuis quelques temps à beaucoup de critiques et le Comité des Droits de l’Homme des Nations Unies étudiera en juin la qualification de ce qui lui est reproché en « crime contre l’humanité ». Si l'on creuse les choses, comme j’en ai eu l’occasion, et que l'on n’en reste pas à ce qui est communément répandu, on découvre alors une toute autre vérité...

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J’ai pu rencontrer les érythréens sur leur territoire national, les érythréens pendant leur demande de statut de réfugié et après l’obtention de celui-ci, des personnels d’ONG les accueillant et aussi les autorités érythréennes à Asmara. Voici ce que j’ai découvert...

Tout d’abord commençons par faire un rappel de ce qu’est l’Erythrée. Ce pays méconnu de la corne de l’Afrique est situé au bord de la mer rouge entre le Soudan, l’Ethiopie et Djibouti et fait face aux rives du Yémen et de l’Arabie Saoudite. Situation géographique stratégique dans cette région conflictuelle aux portes du moyen-orient et passage obligé pour rejoindre le canal de Suez.

L’Erythrée depuis le milieu de la deuxième moitié du 19ème siècle était italienne. Suite à la défaite de l’Italie durant la Seconde Guerre Mondiale, l’Organisation de Nations Unies décide en 1952 de fédérer l’Erythrée et l’Ethiopie. Cette dernière annexe l’Erythrée en 1962. Commence alors une guerre d’indépendance qui durera plusieurs dizaines d’années et se terminera en mai 1991. En 1993, l’indépendance est reconnue internationalement.

Depuis l’indépendance, quelques conflits territoriaux ont vu le jour notamment avec l’Ethiopie. Ce conflit cesse en 2000 avec les accords d’Alger mais l’Ethiopie conteste le tracé de la frontière entre les deux états ce qui vaut un déploiement de casques bleus dans la région et un arbitrage de l’ONU en 2003. L’Ethiopie rejète cet arbitrage et continue toujours aujourd’hui à occuper une partie du territoire érythréen. De nombreuses provocations éthiopiennes ont lieu régulièrement dans cette zone frontalière maintenant un climat de tension imposant à Asmara (capitale de l’Erythrée) de rester sur le qui-vive et de conserver le pays en état d’urgence malgré la fin théorique du conflit tranché par les institutions onusiennes.

L’Erythrée est un pays d’un peu plus de 6 millions d’habitants avec une superficie totale de 121 320 km2. L’Ethiopie quant à elle possède une superficie 10 fois supérieure et une population de 91 millions d’habitants. On comprendra que le rapport de force puisse inquiéter les autorités érythréennes surtout quand l’Ethiopie dit clairement ne pas accepter les frontières établies par la communauté internationale et continue par là-même à occuper une partie du territoire de son voisin.

Le gouvernement érythréen attend une attaque de l’Ethiopie à tout moment. N’oublions pas l’emplacement stratégique de l’Erythrée, en bord de mer, qui depuis l’indépendance prive l’Ethiopie de port, imposant à celle-ci de passer par exemple par Djibouti pour importer et exporter par les voies maritimes. L’Erythrée est aussi une région montagneuse avec de nombreux gisements de métaux (or, cuivre…). L’Ethiopie aurait donc tout intérêt à annexer à nouveau le territoire érythréen au sien.

De part cette situation d’état-d’urgence et la précarité de leur indépendance, les érythréens sont dirigés par un régime qui se doit d'être fort. La démocratie n’étant pas encore possible étant donné l’influence et la pression maintenu par l’Ethiopie avec le concours de certains pays toujours en recherche de zones d’influence pour l’intérêt de leurs économies, comme les Etats-Unis d’Amérique. L’Etat érythréen a trop peur de perdre sa réelle souveraineté de par l’utilisation par ces puissances étrangères des outils de la démocratie (média, ONG, partis politiques) pour prendre le pouvoir.

