Delenda est Carthago !

Chronique locale d'une démolition annoncée (suite)

          A l'instar de Caton l'Ancien, le fameux Sénateur romain, qui, il y a 22 siècles prononçait cette formule "Il faut détruire Carthage ! " à chaque fois qu'il commençait ou terminait un discours devant le Sénat, quel qu'en fût le sujet, Madame le Maire d'Apt, (mais, reconnaissons-le, seulement lorsqu'on aborde le projet d'aménagement de l'Esplanade de la gare dans sa bonne ville), imperméable à tout argument émotionnel, relationnel ou rationnel, éructe, cyclique et récurrente : "Il faut détruire la Petite Vitesse !" Car, figurez-vous, le terrain où repose l'édifice vient d'être vendu au département de Vaucluse qui veut y implanter ses services sociaux. La Petite Vitesse gène. Fastoche, il faut l'abattre, sans barguigner et sans tarder.

          Sache, toi qui n'est pas aptésien "de souche", que la Petite Vitesse est l'ancienne gare de marchandises, l’un des deux derniers témoins de l’histoire industrielle du pays d’Apt, qui, pendant 110 ans, a chargé ocre et fruits confits à destination du monde entier, que René Bruni* qualifiait de "belle bâtisse qui conserve tout son charme d'antan". Depuis 30 ans, elle somnole paisiblement à l'entrée de la cité aptésienne dans l'attente d'un prince salvateur.

          Mais, trépidante et pétaradante, notre édile mitraille, pilonne, ratatine tous ceux qui oseraient, les malheureux ! émettre un avis contraire sur ce sujet urticant, ceux qui s'élèvent contre cette destruction programmée, militent pour sa conservation et sa réhabilitation, convaincus que la perpétuation de la mémoire collective d’activités emblématiques et sensibles de notre région permettrait de rassembler les futurs usagers autour d’une identité commune, de faire lien social, lien entre le passé et l'avenir, lien entre les générations, lien entre les autochtones et les touristes de passage. Non, non, balivernes et billevesées, "Il faut détruire la Petite Vitesse !"

          Dans son propre camp, on clignote, on tremble, on flageole, les plus courageux chevrotent et se trémoussent, quelquefois, au mieux, c'est rare, lors d'un vote, on s'abstient. Certains ont déjà quitté la patache qui ont rompu avec la servitude volontaire. Mais, plongée sous une sorte d' anesthésie locale, la majorité opine mollement.
          On aurait pu penser que notre édile, "Aptésienne depuis plusieurs générations", comme elle aime volontiers se définir, serait sensible à l'aspect historique, architectural et patrimonial de ce monument.

          Que nenni, rien n'y fait, elle débagoule tout le mal : du sol au plafond, tout s'éboule, tout s'écroule, "Il faut détruire la Petite Vitesse !" et, sans vergogne, ne recule devant aucun moyen ténébreux pour servir cette idée fixe, cette obsession, cet acharnement. Selon un triptyque infernal : dissimulation, mensonge, chantage !
          Oui, dissimulation : aucune publicité réelle et sérieuse auprès de la population sur le permis de démolition, défaut flagrant d'information des élus qui votent sans une connaissance approfondie du dossier.
          Oui, mensonge : la dame prétend, publiquement, que l'architecte des Bâtiments de France consulté ne s'oppose pas à la démolition. Faux, c'est exactement le contraire** !
          Oui, chantage : si le projet départemental est contrarié, il se fera ailleurs, à Coustellet (sic), voilà, à 22 km de la ville, na ! et, évidemment, pour éviter cette redoutable délocalisation, eh bien, "Il faut détruire la Petite Vitesse !"

          Pourquoi cette fébrilité, cette obstination, cette férocité ? Notre Mairesse, qui par ailleurs est Vice Présidente du Conseil départemental, chargée, entre autre, ô ironie, des transports, veut-elle laisser trace, marquer le territoire...à la veille d'élections à venir ? Dans moins de deux, ans, les municipales. Bigre, aucun rapport, mauvaise foi ! direz-vous. Peut-être. Voire.
          Les services sociaux ? Ils existent et fonctionnent déjà. Aussi inadaptés (dit-on) et inconfortables soient-ils, leur regroupement et leur déplacement à l'ouest de la ville, s'ils sont peut-être indispensables, ne méritent pas qu'on pulvérise un lieu de mémoire.
             

          "La démocratie, c'est d'abord un état d'esprit" écrivait P. Mendès-France. Elle exige désintéressement, attention, probité. Avec "Il faut détruire la Petite Vitesse !" nous en sommes loin.

          La cité provençale, dont on dit qu'elle est apte à d'heureux triomphes selon sa fière devise "Felicibus Apta triumphis", mérite mieux.

 

 

*René Bruni
https://sites.google.com/site/terresetpierresduluberon/les-personnages/rene-bruni

**Avis de l' ABF du 6 août 2018
"Toutefois, ce projet appelle des recommandations ou des observations au titre du respect de l'intérêt public attaché au patrimoine, à l'architecture, au paysage naturel ou urbain, à la qualité des constructions, et à leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant : le bâtiment à forte valeur patrimoniale est un marqueur fort du territoire et de l'architecture ferroviaire en accord avec le nouvel office du tourisme de la communauté de communes réhabilité il y a peu. En ce sens, sa conservation et sa mise en valeur sont demandées. "

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