Le sujet peut se discuter, mais issus d’un mouvement indépendantiste marxiste, les autorités se méfie de l’influence du monde occidental. En résulte que l’économie est peu développée et le pays est pauvre. Cela étant, le gouvernement s'occupe des plus nécessiteux, on ne meurt pas de faim en Erythrée. L’Etat organise la distribution gratuite des denrées de base. L’école et l’université sont gratuites ainsi que l’accès au système de santé.

Etant donné l’activité économique très faible et l’état d’urgence, le pays et ses habitants sont dans une mobilisation permanente pour répondre aux besoins d’administration et de défense de celui-ci. Ainsi, chaque érythréen après un service militaire de 18 mois, se voit affecté à un travail d’utilité publique. Une sorte de service civil rémunéré, faiblement vu les moyens de l’Etat, et dont la durée est variable. Parfois il peut durer plusieurs années.

Le gouvernement érythréen est la cible de beaucoup de critiques et d’accusations. Une commission d’enquête du Conseil des Droits de l’Homme (CDH) de l’ONU a même été mise en place. Un rapport à charge et accablant a été remis par son président Mike Smith et sa Rapporteuse Spéciale Sheila Keetharuth.

Depuis plusieurs mois on voit dans les médias beaucoup d’érythréens présentés comme fuyant le régime de leur pays et demandant le statut de réfugié politique. Parfois, certains médias relaient le nombre de 5000 par mois. C’est un nombre délirant car cela voudrait dire que 1% de la population nationale érythréenne fuirait le pays chaque année. Quand on étudie les choses de plus près et que l’on enquête auprès de tous le monde, c’est à dire le gouvernement érythréen, les « réfugiés » avant leur demande d’asile politique et après, les personnels encadrant des ONG qui les reçoivent, mais aussi la population érythréenne sur place en Erythrée, on perçoit une toute autre vérité.

Commençons par le nombre de migrant. Comment certains organismes peuvent-ils avancer le nombre de 5000 ? Et bien parce que de nombreux africains de pays proches ou frontaliers de l’Erythrée se disent érythréen. Pourquoi font-il cela ? Tout simplement pour obtenir le statut de réfugié politique car il est systématiquement donné aux érythréens qui disent fuir le régime. S’ils ne faisaient pas cela, les soudanais, éthiopiens ou autres se verraient reconduit dans leur pays, car n’étant pas en « danger de mort ».

Vous allez voir, la situation est très paradoxale.

On donne très facilement l’asile aux érythréen car ils se disent en danger. Leur pays étant fermé aux journalistes et ONG, il est très facile pour eux de raconter ce qu’ils veulent. Rien n’est vérifiable. Comme la chose marche tellement bien, c’est toujours la même histoire qui est racontée. Et si celui qui veut obtenir le statut de réfugié se trompe dans son récit, il est fréquent que le traducteur rectifie de lui-même pour raconter l’histoire qui a le plus de chance de donner accès au sésame. Si jamais l’avis n’était pas positif, il est conseillé de dire que le traducteur s’est trompé et d’en demander un autre qui souvent saura, lui, raconter la bonne histoire.

Mais alors, pourquoi fuient-ils ?

Ils fuient car ils veulent échapper au service civile. Service qui peut durer longtemps et qui d’une certaine manière les empêche de commencer leur vie à eux. Il fuient aussi car la situation économique est très précaire. Le salaire moyen est de moins de 100 dollars par mois. Les jeunes, qui n’ont pas connu la guerre d’indépendance peuvent se sentir moins enclin à accepter l’état d’urgence dans lequel ils vivent en permanence, surtout qu’ils ont accès à toute l’imagerie et le rêve occidental par internet. Contrairement à ce qui pourrait être imaginé, Asmara, la capitale de l’Erythrée, est remplie de cybercafé donnant accès via des ordinateurs ou le wifi à internet. Les érythréens utilisent beaucoup Facebook. La connexion est certe lente, mais elle est bien là et c’est une lucarne sur le monde extérieur. On peut bien comprendre ces jeunes qui aspirent à autre chose. Ce qui d’ailleurs n’est pas le cas de tous, beaucoup de jeunes érythréens préfèrent rester pour participer au maintien et au développement de leur pays.

Le gouvernement est conscient de cela et sait que cette stratégie est aussi, en partie, orchestrée par son voisin, l’Ethiopie, avec l’aide des Etats-Unis. Plusieurs emails révélés par WikiLeaks montre clairement que le gouvernement éthiopien entretient des rapports avec la CIA concernant la déstabilisation de l’Erythrée. La CIA explique à son partenaire comment alimenter la volonté de désertion des jeunes érythréens. Tout cela passe, entre autres, par la mise en place de sites web d’opposition qui vantent la possibilité d’obtenir le statut de réfugié politique dans les pays européens, cela assorti d’un logement et d’une allocation… C’est pour cela que depuis quelques mois, les autorités érythréennes organisent la visite de leur pays et s’ouvrent avec prudence aux journalistes pour montrer la vérité. Ils ont aussi fait une tournée des capitales influentes européennes afin de faire entendre leurs voix. Le pays cherche aussi à s’ouvrir progressivement à quelques investisseurs étrangers : Canada, Italie, Qatar, Chine, Emirats Arabes Unis, Arabie Saoudite… On peut comprendre que les USA veulent leur part du gâteau...

Voilà donc le paradoxe. Plus les érythréens partent de leur pays et raconte des histoires pour obtenir l'asile, plus cela alimente la thèse qui parle de travaux forcés, de torture, de viols...

Si tout cela était vrai, pourquoi après avoir obtenu leur visa de réfugié politique, les érythréens de la diaspora vivant désormais à l’étranger, verseraient-ils une quote-part de leurs revenus afin de soutenir la reconstruction du pays ? Pourquoi retourneraient-ils dans leur pays pour voir leurs familles en prenant soin de ne pas faire tamponner leurs passeports à la frontière mais un petit bout de papier avec la complicité des douaniers pour ne pas laisser de traces et risquer de se voir retirer le statut de réfugié politique ? Car quel réfugié retournerait dans son pays s’il y étaient véritablement menacé de mort ou de torture par le régime ?

Ces migrants économiques, finalement, même s’ils aspirent à une autre vie que celle proposée aujourd’hui en Erythrée, aiment leur pays.

Comme vous pouvez le voir, les choses sont bien différentes vues sous cet angle.

De même que dans plusieurs pays africains, pourquoi les quelques personnes qui dirigent le pays ne vivent-elles pas comme des rois ? Pourquoi leurs enfants font-ils, eux-aussi, leur service civil ? Pourquoi n’ont-ils réellement que de petits salaires ? Pourquoi des hommes armés ne se trouvent-ils pas à l’angle de chaque rue ? Pourquoi les communautés religieuses et ethniques cohabitent-elles sans soucis ? Dans les rues d’Asmara les personnes sont souriantes. Chrétiens, musulmans et juifs se croisent et vivent ensemble sans problèmes. Même les mariages mixtes sont possibles. Je peux en témoigner.

Quand la CDH a présenté son rapport en juin 2015 à Genève, des centaines d’érythréens, venus de toute l’Europe, se sont regroupés pour manifester leur désapprobation quand aux conclusions de celui-ci. Les même érythréens qui quelques mois ou années auparavant quittaient leur pays en déformant leurs vécus afin d’obtenir l’asile.

Alors voilà, c’est une véritable injustice qui est vécue par l’Erythrée et son peuple quand le rapport de la CDH propose d’accuser l’Etat d’Erythrée de « crime contre l’humanité ». L’étude de cette question est prévu pour juin 2016. Voici comment déstabiliser un pays, comment le mettre au ban des pays du monde, car si cette qualification est retenue, combien de temps faudra-t-il attendre avant que les américains et les éthiopiens n’arrivent en Erythrée pour « libérer » le pays ?

Stratégie déjà vue. Espérons pour l’Etat d’Erythrée et sa population que cette fois-ci les choses ne se passent pas comme cela.

 

 Henri Fourcadis

 

 

 

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